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Full text of "Pékin, Yeddo, San Francisco"

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PÉKIN, YEDDO 



SAN FRANCISCO 



L'auteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de tra- 
duction et de reproduction à l'étranger» 

Ce volume a été déposé au ministère de Fintérieur (section 
de la librairie) en août 1872. 



PARIS. TYPOGRAPHIE PB B. PLON ET G<*, RUE GARANCIÀRB , 8. 



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PEKIN, YEDBO 

SAN FRANCISCO 



VOYAGE AUTOUR DU MONDE 

PAR 

LE GOMTE DE BEAUVOIR 

« J'étais là i telle chose m'advint. » 
La Fontaine. 

OUVRAGE ENRICHI DE QUATRE CARTES 
ET DE QUINZE GRAVURES-PHOTOGRAPHIES PAR DESCHAiPS 



Hvltléme Édltl 



OUVBAGE COURONNÉ 

PAR 

L*AOADilMIB FRANÇAISE 



PARI 

£ PLON ET €<•. IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

RUE GARANGIBRB, 10 

1874 






HARVARD COLLEGE LIBRARV 

6IFT OF 

ERNEST GOODRICH STILLMAN 

1938 



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AVANT-PROPOS 



DU 



TROISIEME VOLUME. 



Sandricourt, 15 décembre 1871. 

Après un long intervalle, je viens demander une 
nouvelle indulgence aux lecteurs qui ont eu pour 
moi une bonté trop grande. Je viens avec une re- 
connaissance émue, mais avec crainte et défiance 
de moi-même, recopier la dernière partie de mon 
journal de voyage. 

Auparavant, j'ai le devoir de dire à ceux qui 
voudront bien me lire, pour quelle cause il s'est 
passé tant de mois sans que j'aie achevé mon court 
travail. 

Ces pages , le lecteur s'en souvient peut-être , ces 
simples pages où je jetais chaque soir mes impres- 
sions premières, je les écrivais avec une sorte de pas-' 
III. 1 



2 AVANT-PROPOS 

sien : car elles étaient destinées à un père adoré... 
Je le savais à six mille lieues de moi , suivant en 
pensée, avec passion aussi, notre route semée d'é- 
cueils, tantôt confiant dans notre bonne étoile et 
s'identifiant à nos joies viriles devant des spectacles 
si grandioses, tantôt tremblant — et pleurant, — et 
priant. Je savais qu'en ces heures d'angoisse fié- 
vreuse qui durèrent une année et demie , et pen* 
dant lesquelles un mal douloureux le minait déjà, la 
tendresse-paternelle lui faisait trouver, dans chaque 
courrier des mers lointaines, et la santé, et la force, 
et la vie. 

D.ois-je dire maintenant si la plume tomba de 
mes mains, et si mon cœur défaillant fut brisé 
d'une indicible douleur? Dois-jedire si le contraste 
affreux entre la gaieté du journal de mon joyeux 
voyage et mon deuil si poignant fit horreur à tout 
mon être , et si la vie aussi fut arrachée à mes sou- 
venirs — quand la mort vint frapper celui pour le- 
quel ce modeste livre était né — quand , en mai 
1870, mon Père bien-aimé, qui sera toujours pour 
moi le plus pur et le plus vénéré modèle de foi 
politique et religieuse comme de dévouement au 
malheur, fut enlevé à sa famille et à ses princes, 
encore exilés !... 

Hélas! depuis lors, combien de deuils publics 
refoulant encore les douleurs privées ! Quel abîme 
creusé entre l'image sanglante de la patrie envahie, 



DU TROISIÈME VOLUME. 3 

puis déchirée par la guerre civile, et les souvenirs 
heureux du temps où, jusqu'au bout du monde, nous 
avions porté avec nous — et si chaleureusement — 
la foi dans les destinées de notre France, jadis une 
et victorieuse ! 

Pendant de longs mois, Theure n'était donc plus 
aux paisibles réminiscences d'impressions fugitives 
sur l'Empire du Soleil levant. La charge sonna; puis 
sonna le tocsin de nos désastres, et alors tour à tour 
en proie aux illusions patriotiques et aux larmes de 
la réalité, qui aurait pu laisser voler un instant sa 
pensée au delà des frontières, encore resserrées, 
de la patrie bien-aimée ? 

Non, assurément ce n'était ni le temps ni le lieu ! 

Je pensais donc devoir attendre encore ; mais plus 
je me disais qu* 

il n'est pire misère 
Qu'un souvenir heureux 4ans des jours de douleurs, 

plus des amis trop bienveillants me demandaient 
de terminer le récit fidèle des derniers tableaux de 
notre long panorama autour du monde. Je voudrais 
espérer avec eux que ces pages, quoique vieilles 
déjà, paraîtront encore jeunes — et avec tous les 
défauts de leur jeunesse — à ceux qui ont bien 
voulu être mes compagnons de route pendant treize 
mille lieues, et qui consentiront peut-être à ne pas 



4 AVANT-PROPOS DU TROISIÈME VOLUME. 

s'éloigner de moi , à mesure que je me rapproche 
des rivages de France. 

Je les prie de me pardonner si j'ai dû forcément 
achever mon voyage par des sentiers plus connus, 
si mes chiffres ne sont plus d'hier, mais d'avant-hier, 
et si mes impressions écrites au jour le jour en 1867 
n^ont plus en 1872 qu'une bien pâle nouveauté. 

Mais je ne saurais rien changer, pour la polir, 
à cette sorte de virginité rugueuse et incohérente. 
Les émotions de cette année de guerre et de dou- 
leurs ont trop altéré en moi les souvenirs des 
voyages et des joies I C'est donc le même journal , 
pour lequel je serais bien heureux d'avoir les mêmes 
lecteurs. 



PÉKIN, YEDDO, SASf-FRANCïSCO 



I. 

CHÂNG-HAÎ. 

Débarquement à Ghang-Hai. — Arrêté sur la chasse. — Res- 
taurants variés. — La plaine couverte de cercueils. — Les 
Jésuites à Zl-Ka-Waï. — Récits de la guerre contre les Rebelles. 



Ghang-Haï, 6 mars 1867. 

• 

Canton et ses pagodes rouges , Hong-Kong et ses 
palais pleins de thé , toute la Chine méridionale et 
ses odeurs nauséabondes sont déjà loin de nous. 
Nous venons de faire trois cent quatre-vingt-dix 
lieues sur une mer semée de rochers entre le conti- 
nent et les rivages très-laids de Foi^ose, tout avides 
de visiter jusqu'au delà de Pékin la Chine du nord, 
qu'on dit plus sauvage; nous remontons les eaux 
jaunes du fleuve Bleu, et nous débarquons à Chang- 
Haî, la voisine de Nankin aux tours de porcelaine, 
le boulevard des Impériaux contre les Taëpings ou 
Rebelles, la porte du Yang-Tze-Kiang, pour appren- 
dre les nouvelles suivantes : 



6 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

!• La chasse vient d'être fermée le 1*' mars 
courant ; 

2'* Le conseil municipal de la concession fran- 
çaise s'est déclaré en insurrection complète contre 
notre consul, qui a été obligé de le mettre sous 
clef; on songerait même, dit-on, à remplacer les 
conseillers actuels par des négociants anglais ! 

Quelle désillusion ! n'est-ce pas à renoncer sur 
l'heure à faire un voyage en Chine! — Nous nous 
promettons bien d*abord de laisser le conseil muni- 
cipal chang-haîen discuter jusqu'à extinction de 
chaleur naturelle sur les bords de son fleuve Bleu ; 
mais quel chagrin nous cause l'arrêté prohibitif du 
mandarin-préfet ! Nous nous étions , depuis tant de 
mois, tt forgé une telle félicité» de faire des coups 
doubles sur les faisans dorés et les canards-manda- 
rins! Nos fusils étaient prêts; nous voyions déjà nos 

é 

carniers pleins d'ailes et de queues miroitantes ! Et 
c'est en un pays aussi perdu, par une telle longitude 
que les rayons du soleil mettent huit heures à vous 
parvenir à Paris après nous avoir éveillés, c'est 
dans ces paysages essentiellement chinois de tous 
les paravents traditionnels, que nous devons crain- 
dre, comme en la plaine Saint-Denis, la gent des 
gardes champêtres boiteux et des bons gendarmes ! 
Je me vois déjà bel ef bien courant à toutes jambes, 
pour échapper à une escouade de fonctionnaires 
hurlants du Céleste Empire, vêtus de bleu-azur, la 



CHANG-HAI. 7 

queue au vent et les babouches embourbées, sans 
quoi j'aurais grande chance d'être capturé, mené 
au Yamén, empalé ou passé à Thulle bouillante. 

Chang-Haï appartient à tout le monde et n'appar- 
tient à personne : il y a concession française, an- 
glaise, américaine; le gouvernement chinois a la 
bonté de se croire propriétaire du sol, et nous som- 
mes censés, moyennant redevance, n'être que loca- 
taires; mais nous y sommes, et je souhaite qu'une 
fois, par extraordinaire, nous sachions y fonder un 
comptoir actif, honorable et durable. 

Cela m'a fait un sensible plaisir mêlé de surprise, 
de voir le long du quai, le képi sur Toreilleet le 
rotin à la main, un brave douanier français, avec une 
tunique vert foncé et tous les dehors tracassiers de 
l'inspecteur de l'octroi , aussi martial et aussi auto- 
ritaire qu'en son pays natal. Il faut voir comme il 
sait se faire obéir, beaucoup du regard , mais sur- 
tout de la baguette, par la foule grouillante des Chi- 
noises pêcheuses et pécheresses, qui amarrent leurs 
barques fétides en contravention avec les ordon- 
nances du conseil municipal; à vrai dire, quelle 
Chine peu poétique, quel Céleste Empire de ban- 
lieue ! 

Aussi, comme vous le pensez bien, à peine entrés 
à Astor-House , l'hôtel le moins horrible de l'en- 
droit, nous empressons-nous de prendre des infor- 
mations afin d'en sortir, de gagner Pékin, et là 



8 PÉKIN. YEDDO SAN FRANCISCO. 

• 

Mongolie, si c'est possible. Mais, nouveau tracas, 
le golfe de Pe-Tchi-Li n'est pas encore dégelé , le 
Peï-ho encore moins, et la route par terre. serait in- 
terminable. Force nous est donc de patienter en ce 
lieu qui nous plait médiocrement, jusqu'à la débâcle 
des glaces dulVord, que nous souhaitons avec une 
inexprimable ardeur. 

Nous nous mettons donc à parcourir la ville, qui 
ressemble à tout ce que nous avons déjà vu dans le 
Céleste Empire ; mais Taspect de la population lo- 
cale est bien différent de celle du Sud : là les Chi- 
nois étaient jaunes , cuivrés, maigres et légèrement 
vêtus de cotonnades; ici ils nous apparaissent roses 
comme des poupons et gras comme des bouddahs ; 
de plus, ils sont emmitouflés de quatre et cinq pe- 
lisses superposées , doublées de peaux de mouton ; 
un seul homme exhale Todeur d'un troupeau, tout 
entier. L'économie de leur habillement est celle-ci : 
une demi -douzaine de gilets sans manches sont 
recouverts d'une seule houppelande avec des man- 
ches extrêmement longues et tombant jusqu'aux ge- 
noux. En somme, ils ont l'air d'avoir fort chaud, 
mais ils ressemblent plutôt à des ballots de laine 
qu'à des hommes. 

Le hasard veut que nous débutions par le quartier 
des restaurants. Je vous ai déjà parlé des menus 
chinois, et je me garderai bien d'y revenir; mais ce 
qui me frappe ici , c'est l'agglomération étonnante 



CHANG-HAI. 9 

de toutes les castes, depuis la plus pauvre jusqu'à 
celle des négociants millionnaires, venant bruyam- 
ment faire, presque côte à côte, les repas les plus 
somptueux ou les plus dégoûtants. 

Voici, à droite, un restaurant pour les riches; ils 
sont plus de trois cents, assis quatre par quatre, au- 
tour de petites tables ornées de fleurs de papier et 
de mandarines (oranges); des garçons bien vêtus 
leur servent, avec mille démonstrations de respect, 
des compotes verdâtres et gluantes que leurs bâton- 
nets , je ne sais par quel artifice , font passer des 
soucoupes craquelées jusqu'à leur vaste et rieuse 
niâxîhoire. 

La rue parallèle est affectée aux gens de fortune 
médiocre ; ici pas de palanquins armoriés attendant 
à la porte ; peu de fleurs, moins de fruits, mais 
beaucoup plus de tapage — et de tapage chinois ! 
Plus loin, près de la porte Montauban, est une 
longue rue dont Taspect donne une sorte de frisson : 
c^est là que viennent manger par milliers de pau- 
vres mendiants ayant à peine forme humaine, et 
presque totalement nus, même par ces temps de 
neige et de gelée. J'en vois toute une troupe — 
joyeuse quand même — qui apporte à cinquante 
autres affamés un vieux chien gonflé , lisse et 
pourri , tiré de la vase des fossés fétides qui longent 
la fortification crénelée. Ils ont, eux aussi, des sortes 

de tables basses ou tabourets, et se font — encore 

1. 



10 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

en cette misère ! — des politesses pour s'asseoir 
autour d'un pareil mets et pour le déguster : ce 
peuple est si poli ! 

Quittant ce quartier, qui semble être un fourneau 
multiple, une gigantesque cuisine de deux kilomè- 
tres carrés, nous prenons une ruelle, espérant nous 
esquiver plus vite vers la campagne; mais nous 
tombons en un vaste cloaque au milieu de la der- 
nière classe des consommateurs! Entre eux, pas de 
politesses échangées ; pour eux , la chasse n'est pas 
fermée! une nuée de gibier à deux, quatre, huit, 
dix et mille pattes, à trompe et à queue, sautille 
par bandes nomades sur leurs haillons ; dès qu'un 
rayon de soleil réchauffe ces escadrons piquants, 
rampants et puants, amis et protecteurs de la lèpre 
et de Téléphantiasis, les pauvres mendiants font 
avec leurs dix doigts une chasse acharnée dans tous 
les replis ténébreux de leurs loques putrides ; aussi- 
tôt harponné par leurs ongles, vite le gibier est cro- 
qué à belles dents et avalé. Je ne puis d'abord 
le croire, et je me demande si je rêve; mais, 
sur un parcours d'un kilomètre et demi que 
nous faisons à grands pas, nos yeux ne voient que 
ces tt hallalis courants» de vermine; nos oreilles 
n'entendent que les craquements saccadés d'insectes 
broyés entre des dents de singes; nos cœurs se sou- 
lèvent, nous nous sauvons et courons encore. — 
Dante a-t-il, dans ses cauchemars poétiques, imaginé 



CHANG-HAI. Il 

un pareil cercle pour ses anges déchus? £t n'est-<;e 
pas un enfer anticipé qu'une ville chinoise ? 

En rentrant au logis, nous passons devant le 
Yamén, résidence du gouverneur local ou Tao- 
Taï: Tautorité devant, dans Textréme Orient, ne 
se manifester que par Tapparat donné aux châti- 
ments, et administrer signifiant punir, la prison est 
en face de la loge du concierge préfectoral. Le con- 
traste est frappant entre les toits vernissés et bi- 
zarres, les portiques de marbre ciselé, les sculp* 
tures à jour des murailles ornementées de ce palais, 
et^la cage lugubre où sont entassés plus d'une cen- 
taine de délinquants : les barreaux sont des gaules 
de bambous, laissant entrer librement la neigeât la 
bise; et le balai qui nettoierait ces nouvelles écuries 
d'Augias n'a jamais été coupé sur les bouleaux de la 
forêt. C'est donc sur des amas indescriptibles et d'une 
odeur écœurante que gisent ces malheureux; ils 
attendent là le décret fantaisiste par lequel ils seront 
condamnés au supplice du gril, ou de la scie qui les 
coupera par tranches en commençant par les pieds, 
ou du puits dans lequel on les suspendra la tête en 
bas, ou du rasoir auquel sera jointe une fiole de vi- 
triol arrosant les fentes taillées dans leur peau vive. 

Ghang^Haî, 7 mars 1867. 

Les promenades en ville nous ont vite lassés : il 
faudrait avoir le a cûsur ;)étri dans une argile 



12 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

étrange » pour avoir même de la curiosité deux 
jours de suite devant de pareils spectacles. Nous 
voulons aujourd'hui aller à la campagne; Zi-Ka- 
IVaï est notre but : c'est une petite colonie fondée 
par les Jésuites, à deux lieues de Chang-Haï. Figu* 
rez-vous une plaine sablonneuse, nue et pelée, 
coupée de plusieurs canaux bourbeux , sans eau à 
marée basse: par ci, par là, quelques villages dont 
les huttes misérables ne sont construites qu'en ro- 
seaux jaunâtres et en boue ; à droite et à gauche 
du sentier que nous suivons, des centaines et des 
centaines de cercueils! Dans la Chine septentrionale, 
il n*y a pas de cimetières, et sur ce sol immense, 
les cercueils sont disséminés comme les corbeilles 
de fleurs et les touffes d'arbres dans un parc an- 
glais. Tantôt c'est un champ de choux ou de lé- 
gumes fins au milieu duquel sont déposées sur le 
sol, sans plus de précautions, les longues boites en 
bois ciselé; tantôt dans on champ de blé, quatre Chi- 
nois défunts semblent jouer aux quatre coins. Ici, il y 
a des piles de cercueils élevés en pain de sucre; là, 
ils servent de bancs sous une tonnelle, et voilà sous 
quels ombrages la brise légère vient féconder les 
riantes cultures des jardins chinois. C'est pousser 
bien loin l'amour et le respect de ses ancêtres I Mais 
de tels sentiments ne doivent-ils pas plutôt s'émous- 
ser, quand des gamins jouent gaiement, ainsi que 
nous pouvons le voir, dans un bosquet où se mêlent 



CHANG-HAI. 13 

les émanations de Topium, deToignon, du jasmin et 
de la belle-mère ? Et c'est ainsi tout autour de nous, 
et bien loin CHCore, nous disent nos compagnons 
de route. Certes tout cela est fort peu gai. De plus, 
le vent souffle de Tintérieur, et les ondes atmo- 
sphériques nous apportent des bouffées malsaines et 
délétères qui achèvent d'éteindre en nous toute 
gaieté, s'il en restait encore. 

On nous raconte quelques-unes des bizarreries 
qu'entraîne cette singulière façon de vénérer les 
aïeux. Tant que règne à Pékin la même dynastie, 
ces tombes en plein air doivent s'accumuler sur la 
surface du sol, et malheur à ceux qui profaneraient 
en y touchant cet ensemble de menuiserie jadis 
enluminée, aujourd'hui vermoulue. Mais, l'his- 
toire enseigne qu'à chaque révolution impériale on 
a fait table rase de ces monuments fragiles. Seule- 
ment, comme en Chine on est moins friand que 
chez nous de tuer un gouvernement, et que trois 
cents ans se passent — est-ce croyable ? — sous le 
règne de la même race, oh enterre moins souvent la 
population défunte, qui cohabite ainsi plus long- 
temps avec les vivants. 

J'ai le chagrin, malgré la meilleure volonté du 
monde, de ne pouvoir apprendre, pendant un si 
court séjour, les quatre-vingt mille caractères chinois 
qui me faciliteraient la vérification de ce dire, et je 
ne l'inscris que pour mémoire; mais je puis, avec 



U PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

tristesse et étonnement, vous assurer que ce culte 
pour la décentralisation des tombes est actuelle- 
ment le dernier mais presque insurmontable obstacle 
à la construction des chemins de fer et des télégra- 
phes en Chine. 

La maison Reynolds, de Chang-Haî, avait établi 
une ligne télégraphique sur un parcours de quel- 
ques kilomètres, jusqu'à Wo-Soung, pour annon- 
cer à la ville l'entrée en rivière des malles et des 
voiliers toujours impatiemment attendus. Eh bien, 
au bout de quelques jours, le fil a été coupé en plus 
de cinq cents endroits divers ; la coupure avait été 
faite en tous les points où son ombre projetée par 
le soleil levant était tracée sur les cercueils éche- 
lonnés dans la plaine ; or ils sont aussf nombreux 
que chez nous les gerbes de blé au temps de la 



moisson ' 



Songez donc alors sans effroi au travail des ingé- 
nieurs chargés de poser les jalons d'une voie ferrée ! 
Mais il faut espérer que peu à peu la superstition 
tombera devant les inventions utilitaires des bar- 
bares , et qu'en montrant nettement aux Chinois le 
nombre de dollars qu'ils pourront gagner grâce à 

1 En mars 1871, le télégraphe sous-marin de Ghang-Haï il 
HoDg-Kong vient de relier le nord de la Chine aux Indes et pat 
\\i au reste du monde. Au moment où Textrémité nord du Gl 
allait être fixée à terre, le gouvernement chinois s'y opposa 
formellement, et les Européens furent réduits à installer le 
bureau télégraphique sur un petit bateau, au milieu de la rivière ^ 



CHANG-HAI. 15 

la vapeur et à rélectricîfé , ils feront quelques 
expropriations dans leur nécropole immense. Je 
gagerais volontiers que dès qu'ils auront compris 
les avantages pécuniaires, ils s'empresseront de 
déblayer la poussière de leurs ancêtres. 

Cependant nous arrivons à Zi-Ka-Waï: les Rêvé* 
rends Pères, vêtus à la chinoise et fumant la longue 
pipe indigène, nous reçoivent avec la plus aimable 
cordialité , puis nous promènent pendant deux 
heures dans leurs écoles. 

Il y a trois catégories d'élèves. La première, qui 
en compte plus de quatre cents, se compose des 
pauvres petits diables plus ou moins guéris de 
toutes les variations de la lèpre, recueillis mourants 
de faim dans les environs, et compris sous la déno- 
mination générale d'orphelins. C'est en Chine, en 
effet, plus qu'en aucun lieu du monde, qu^on peut 
à bon droit appeler orphelins des enfants qui ont 
encore père et mère. A leur arrivée, on les passe à 
une forte friction de pierre ponce , on les gratte, on 
les étrille au moral comme au physique, puis leur 
journée est partagée entre les travaux de l'intelli- 
gence et ceux du corps: à droite est la salle où ils 
apprennent à lire et à écrire ; à gauche les ateliers 
de cordonnerie, de menuiserie, d'imprimerie; ici, 
ils filent le coton, là, ils le tissent. Bref, les Pères 
les reçoivent hruts à l'âge de cinq ou six ans , et 
les relancent dans le monde à vingt et vingt-deux 



16 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

ans, manufacturés et manufacturants. II y a dans 
cette série d'écoles un ordre, une activité et une 
propreté qui font plaisir à voir. Cest vraiment une 
belle œuvre. 

A trois cents mètres de là est un collège d'un 
rang supérieur: on trie les plus intelligents de 
ragglomération des jeunes travailleurs, et on les 
jette à pieds joints dans la culture des belles 
lettres — chinoises bien entendu. C'est assurément 
fort drôle de les entendre à a Tétude » , non 
point ânonner leur texte pour l'apprendre par 
cœur, mais le hurler à tue-téte. Le silence est dé- 
fendu ; le Révérend Père préside avec calme — 
et sans devenir sourd — à ce glapissement étour- 
dissant de voix enfantines, et ne gourmande que 
les paresseux qui trahissent leur répit en ne s'é- 
gosillant pas. Cela me rappelle certain village 
célèbre pour ses cerises, où les propriétaires les 
font cueillir par de nombreux gamins, à la condi- 
tion expresse qu'ils ne cesseront un seul instant de 
siffler : sans de pareilles mesures ceux-ci mange- 
raient les cerises etnos Chinois dormiraient. II semble, 
à voir chacun, ouvrant une grande bouche, déclamer 
sa sentence, que le texte ne doive se graver dans 
sa mémoire qu'en raison directe du cube des for- 
midables vibrations sonores dont il remplit la salle. 

Enfin voici la haute classe : elle se compose d'en- 
viron deux cent cinquante grands jeunes gens bien 



CHANG-HAI. 17 

tenus, aux bonnes manières, à Fair grave. Ce sont 
messieurs les rhétoriciens, fils des familles riches des 
mandarins du faubourg Saint-Germain de Chang- 
liaï, et payant grassement. En faisant ici de fortes 
et solides études, ils deviendront successivement 
bacheliers, licenciés, docteurs, puis mandarins, et 
s'élèveront de bouton en bouton, par-devant la 
faculté du grand Empire du Milieu. — Que de 
patience, de force d'âme et de veilles il a fallu 
aux Pères pour apprendre, de façon à pouvoir les 
enseigner,non-seulement les règles de prononciation 
et de peinture des caractères chinois, mais encore 
Tesprit, les finesses et les idiotismes d'une littéra- 
ture , d'une poésie et d'une histoire où les légendes 
baroques et les sentences surannées le disputent 
à Tennui des théories de Confucius! Les difficultés 
ne les ont pas rebutés jusqu'à ce jour, et ils pour- 
suivent avec calme et fermeté ce noble but : au-des- 
sus du niveau des orphelins et des pauvres qui com- 
posent presque seuls aujourd'hui la classe susceptible 
de conversion, introduire peu à peu un élément 
moral et chrétien dans les rangs des hauts fonction- 
naires de l'Empire. 

Jusqu'à présent la qualité de chrétien n'a pas été 
réellement incompatible — aux yeux du gouverne- 
ment chinois — avec la dignité de mandarin ; mais il 
n'en est pas moins vrai qu'il est impossible d'être man- 
darin sans se livrer officiellement à certaines pratiques 



18 PÉKIN. YEDDO; SAN FRANCISCO. 

idolâtres... Il nous faut espérer du moins que ces 
futurs dignitaires y une fois parvenus à Texercice du 
pouvoir, voudront être plus bienveillants pour nous 
que leurs devanciers, et ne plus traiter de Barbares 
ceux qui leur ont appris à lire , à écrire , et à faire 
le bien. 

Cet éternel surnom de Barbare nous fait rire à 
chaque heure , et pourtant je vous assure que depuis 
le coup d'oeil arrogant du Tao-Taï ou gouverneur 
qui nous croise dans la rue , entouré d'une pompe 
brillante, jusqu'au geste du simple coulie qui 
marchande fièrement pour porter une malle, tout 
ici révèle contre nous la haine et le mépris. Et quand 
j'entends parler de tous les exploits passés de nos 
volontaires pour vaincre les Rebelles, des arse- 
naux que l'on construit au compte des Impériaux , 
des canonnières montées par les Européens qu'on 
pense leur fournir, de l'éducation navale et militaire 
que nous voulons leur donner, je me demande tou- 
jours avec efiroi, sous le coup de ma première 
impression, si nous ne leur donnons pas là des 
verges... pour nous battre. 

Certes nous ne méritons pas une pareille désillu- 
sion, après les sacrifices qu'ont faits les armes fran- 
çaises pour combattre les Rebelles et la piraterie ! 
Qui pourrait jamais oublier, en efiet, en foulant 
cette terre, le nom de l'amiral Protêt, qui trouva la 
moct aji milieu de son triomphe le 1 7 mai 1 862 ? 



CHANG-HAI. 19 

Commandant en chef la division de Chine, et défen- 
dant le gouvernement chinois contre les Rebelles, 
il venait de sauver Chang-Haï bloqué par eux et les 
attaquait dans la ville fortifiée de Nekiao. Au mo- 
ment où le brave amiral lançait avec une indicible 
ardeur les colonnes d'assaut commandées par le 

w 

comte d'Harcourt, il Recevait un biscaîen en pleine 
poitrine, et tombait entre les bras du lieutenant 
Desvarannes. 

Qui aussi ne rendrait hommage aux longs et 
valeureux efibrts de deux Français, les lieutenants 
de vaisseau Giquel et d'Aiguebelle , dont tous par- 
lent ici et dont les journaux vous ont raconté l'his- 
toire? Oulre les combats livrés par leur corps 
franco-chinois, les Impériaux devront à ces deux 
hommes de cœur, de science et d'énergie, des arse- 
naux et des chantiers qu'ils construisent sur une 
grande échelle à Fou-Chao : avant cinq ans ils auront 
lancé quatorze canonnières et formé non-seulement 
des ouvriers et des ingénieurs indigènes, mais des 
équipages capables de manœuvrer des vapeurs. Bref, 
c'est l'armement à l'européenne de toute une marine 
impériale pour laquelle le gouvernement fait de 
fabuleuses dépenses. 

Chang-Haî a été dans ces dernières années le 
théâtre sanglant des incursions et du pillage des 
Rebelles. De Zi-Ka-Waï, que nous venons de visiter, 
les Jésuites ont dû se sauver dans la ville avec tout 



80 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

leur jeune troupeau ; mais les hordes des Rebelles 
arrivaient si vite, qu'un des Pères, entouré d'une cen- 
taine d'enfants, fut massacré avant de pouvoir gagner 
les murs. Chang-Haï à cette époque comptait, paraît- 
il, près de deux millions d'habitants, précisément 
le triple de sa population actuelle. Lors de l'at- 
taque formidable d'il y a sept ans, ce fut un spec- 
tacle étrange : les habitants des campagnes venaient 
chaque nuit par milliers se réfugier dans la ville, 
et nos Européens avaient trouvé là une spéculation 
bien plus lucrative que celle des thés et des soies : ils 
bâtirent d'immenses casernes en bois où ils empi- 
laient comme des sardines tous les Chinois immi- 
grants, auxquels la peur faisait payer cliaque jour 
et par famille jusqu'à cent et deux cents francs. On 
exécutait alors en Chine des merveilles, et, à enten- 
dre nos compagnons, témoins oculaires, des mer- 
veilles de politique, d'argent et de bravoure. 

La situation était étrange. Vous vous souvenez en 
effet que nos forces alliées faisaient à la fois la guerre 
aux Impériaux et à leurs plus grands ennemis, les 
Rebelles : tandis que nous luttions avec acharnement, 
en payant chèrement nos succès , contre les armées 
de l'Empereur àTa-Kou, au Peï-Ho et à Pékin, 
Chang-Haî, bloqué du côté de la terre, se défendait 
non sans angoisse contre les hordes de plus de cent 
mille pillards prétendant faire la guerre à la cour 
de Pékin et remplacer la dynastie des Tsing par 



CHANG-HAI. 21 

celle des Wang. Tel était leur but en théorie : mais, 
à vrai dire, Tinsurrection n'était qu'un prétexte à la 
plus*vaste entreprise de rapine qui ait jamais été 
organisée depuis Attila. Un fait curieux s'ajoutait 
encore à la bizarrerie des belligérants. Les Rebelles, 
qui n'étaient pas chrétiens du tout, combattaient 
bien haut au nom du Christ^ et avec tant d'assu- 
rance, que certains Européens des côtes, dont la 
bonne foi pourtant me parait douteuse , leur prêtè- 
rent assistance : sousie nom de u caisses de Bibles», 
ils faisaient passer aux Rebelles des caisses de revol* 
vers, et l'on dit même que l'on trouva dans des 
maisons passant pour respectables des ballots avec 
l'étiquette de a parapluies » miraculeusement con- 
vertis en carabines rayées. Il va sans dire que bon 
nom1)re d'aventuriers barbares avaient passé dans 
les hordes rebelles et y faisaient de grandes for- 
tunes. 

Et cela se pas3ait encore après la prise de Pékin , 
après les traités de 1860, après l'installation dans 
la capitale, le 25 mars 1861, des ministres de 
France et d'Angleterre. Ce n'étajt donc pas assez 
d'avoir battu sur toute la ligne les armées de l'em- 
pereur Hien-^oung, et envahi en une campagne 
brillante et hardie le cœur du plus vaste empire 
du monde; il fallait désormais ne songer qu'à une 
seule chose : relever et affermir le vaincu tout en 
l'intimidant. Car si l'anarchie continuait à miner 



22 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

quatre cents millions d'âmes, que devenaient les 
garanties de nos Victoires ? Reconstituer Tempire, 
de Tordre nouveau faire naître un commerce régu- 
lier et des relations durables, tel était le but évident 
auquel tendaient nos efforts, et, grâce à Tesprit de 
conciliation de nos ministres, rien ne fut négligé 
pour la création et la protection des corps francs 
anglo et gallo-chinois, destinés au service de TEm- 
pereur. 

Ces corps improvisés sont un mélange singulier 
de braves et de loyaux officiers, d'aventuriers, de 
coquins, de voleurs, de soldats chinois de TEmpe- 
reur que leurs nouveaux chefs ont longtemps com- 
battus, et vaincus la veille encore. Le Chinois n*est 
pas absolument et essentiellement lâche : s'il avait 
fui souvent devant une poignée d'hommes, c'est que 
les mandarins lui en avaient donné l'exemple. Sous 
la conduite des Européens, il allait faire des pro- 
diges dans la guerre civile qui'déchirait l'Empire. 

Le commencement de cette guerre n'est qu'une 
aventure : Ward, un Américain qui, dit-on, a couru 
le monde en faisant tous les métiers excepté les bons, 
un des héros de la trop fameuse campagne de Walker 
au Mexique et au Nicaragua , un « regular rowdy » , 
fait un compromis avec les autorités chinoises, mu- 
nicipales et provinciales, de Chang-Haï, réunit cinq 
mille indigènes et quelques centaines d'hommes qui 
sont la lie de toutes les nations, et, moyennant près 



CHANG-HAI. 23 

de trois cent mille francs, voilà le premier champion 
du grand parti de Tordre et de TEmpereur. Il ac- 
quiert vite une étonnante popularité. Habillé en Chi- 
nois, ayant épousé une Chinoise, se battant comme 
un lion, il chasse haut la main tous les Rebelles des 
environs de Chang-Haï, prend Ning-Po, appuyé cette 
fois par nos forces navales; après sept mois de cam- 
pagne et vingt-cinq combats victorieux, qui font don- 
ner à la vaillante troupe américo-chinoise le surnom, 
bien empreint du cachet typique des deux peuples, 
« the ever victorious army * w , il meurt frappé d'une 
balle , en montant à Tassant du mur de terre d'un 
village. Son indomptable bravoure lui fit pardonner 
la première partie de sa vie; il avait pu donner de 
Tenthousiasme aux Chinois, maîtriser ses officiers, 
et rendre honorable un groupe d'hommes qui, en 
tout autre pays, n'eût été que gibier de potence. Le 
sauveur de deux provinces, qui avait su vaincre, 
avait su mourir. 

C^en est assez pour éblouir les mandarins, leur 
donner une confiance idolâtre dans des chefs bar- 
bares, les encourager à la création de nouveaux 
corps. Désormais donc, ce ne seront plus les auto- 
rités locales menacées et luttant pro domo sua^ qui 
seules prendront sur elles de tenter l'aventure : 
c'est la cour de Pékin qui va consacrer des millions 
à la répression des. Rebelles. 

^ L'armée éternellement victorieuse. 



• # 



24 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

Le corps de Ward est alors commandé par un 
autre aventurier, nommé Burgevine. Celui-ci com- 
mence par se faire battre, ce que les mandarins ne 
lui pardonnent pas : aussitôt surviennent les diffi- 
cultés d'argent et de solde : pris entre des troupes 
qui murmurent avec raison parce qu'on ne les paye 
pas, et les banquiers chinois du gouvernement de 
Pékin qui lui refusent les sommes dues , il finit par 
entrer dans une colère folle, et soufflette les ban- 
quiers Za-Kee à Chang-Haï. Cette violence lui fait 
perdre son commandement et ses deux cent mille 
francs d'appointements : il va à Pékin, les réclame, 
et sur un refus passe aux Rebelles ! Sa fin est lamen- 
table : fait prisonnier près d'Amoy , il est transporté 
dans l'intérieur, enfermé dans une cage portative de 
bambou, et en passant une rivière, la cage, soit 
par hasard, soit par un fait exprès, tombe à l'eau, et 
il se noie. 

Un homme alors s'est offert à la cause impériale, 
plein de vertu et de courage ; il n'est pas venu guer- 
royer pour faire sa fortune , mais il a vu son devoir 
dans cette nouvelle carrière : il y a apporté toute la 
grandeur de ses vues, et toute la pureté de son' 
caractère. Travaillant seize heures par jour, domi- 
nant par son exemple aussi bien les six mille Chi- 
nois que les nouveaux officiers dont il s'entoure , 
transformant en quelques semaines l'esprit de ses 
troupes , il est arrivé comme un héros pour termi- 



CHANG-HAI. 25 

ner brillamment par trente-sept succès une lulte iné- 
gale. Cet homme c'est Gordon : son nom a emporté 
Tadmiration de tous, et il ne faut parcourir que peu 
de jours ces contrées oif furent ses champs de 
bataille , pour trouver dans toutes les bouches des 
paroles de vénération en Thonneur du brave offi- 
cier de Tarmée anglaise. 

Sous lui, ce qui n'a été qu'aventure auparavant 
devient stratégie, et à une bande de pillards suc- 
cède une armée presque régulière. Avec cette armée 
il reprend successivement toutes les villes qu'a déso- 
lées l'invasion des Rebelles, cette hydre toujours 
renaissante : à chaque combat, le premier sur la 
brèche, il est comme le coin fait pour pénétrer 
hardiment jusqu'au cœur de la Chine et y détruire 
l'ennemi social. Seul il fait tout, et fraye, en avant- 
garde, la route aux armées impériales d'environ 
cent mille hommes, qui ne se battent guère et qui 
le suivent surtout pour la parade. 

Pendant trois mois pourtant et au plus fort de 
l'action, sa marche victorieuse est soudainement 
interrompue. 11 a pris Sou-Chao et fait prisonniers 
vingt-trois mille Rebelles: il les cantonne dans une 
province éloignée, et garde seulement une cin- 
quantaine de leurs chefs en otage. Mais pendant 
une reconnaissance qu'il pousse dans la province de 
Che-Kiang, le mandarin Li-Fou-Taï, qui commande 

III. â 



26 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

la grande armée impériale, les fait tous massacrer 
par perfidie. 

Dès qu'il apprend ce crime, Gordon quitte le camp . 
L'Empereur de la Chine lui envoie des messagers; 
tous tendent les bras vers lui comme vers un 
sauveur: devant cet appel unanime et suppliant, 
quoique blessé dans son honneur, il cède, revient, 
repousse encore une fois les hordes (1864?); et 
après avoir refusé deux millions que lui oflre TEm- 
pereur pour avoir défendu sa cause, il retourne 
en Angleterre plus pauvre qu'il n'en est parti , 
pour y refuser aussi les honneurs dont la Reine veut 
le combler, et pour continuer, comme lieutenant- 
colonel dans le corps des ingénieurs de Tarmée, 
des travaux qu'il n'a interrompus que par des fati- 
gues, des victoires et des douleurs. 

Tels sont les récits que nous font nos aimables 
compagnons en nous promenant dans la campagne 
de Chang-Haï, où vingt fois gronda sous leurs yeux 
une terrible fusillade. Qui sait si le temps n'est pas 
proche où il faudra recommencer à faire ici la seule 
diplomatie qui soit peut-être efficace sur l'Empire 
du Milieu: celle des coups de canon ? 

Mais, pour l'heure actuelle, nos navires de guerre 
dorment encore paisibles sur leurs ancres, dans les 
eaux du fleuve Bleu. La jolie corvette lePrimauguet, 
commandant Bochet, et l'aviso le Déroulède, com- 



CHANG-HAI. 27 

mandant Richy, nous offrent comme une parcelle 
bien-aîmée de la terre de France; ayssi pendant 
près d'une semaine, qui sans cela nous eût paru un 
grand mois, passons-nous un temps délicieux dans 
des causeries toutes françaises , au coin du feu , et 
vraiment en famille I 



II. 

TIEN-TSIlf. 

Débâcle des glaces du Pe-Tchi-Li e( du Peï-Ho. — Bonne ren- 
contre à Tcbe-Fou. — Notre navire s'échoue sur la barre du 
Pcï-Ho. — Les forts de Ta-Kou. — La pagode des traités. — 
Une revue de cavalerie tartare. 

13 mars, mer Jaune, à bord du Sze^Chuen, 

La bonne nouvelle est arrivée I Une jonque 
bruyante, tirant mille pétards, est entrée cette nuit 
en rivière , annonçant que la blancbe nappe de 
glace s'est craquelée , que la débâcle générale est 
certaine, que le golfe de Pe-Tchi-Li et le Peï-Ho, 
après quatre mois d'emprisonnement, sont rendus 
à la liberté. Nous sommes dans la joie: vite, nous 
courons au quai, sachant que plusieurs navires tout 
chargés sont aussi impatients que nous : voilà déjà 
le Sze-Chuen qui chauffe; et nous de mettre les 
malles sur des coulies, de les faire galoper jusqu'à 
bord , d'y sauter aussi , et de partir enchantés pour 
Tien-Tsîn et pour Pékin. 

Nous avons, je crois, toutes les bonnes chances. 
Car ce n'est point seuls et au hasard que nous allons 
tenter la route vers la grande capitale, mais avec, 
des compagnons aimables qui sont déjà nos amis. 



TIEN-TSIN. 89 

Depuis Hong-Kong en effet nous nous sommes liés 
intimement avec le voyageur le plus cordial, le 
plus gai , le plus instruit que nous ayons encore 
rencontré, M. James Porter, « commissioner » 
des douanes impériales chinoises. Il nous promet 
de nous guider , de nous faire voir toutes les 
choses curieuses, de parler chinois pour nous et 
de nous faire respecter au besoin au nom du gou- 
vernement de Sa Céleste Majesté, au service de la- 
quelle il est un haut fonctionnaire. En outre, à 
Chang-Haî, nous avons connu, sur le Pelorus, cor- 
vette anglaise , un brave chapelain que nous avons 
adjoint à notre joviale colonne, non pour prêcher 
— dans le désert de Mongolie — mais pour photo- 
graphier les sites qui nous frapperont le plus. Le ré- 
vérend Parkyn, jeune, ardent, spirituel, a déjà 
cultivé son art photographique sous toutes les lati- 
tudes, dans des pérégrinations qu'il nous raconte 
avec une verve charmante. Telle est la composition 
nouvelle de notre groupe voyageur. Le bord d'ail- 
leurs nous offre encore un ami des aventures loin- 
taines, M. Buissonnet, instruit et audacieux Français 
qui a fait plusieurs fois le voyage de Pékin à Paris par 
la Sibérie, et qui, avec une rare modestie, parle de 
cette route étrange comme d'une chose toute simple ; 
de plus il a navigué sur le fleuve Amour — que je 
Tenvie ! ! — pendant plus de trois mille kilo- 
mètres ! 

2 



30 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

Le Sze-Chuen est un joli navire construit aux 
États-Unis , long et effilé , muni d'une simple 
(c beam engine » à multiplicateur de deux cent cin- 
quante chevaux ; il compté sept cents tonneaux no- 
minaux ; les cabines et le carré sont construits sur 
le pont: il y règne donc une clarté parfaite, «et un 
calorifère hydraulique nous donne une température 
à souhait, tandis que le vent du nord soulève la 
mer et nous fait rouler sous les lames avec une ver- 
tigineuse agilité. Mais qu'importe ! les milles s'a- 
joutent aux milles , nous longeons la côte abrupte 
et pelée, nous doublons Kin-Toan, Chao-Weî-Chan, 
Chun-Tang et Ta-Ching-Chan , tous points aussi 
riants que leurs noms sont euphoniques. 

15 mars, Tche-fou. 

Nous jetons Fancre en rade, prenons un sam- 
pang manœuvrant à la godille et allons au port. Là, 
plus de trois cents jonques alignées présentent fière- 
ment leurs gaillards d'arrière avec un cachet de 
marine du moyen âge ; une population de cinq à 
six mille portefaix de tout âge et de tout sexe tra- 
vaille un peu et hurle beaucoup , en chargeant et 
en déchargeant de fort légers fardeaux par d'innom- 
brables passerelles. Le village en lui-même est le 
plus abominable trou qui se puisse imaginer, et je 
renonce absolument à vous en parler, tant il res- 
semble au quartier insecticide de Chang-Haï. Mais 



TIEN-TSIN. 31 

il faut pourtant prononcer le nom de Tche-Fou avec 
respect commercialeiyent parlant, car nous y appor- 
tons force caisses d'opium qui partent de là en 
brouettes, — et souvent en brouettes à voiles — 
pour faire les délices des vicieux fumeurs que re- 
cèlent les vertueuses campagnes de TEmpire ; les- 
dites brouettes reviennent, si le vent est favorable, 
avec d'immenses quantités de haricots et de graines 
oléagineuses, dont les jonques se chargent pour les 
échelonner dans la série interminable des ports de 
la côte méridionale. Tout ce trafic est consigné dans 
une pauvre maisonnette, un vrai corps de garde 
avec un poêle chauffé au rouge , où tiennent triste- 
ment garnison les employés de Sa Majesté Impé- 
riale; voici en quatre lignes le résumé (1866) des 
brillants échanges faits en ce misérable village de 
boue pendant les douze derniers mois. 

Importations 48,000,000 fr. 

Exportations 19,000,000 »* 

Mouvement du port , 994 navires , jaugeant 
347,782 tonneaux. 

Recettes de la douane chinoise, 2,584,000 fr. 

Après une longue promenade, nous étions à nous 
réchauffer et à causer avec un aimable Français, 
M. de Champs*, dans les bureaux de la douane, 

^ M. de Champs accompagna depuis comme second secrétaire 



32 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANGJS'CO. 

quand nos yeux découvrent soudain , au milieu de 
la forêt des mâts de jonque^ , une « flamme » de 
guerre portant nos couleurs. A vrai dire, il n'y 
avait de guerrier que la u flamme » ; car le Mi^ 
rage est une ancienne citerne de Tescadre conver- 
tie en goélette, comptant cent dix tonneaux, vingt 
hommes d^équipage et deux canons ; mais de ces 
pièces, il en est une qui est logée à terre, car 
lorsqu'elles sont toutes deux sur le a Mirage » il n'y 
a plus de place pour les hommes. Nos cœurs furent 
remplis de joie en apprenant que la goélette avait 
à son bord un ami du duc de Penthièvre, le jeune 
comte.de Chabannes, fils de l'amiral. Nous n'avons 
pas tardé à le rejoindre, et à deviser longuement 
avec lui. Frappé d'une balle dans la jambe, au 
combat de la Pagode en Corée, ce brave officier 
était encore bien loin d'être guéri, et portait la 
trace de longues soufirances; mais il fut plein d'en- 
train, ce soir-là, en nous donnant à diner sur le 
tt Mirage » , car notre malle lui apportait deux 
bonnes nouvelles : le matelot qui l'avait ramassé el 
sauvé sous une pluie de balles avait reçu la croix ; 
et au dessert nous ouvrîmes un paquet adressé à 
Chabanne», qui contenait ses épaulettes de lieutenant 
de vaisseau. Vous pensez si la gaieté fut gauloise, 
et si chacun avait oublié ses douleurs , l'officier 

Tambassade fameuse de M. BurliDgame et de ses mandarins en 
Amérique et en Europe. 



TIEN-TSIN. 33 

celle de la balle coréenne , et rëxilc celle de la 
patrie absente, puisqu'il était à bord d'une humble 
barque, mais d'une barque française ! 

j 10 mars, golfe de Pe*Tchi-Li, sur la barre du 

PeùHo, à bord du Sie-Chuen, 

Hier soir, par une mer tourmentée, le Szâ'Chuen 
était inondé sous les lames; ce matin, bien avant que 
nous vissions la terre , le pont était couvert de près 
d'un pouce de sable blanc que la bise nou$ appor- 
tait du désert en nuages épais ; ainsi se terminait 
d'une façon désagréable une heureuse traversée de 
trois cent quatre-vingts lieues. 

Accostant dès l'aube la barque d'un pilote qui 
croise en zigzag, nous voulons nous renseigner au 
juste sur notre situation; mais l'excellent homme, 
de l'air le plus doux du monde, nous affirme qu'il 
ne sait trop lui-même où nous sommes. Nous lan- 
çons alors, par une brume sablonneuse d*une inten- 
sité extraordinaire, trois canots avec des sondes, pour 
reconnaître labarre du Pei^Ho, dont nous devons être 
tout près. Soins inutiles ! nous entendons soudain 
le bruit d'un frottement pénible : une longue secousse 
ébranle notre steamer effilé ; un coup de barre 
hasardé nous fait aller à gauche, et nous sommes 
bel et bien échoués sur les sables gluants: la marée 
baisse, nous n'avons qu'une seule chose à faire: 
attendre avec patience , en regardant de nombreux 



34 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

Chinois pêcher avec des cormorans; les ingénieux 
naturels mettent un anneau au cou de cet aimable 
oiseau , qui plonge , prend le poisson et ne peut 
Tavaler; sans se lasser jamais, il rapporte à son 
maître de magnifiques rougets que celui-ci n'a plus 
qu'à tirer par la queue horsdu bec deaToiseau em- 
manché d'un long col » . 

18 mars. Encore sur la barre du Pei^Ho, 

Semblable à un- bélier qui charge tête baissée 
contre une muraille , et qui prend son élan à plu- 
sieurs reprises, le Sze-Chuen a fait de vains efiforts. 
Grâce au ciel, Tatmosphèré est calme, et aucun 
grand frais ne s'annonce vers l'est, sans quoi lès 
lames en déferlant sur la barre et. . . . sur nous, qui y 
sommes embourbés, briseraient en mille pièces notre 
pauvre navire. Nous avons du reste des compagnons 
d'infortune, car trois voiliers et deux vapeurs sont à 
notre droite dans une situation aussi critique que la 
nôtre. Mais faire passer un navire* qui cale treize 
pieds d'eau, là où, à marée haute, nous n'en trou- 
vons que onze , c'est un problème qui rappelle la 
parabole du chameau et de l'aiguille : notre jeune 
capitaine yankee ne doute pourtant de rien, et cinq 
fois il nous lance à toute vapeur sur cette banquette 
irlandaise d'un nouveau genre; cinq fois, après des 
soubresauts inouïs , après une lutte désespérée sons 
trente-cinq livres de pression, il fait machine en 



TIEN-TSIN. ?Ô 

arrière, décolle et dégage le Sze^ÇJiueîiy en disant 
toujours : ce Cq n'est que de la boue, nous devrions 
la couper comme du gâteau. ^ Mais ce raisonnement 
nous mène droit à la sixième épreuve : nous nous 
précipitons sur cette boue avec rage ; outre la force 
de notre machine exaspérée, toute notre toile est 
dessus, nous nous cramponnons de toutes nos forces 
à des ancres et à des grelins jetés en avant dans les 
sables , si bien que notre salamandre serpente dans 
la vase, se traînant, boitant, hésitant, reglissant, 
et vacillant ! Mais enfin un grelin casse, tout l'attirail 
s'incline, nos forces s'éteignent, un foc s'envole, 
la machine devient impuissante, et ^u coup nous 
sommes vissés sur la barre. 

Il faut alors avoir recours au grand moyen : par 
bonheur le temps s'est éclairci ; de terre , on aper- 
çoit nos signaux , et dés chalands viennent se ran- 
ger le long dti bord pour nous alléger de notre 
cargaison de l'avant. Alors, vers midi seulement, 
trouvant douze pieds et demi à la sonde, nous ten^ 
tonsTessai décisif; avec une forte pression nous 
virons sur un grelin pour nous éviter le c&p au nord- 
ouest; l'impulsion est bonne > la boue est moins 
dure, tribord la barre ! et nous sommes sauvés! 
Nous entrons avec une vitesse de dix milles dans 
la passe des forts de Ta-Kou, disant adieu avec 
pitié à nos cinq compagnons d'échouage qui, malgré 
tous leurs efforts, restent immobiles comme des 



36 PÉKIN. YËDDO. SAN FRANCISCO. 

' bouées ! Décidément notre capitaine est hardi : c'est 
lui du reste qui dernièrement, par une nuit noire, 
coupa en deux aTExpress» , un grand vapeur cou- 
rant de Chang-Haï à Ning-Po. — Dans les cas d'abor- 
dage, les Américains excellent à être celui qui coupe 
et ne sombre pas. 

IVous franchissons avec émotion l'entrée du Peï- 
Ho. Que de tristes souvenirs sont attachés à ce lieul 
L'entrée est très-étroite et défendue à droite et à 
gauche par des bastions qui furent formidables et 
qui aujourd'hui ne sont qu'à moitié démolis. Le plus 
grand bastion, ou le fort du Sud, est sur la rive droite 
du fleuve ; il a trois cavaliers , un au centre et deux 
à chaque extrémité ; le fort lui-même est fait de 
(i torchis» et les cavaliers, de pieux fichés en terre, 
amarrés fortement ensemble et recouverts de boue. 
L'extrémité nord touche au fleuve; l'autre extrémité 
est à cinq cents mètres plus loin, au »ud-sud-ouest ; 
le fort Nord, sur la rive gauche, enfile tous les 
abords du fort Sud ; il a deux cavaliers au sud-est, 
et le passage entre ces deux colonnes de la porte 
fluviale n'est que de deux cents mètres. Là furent 
livrés trois combats entre nos forces et celles des 
Impériaux : le premier en mai 1858, le second en 
juin 1859, le troisième le 25 juin 1860. 

Nos cœurs se serrèrent à la vue de cette plage 
vaseuse, où, à la seconde attaque, furent engloutis 
tant de braves marins ; c'est là le plus sombre épisode 



TIEN-TSIN. 31 

de rhistoire de nos campagnes en Chine ; les canon- 
nières avaient franchi la barre qui nous retenait tout 
à rheure ; mais quand elles arrivèrent sous le feu 
des forts, elles furent criblées de boulets; par 
contre, elles ne faisaient que peu de ravages dans les 
solides remparts de boue qui dominaient ces rives 
plates etmarécageuses.Le désastre était certain, mais 
les alliés combattirent avec héroïsme jusqu^à la der- 
nière heure plutôt que de fuir. Trois canonnières 
s'échouent et se perdent ; trois détachements débar- 
quent pour monter à Tassant ; les malheureux enfon- 
cent jusqu'à la ceinture dans les boues fétides qui 
couvrent les longues lagunes en avant des forts ; en se 
débattant, ils sont bientôt engloutis jusqu'aux épau- 
les, et les Chinois, accourus sur les bords de la terre 
ferme, les déciment par les flèches, les balles et la 
mitraille. Vient le soir, et la marée montante couvre 
d'un même linceul les morts, les blessés et les 
vivants. 

Un an plus tard , l'orgueil des Chinois si gonflé 
par cette facile victoire devait être justement abaissé 
quand nos canons éteignirent les feux de leurs forts, 
brisèrent leurs estacades, et anéantirent les formi- 
dables moyens de défense qu'ils avaient dès long- 
temps et si fièrement préparés. 

Un ouragan commence au moment où nous pé^- 
nétrons dans l'intérieur des terres, en remontant le 
cours brusquement sinueux du Peï-Ho. Rien en ce 

III. H 



3« PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

monde d'affreux comme ces rives : un désert de 
sable que le vent soulève par nuages et dont les 
tourbillons nous aveuglent, un désert où, dans les 
éclaircies, nous n'apercevons que des tombeaux sous 
la forme de milliers de petits mamelons de terre 
jaunâtre, semblables aux huttes des Mormons. 

La monotonie n'est rompue de distance en dis- 
tance que par des Salines étagées, se confondant 
dans la teinte uniforme d'un paysage qui est tout 
sable, tout sel, tout poussière et tout cendres. 

Après deux heures de navigation nous arrivons à 
des contrées moins désolées ; des arbres apparais- 
sent au milieu d'une campagne qui semble un peu 
cultivée; nous voyons même bientôt une charrue 
traînée par deux hommes : évidemment nous ren- 
trons dans la civilisation. Voici les villages de Ko* 
Kou , Tong-Kou , Chieng-Chia , et la route de Pe- 
Tang sur le Petang-Ho î Leurs habitants sortent 
de huttes basses faites de boue et de feuilles, et 
nous rions de bon cœur en voyant les femmes vêtues 
de houppelandes écarlate ; des jonques nombreuses 
sont encore en plein champ, alignées dans des docks 
où les Chinois les gardent pendant l'hiver à sec et à 
l'abri des glaces. Plût au ciel que les esquifs chi- 
nois fussent tous encore déposés et en repos dans 
les terres labourables! Mais déjà des groupes d'une 
dizaine de jonques naviguent de front et côte à côte 
dans cette étroite rivière ; ne profitant que de la 



TIEN-TSIN. 39 

marée montante , elles se contentent de faire qua- 
torze lieues en quinze jours : mais comme nous 
préférons une autre allure, nos imprécations pieu- 
vent comme grêle sur les innombrables impedi- 
menta que nous offrent en rivière ces barques 
dignes du temps de Mérovée ; dans presque tous les 
tournants difficiles, nous apercevons en travers une 
jonque dont l'équipage ahuri par notre sifflet perd 
la tête et hurle au lieu de se garer. Sur un espace 
de sept à huit cents mètres nous en rasons un groupe 
d*une quarantaine , se heurtant, s'échouant, se bri- 
sant, grâce au désordre indicible dans lequel les jette 
notre venue subite. Seuls deux navires nous lais- 
sent passer avec une rare placidité : ce sont le 
« John and Henry D et le «Sun Lee», pris ici par 
les glaces en novembre dernier et condamnés par 
la gelée à cinq mois de prison : ils étaient chargés 
de thés qui, sortis de la cale en désespoir de cause, 
devinrent thés de caravane, et partirent à dos d'âne 
d'abord , puis sur des chameaux , par Kiakta pour 
Saint-Pétersbourg. Les amateurs ne les trouveront 
que meilleurs ! 

Quant à nous, nous faisons à cette heure une na- 
vigation vraiment extraordinaire ; car nous sommes 
sur un navire qui a doublé le cap Horn, et qui est 
construit pour la grosse mer ; mais c'est dans une 
rivière de septième ordre que nous barbotons. Pen- 
dant plus de cent kilomètres notre marche est pleine 



40 PÉKIN. YEDDO. SAN FEANGISGO. 

J'émotions dans des tournants et des coudes d^une 
brusquerie inouïe. Tantôt nous nous trouvons jetés 
par le courant contre une rive, et notre hélice s'y 
débat dans les herbes et la boue; tantôt, et cela 
vingt fois, pour doubler les angles les plus aigus, nous 
envoyons à terre un canot avec six hommes : ils 
attachent au plus vigoureux pommier du voisinage 
un câble qui nous aide à pivoter sans échouer. Mais 
de telles manœuvres comportent mille accidents : 
une fois, c'est le pommier qui vient à nous avec 
toutes ses racines ; une autre fois notre beaupré 
entre dans une maison trop rapprochée de la rive; 
enfin nos malheureux matelots en sautant à terre à 
la recherche d'un arbre, sont presque constamment 
forcés de se jeter dans la vase jusqu'aux aisseUes. 
Le parcours que nous faisons ne peut s'interrompre : 
mouiller à la nuit tombante en un pareil courant 
serait plus imprudent que de naviguer même à 
l'aveuglette, à cause des jonques qui montent et qui 
descendent. Bien tard dans la nuit nous arrivons au 
quai de Tien-Tsin. 

Tien-Tsin, 19 mars. 

Dès le matin, nous parcourons les rives presque 
désertes de la concession européenne. Si l'on est 
vraiment en Chine en considérant les longues 
queues de cheveux qui pendent sur le dos des na« 
turels, on peut aussi se croire en un camp françaisi 



TIEN-T8IN. 41 

en lisant encore sur les murs ces traces du passage 
de nos troupes : État-major de la place. — Cantine 
du lOP. '• — Logement de Tofficier payeur. Mais nos 
amis nous emmènent bien vite dans la campagne, 
une mer de sable, pour visiter les lieux que la 
guerre a rendus célèbres. 

Cest dans cette plaine en effet qu'était campée 
Tarmée chinoise : nous longeons là une muraille 
de boue qu'avait construite le général en chef San- 
Ko-Lin-Sin , et qui est restée baptisée du nom de 
San-Ko-Lin-Sin-Folie. A Siam et à Canton nous 
avons déjà vu le même terme caractériser la folle 
mais patriotique tentative de défense des indigènes 
contre les envahisseurs. Nous ne pouvons nous em- 
pêcher de sourire devant ce vrai paravent de deux 
lieues de long auquel s'était confiée la jactance 
chinoise. 

Plus loin , nous visitons la pagode de Haï-Kouan* 
Tzeou, où fut signé le traité de 1858. C'est un fouillis 
de petits temples à toits courbés et à fenêtres de 
papier : des sacs de blé sur lesquels jouent des rats 
sont empilés aujourd'hui autour de la table illustrée 
par la fameuse cérémonie de la signature, et dans 
la salle où il fut décidé du destin du Céleste Empire. 
Est-ce un symbole de la religion avec laquelle sera 
observé le traité ? 

Dans la plaine qui nous environne nous voyons 
bientôt s'élever des nuages réguliers de poussière : 



42 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

nous braquons nos lunettes et distinguons des mou- 
rements de troupes. Une curiosité bien naturelle 
nous porte de ce côté ; c'est une revue des régiments 
impériaux. Là buit à neuf cents cavaliers mongols, 
montés sur dé petits poneys à poil d'ours que Ton a 
pris au laço dans les troupeaux sauvages des steppes, 
exécutent gaillardement le : a Par peloton rompez 
les escadrons ! » L'étrîer très-court , la sel Je très- 
baute, ils se tiennent pour ainsi dire debout sur ces 
rats qui galopent ventre à terre, et ils ne les crava- 
cbent qu'avec leurs queues de cheveux tressés : 
les régiments se composent de vingt-trois pelotons 
de quarante-quatre bommes cbacun ; une confusion 
inextricable de boutons coloriés aux nuances de 
Tarc-en-ciel dénote le grade; la moustacbe est mar- 
tiale, mais la longue robe decbambre, qui recouvre 
même les éperons, n'a rien de guerrier.Bref, il est 
impossible de rien voir de plus bouffon exécuté 
avec plus de sérieux : la cbarge est étourdissante. 
Mais, si la galopade a. encore un aspect étrange et 
sauvage, si tous ces escadrons de Fils du Ciel ont 
un cacbet diabolique dans leur ensemble, ce ne 
sont cependant plus les Tartares de jadîs aux lances 
et aux arcs bariolés ; ils sont parfaitement armés 
de bons sabres anglais et de revolvers améri- 
cains. 

Ils ont, grâce à cet armement, une outrecuidance 
dont rien iie peut donner une idée. Pour moi, qui 



TIEN-TSIN; 43 

ne saurais être compétent en cette matière, je de- 
meure pourtant fermement convaincu que, s'ils 
nous provoquaient, nous marcherions d'un pas 
aussi ferme que par le passé jusqu'au cœur de 
TEmpire. 

Mais rheure est aux conquêtes pacifiques, et 
nous pouvons constater que les chifires du commerce 
dont Tien-Tsin est le pivot, sont assurément encoura- 
geants pour l'avenir. Tien-Tsin en efiet est non-^ 
seulement le port le plus proche de la capitale et 
de la résidence de l'Empereur, mais par sa commu- 
nication avec le grand canal, qui est lui-même l'ar- 
tère de quatre provinces de l'intérieur, ce comptoir 
est bien fait pour fixer l'attention de nos grandes 
maisons de commerce. Le relevé de la douane y a 
donné en 1866 : 

Cotons. . . fr. 36,000,000 

IMPORTATIONS. { Opium 4f6,000,000 

Lainages. . . . 6,900,000 



Total. . . fr. 88,900,000 

EXPORTATIONS. . . • 20,000,000 * 

Mouvement du port : 592 navires jaugeant 1*78, 51^ 
tonneaux. 

La ville chinoise compte environ quatre cent 



U PEKIN. Y'EDDO. SAN FRANCISCO. 

mille habitants, et les résidents étrangers sont au 
nombre de cent douze, dont dix français. 

Seize grandes maisons de commerce appelées 
a Hongs n centralisent les fortes opérations ; c'est un 
gros regret pour nous de n^en point voir- une seule 
qui soit française. 









'Jl 



m. 

PÉKIN. 



Route de Tien-Tsin à Pékin par terre. — Les murs grandioses 
de la capitale. — Aspect des rues, des palais et des ruines. -^ 
Les cerfs-volants. -'— Le champ des exécutions. — Le Pont 
des mendiants. — Les légations. — Service des douanes ma* 
ritimes impériales chinoises dirigées par M. Hart. — Quel- 
ques chiffres sur le commerce de la Chine avec le reste du 
monde. 



Pékin, 21 mars 1867. 

Nous Tenons d'arriver dans la céleste capitale de 
TEmpire du Milieu, et je veux vous raconter à la 
hâte notre rapide Voyage de trois jours,. 

Nous sommes partis de Tien-Tsin le 19 avril dans 
Faprès-midi : notre petite caravane était composée 
de sept charrettes.chinoises, attelées chacune de 
deux mules, et nous avons fait deux cent quatre- 
vingt-deux tt li fl , c'est-à-dire cent soixante-quatorze 
kilomètres, sans qu'aucun de nous puisse dire quelle 
espèce de pays nous avons traversé : les rafales 
incessantes d'une poussière épaisse nous ont à la 
lettre aveuglés, et pour ma part je n'ai absolument 
rien vu, sinon un désert de sable. 

3. 



46 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

C'est une singulière construction que celle d'une 
charrette chinoise :-une sorte de civière de toile 
bleue repose comme un château branlant sur un 
essieu long de moins d'un mètre, et sur deux roues 
grossières ; on ne peut ni s'y coucher, car elle est 
trop courte, ni y mettre une banquette pour s'as- 
seoir, car elle est trop basse. En revanche, c'est un 
véhicule fort léger et qui passe partout. Je m'y 
blottis de mon mieux, grâce à un sac de son qui 
fera office de ressort : quant à mon muletier, il 
prend place sur le brancard de gauche , et saute à 
terre à chaque instant pour harceler bruyamment, 
même cruellement, mon attelage ; la mule de volée 
n'obéit guère qu'à la voix, et de ses caprices dépend 
notre sort ; son harnachement ne consiste qu'en 
deux traits excessivement longs , liés ensemble à 
l'essieu, près de la roue gauche : de là, elle ne tire 
que par côté et trotte toujours obliquement. 

Pendant la première heure, nous sommes réelle- 
ment abasourdis. La route, — si l'on peut donner 
ce nom à un pareil tracé de chemin de traverse 
mérovingien , — est large tantôt de deux mètres 
dans les passes resserrées, tantôt de cinquante à 
soixante dans la campagne ouverte : de plus, aux 
environs des villages, cette mer de poussière est 
semée de milliers de pointes de dalles ou de vieux 
blocs de briques qui vous font sauter en l'air comme 
une balle sur la raquette. C'est là que les muletiers 



« 



' * . 



PÉKIN. 47 

opiniâtres mettent de préférence leurs bétes au 
grand galop : vous vous imaginez alors quels- nua-. 
ges de sable soulève notre caravane ! Nous sommes 
comme étouffés, et quand je me risque à ouvrir les 
yeux, je n^aperçois ni la cbarrette qui me précède 
ni même ma mule de volée, ni le soleil qui n*est 
plus qu'un point rouge opaque dans cet étrange 
brouillard. Quand on n'a pas fait Texpérience de 
semblables cabots et d'aussi innombrables contu- 
sions, on ne peut se figurer le plaisir avec lequel 
nous saluons le village où nous devons coucher. 

A Yang-Soun, en effet, vers dix heures du soir, 
nous sortons de nos boites, bien figés, bien meur- 
tris, et chacun rit pourtant de bon cœur en racon- 
tant ses aventures et ses chutes, ses bleus et ses 
impressions. Notre premier soin est de casser la 
glace pour tenter de débarrasser nos paupières 
et nos narines du mastic qui les obstrue complète- 
ment ; une véritable boue s'est formée dans nos 
dents et au fond de notre gorge irritée. L'hôtellerie 
ressemble beaucoup à ce que sont chez nous des 
arrière-cours de ferme en état de vétusté , avec de 
petits hangars bas et des étables éboulées, n'ayant 
connu de longtemps la truelle du maçon réparateur: 
vingt charrettes appartenant à des mandarins en 
voyage y sont déjà péle-méle, et quarante mules se 
roulent dans la poussière en brayant à l'envi ; les 
palefreniers de la première caravane injurient les 



48 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

nôtres ; mais nous les laissons sans peine vicier leur 
querelle pour aller chercher un gite à notre 
usage. 

^ Au fond de la cour est une hutte avec de larges 
fenêtres de papier; dans Fintérieur, le long du 
mur, se trouve une sorte de plan incliné en plan- 
ches comme les couchettes des chiens dans nos 
chenils. C'est notre logis pour cette nuit. — Nous 
allons chercher tout un tas de riz hien chaud à 
la marmite des muletiers, et Teau-de-vie versée 
copieusement dans du thé nous rend notre verve 
gauloise. Après quoi , nous serrant le plus pos- 
sible les uns contre les autres, le Prince, ce bon 
Fauvel, Porter, son ami Wright, Louis et moi, nous 
nous étendons en brochette, décidés à dormir de 
notre mieux. Hélas ! nous avions compté sans la cu- 
riosité des indigènes : un crépitement extraordi- 
naire ne tarde pas à se faire entendre aux quatre 
points cardinaux de notre rustique appartement : 
mille craquements se succèdent, et nous décou- 
vrons, grâce à la lueur de la lune, que Taimable 
population de Yang-Soun, très-intriguée de notr« 
venue, se presse en foule autour de notre hutte : 
bientôt, dix, vingt, deux cents doigts indiscrets s'en- 
foncent dans le papier des fenêtres , afin d'y prati- 
quer des ouvertures multiples. Nous apostrophons 
les naturels ; ils ne disparaissent que pour revenir 
plus nombreux, tandis que la bise de Test nous glace 



PÉKIN. 49 

en sifflant avec fureur par ces anches éoliennes d'un 
nouveau genre. Jamais nous n*avons été si agacés 
de voyager dans un pays dont nous ne savons pas la 
langue ; force nous est de recourir à un idiotisme du 
langage universel qui ne manque jamais son effet : 
le bambou. L'un de nous, sorti furtivement, trouve 
une gaule longue de vingt pieds : d'un seul coup 
trente spectateurs clignant de Fœil aux trous de la 
fenêtre reçoivent sur le dos un dernier mais cui- 
sant avertissement. 

Si nous dûmes passer le reste de la nuit presque à 
la belle étoile, ce ne fut plus la faute des Chinois, 
mais bien du Révérend. Les insectes variés du 
sol sur lequel nous couchions lui faisaient horreur; 
et comme, en vrai marin, il avait emporté son hamac, 
il le suspendit au-dessus de nos têtes, aux deux 
poutres extrêmes de la hutte. Je l'y hissai, il s'y 
blottit; sa toile planait gracieusement et le berçait 
sur ses légères amarres, mais, hélas! quand je 
lâchai tout, il se fit un bruit immense, un déchire- 
ment général, et nous nous trouvâmes tous pèle 
mêle, avec le hamac, les poutres, les murs de terre, 
les fenêtres de papier, le tout cassé, brisé, et une 
poussière séculaire répandue à profusion ! Les rires 
furent notre seule consolation ; il fallait bien pren- 
dre son parti de tant de mésaventures. Je n'ai point 
voulu vous cacher cet aperçu désagréable de nos 
pérégrinations en Chine; mais je vous promets, si 



50 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

cela se renouvelle , de ne plus vous fatiguer de nos 
petits ennuis. 

Le 20, à trois heures du matin, les quarante 
mules des mandarins agitent leurs grelots et nous 
précèdent: àquatre heures et demie, nous nous met- 
tons en route avec un nouveau compagnon. Le gou- 
verneur de la province de Tien-Tsin,Tchoung-Hao, 
nous a en effet envoyé un mandarin bouton de cris- 
tal, avec force passe-ports et sauf-conduits pour 
nous aider à pénétrer sans encombres dans la Ville 
Céleste. L'officier impérial ouvre notre marche, 
dans sa charrette que traîne un charmant mulet noir. 
Dès que nous arrivons dans un village , il met sur 
son nez d'immenses lunettes de verre ordinaire de 
cinq centimètres de diamètre , et montées sur de 
grossières tiges de bois. C'est une mode que suivent 
ici les lettrés ; et Ton n'est pas réputé studieux sans 
ce pince-nez traditionnel. 

A Ho-Chi-Wou, nous faisons halte vers le milieu 
du jour, et profitons d'un moment de calme et d'é- 
claircie pour donner au Révérend l'occasion de pho- 
tographier notre mandarin et notre caravane. La 
population tout entière veut s'enfuir quand nous 
braquons le pacifique instrument, et nous ne par- 
venons à garder autour de nous que nos palefre- 
niers et nos tt boys » fidèles. — Nous arrivons à la 
nuit à Tchiang-Tia-Ouan , après les mêmes cahots 
et la même poussière qu'hier. 






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PÉKIN. 51 

Le matin , bien avant Faurore, nous sommes sur 
pied , tout émus de la pensée que quelques heures 
à peine nous séparent de Pékin : Pékin que nous 
avons tant rêvé de voir, et pour lequel nous avons 
couru tant de mers ! 

Nous passons à midi devant le magnifique pont 
de Pa-Li-Kao, de glorieuse mémoire, et àtrois heures 
nous entrons à Pékin. Grâce au ciel, nous quittons la 
chaussée sablonneuse et nous nous trouvons en face 
d*un vaste pont dallé, d^une longue et gigantesque 
muraille à créneaux et d*un portique majestueux. 
C'est bien assurément ce que j'ai vu de plus gran- 
diose dans le Céleste Empire! Cet ensemble a quel- 
que chose des images saisissantes de l'histoire 
sainte, des descriptions des hautes enceintes de 
Babylone et des formidables remparts de Ninive. 
Figurez-vous un donjon élancé portant un toit à 
cinq étages de tuiles vertes, et percé de cinq ran- 
gées de gros sabords d^où sortent des gueules de 
canon ' ; à droite et à gauche, à perte de vue, s'étend 
la muraille, tantôt en granit, tantôt en grosses bri- 
ques grisâtres; des saillants, des créneaux, des 
meurtrières, lui donnent un air martial. — Au 
pied de cette muraille s'ouvre une voûte profonde 
où viennent pacifiquement s'engoufiVer une foule 



^ J'ai découvert le lendemain dans une promenade que ces 
canons étaient des canons de bois. Quelle chute ! 



52 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

convergente de Chinois, de Mongols, de Tartares 
bariolés, des convois de charrettes bleues , des files 
de mulets noirs , des caravanes de chameaux fauves 
et bien haut chargés : c'est Feutrée de la ville 
chinoise. 

Grâce à Ching, notre potentat boutonné de cristal, 
nous passons sans arrêt les premières barrières; 
puis, au milieu de ce peuple qui semble vierge de 
civilisation européenne , nous trouvons avec stupé- 
faction en face de nous un cavalier anglais, en uni- 
forme de grande tenue, épingle comme un horse- 
guard, et monté isur un magnifique cheval d'armes : 
c'est un maréchal des logis de l'escorte du ministre 
d'Angleterre, porteur d'une lettre pour le Prince. 
Avec une grâce que nous n'oublierons jamais, sir 
Rutherford Alcock, prévenu à notre insu de notre 
arrivée , invite le duc de Penthièvre et son « party y* 
à loger à la légation , où tout est prêt pour le rece- 
voir : notre joie ne peut s'exprimer. Autant nous 
nous étions promis, en partant de Chang-Haî, de 
chercher à passer incognito et à risquer mille aven- 
tures chinoises à Pékin, où nous pensions trouver 
la vie mandchoue dans sa plus pure essence, autant 
la courte expérience du comfort négatif des hôtel- 
leries indigènes nous efirayait à juste titre depuis 
Yang-Soun. 

C'est décidément un décor d'opéra que la majesté 
d'une porte de Pékin; dès qu'on est de l'autre côté, 



PÉKIN. 53 

on croit qu'on a rêvé : les terrains vagues et les 
masures viennent de nouveau frapper les yeux 
comme une réalité lugubre. Pour vous en donner 
ridée en un seul trait, les chameaux dans cette par- 
tie de la Ville Céleste suivent des sentiers sinueux 
comme s'ils étaient dans le désert : quant à nous, 
continuant droit notre route, nous voyons verser 
deux charrettes sur sept qui composent notre cara- 
vane. En effet, Pékin, aux environs des portes, est 
pavé en immenses dalles d'un à deux mètres carrés, 
mais entre chacune d'elles il y a souvent un inter- 
valle creusé d'un à deux pieds : de là secousses et 
soubresauts comparables à ceux de grenouilles élec- 
trisées. 

Bientôt une nouvelle grande muraille encore plus 
majestueusement crénelée, bastionnée et babylo- 
nienne, nous montre ses portiques sombres en avant 
de nous : elle est haute de cinquante à soixante 
pieds et large de quarante ; c'est, parait-il, la sépa- 
ration entre la ville chinoise que nous quittons, et 
la ville tartare où nous entrons. Là une sorte de 
cirque sans gradins, mais formé de gigantesques 
murs, protège la porte principale comme une demi- 
lune; de façon que, la première grille une fois 
passée , nous nous trouvons comme dans une spa- 
cieuse cage d'ours dominée par des créneaux et des 
toits vernissés. 

Avant de sortir par une seconde grille (la 



54 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

porte centrale est réservée à FEmpereur) ', il faut 
faire plusieurs centaines de mètres. Comme nous 
passons sous la voûte , notre mandarin conducteur 
nous offre de monter au sommet de la muraille, 
afin d^embrasser Pékin d'un seul coup d*œil : aussi- 
tôt dit, aussitôt fait. Nous sommes assez haut pour 
distinguer les grandes lignes, et cette porte, Tchien- 
Mên , semble comme le pivot sur lequel il suffit de 
tourner pour se rendre compte de la marqueterie 
de cette cité bizarre. 

Derrière nous est la ville chinoise, un trapèze 
géométrique, où des bois, des temples et des bourgs, 
avec des rues animées et commerçantes, sont encla- 
vés dans des murailles surmontées des cinquante 
pagodes bastionnées dont je vous parlais à Finstant; 
cinq portes monumentales donnent accès de cette 
ville sur la campagne. 

Devant nous est la ville tartare , un grand carré , 
tranchant sur Thorizon par arêtes crénelées et mêmes 
murailles ninivites, avec une dizaine de portes for- 
tifiées et d'innombrables forts à cinq étages. Cette 
enceinte murale renferme trois villes concentriques 
séparées les unes des autres par des murs inté- 
rieurs; la ville tartare d'abord, la plus vaste, avecde 
grandes artères, des casernes, et le cachet guer- 

^ Elle est réservée aussi aux trois premiers lauréats des exa- 
mens de doctorat qui ont lieu tous les cinq ans et où douze 
mille candidats viennent des différentes provinces de l'Empire. 



J 



PÉKIN. 55 

rîer des conquérants; puis la ville impériale avec 
des palais de mandarins, dont chacun comporte jus- 
qu'à cent kiosques juxtaposés; et enfin, au centre, 
la ville interdite, résidence de FEmpereur avec 
ses milliers de toits en tuiles jaune impérial et 
son Mé-chan, « mont de charbon ou des dix mille 
années >» , butte artificielle, et sacrosanctum de 
l'Empire Céleste. — Notre mandarin nous montre 
du doigt et les sommets des murailles qui, pendant 
quarante-deux kilomètres de tour, pourraient por- 
ter quatre voitures de front , et les toitures vert clair 
des palais de mandarins, et les dômes bleu foncé 
des temples, et certaine espaces qui sont tout faïence, 
et des ponts de marbre. Mais, grand Dieu ! sur quel 
échiquier de ruines sablonneuses doivent errer nos 
regards pour découvrir ces merveilles! 

En vérité, ces constructions séculaires, ces pa- 
godes héraldiques qui dominent la cité, font pa- 
raître Fhomme bien petit! La population qui s'agite 
à leurs pieds semble n'être qu'une troupe de four- 
mis égarées! Et pourtant c'est la main de l'homme 
qui a élevé ces prodiges ! C'a été l'œuvre d'une na- 
tion guerrière, et sous l'impression de l'admira- 
tion profonde, on voudrait pouvoir remonter bien 
loin en arrière ; voir dans les siècles passés les armées 
chinoises couronnant ces murs, faire feu de leur 
bruyante artillerie, et les fiers Mongols aux arcs 
bariolés, aux flèches et aux dards antiques, monter 



56 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

à l'assaut de cette nouvelle Ninive ! Et Genghis- 
Khan?«tKublaï-Khan? 

Assurément, quoique notre curiosité soit peut- 
être émoussée par onze mois de spectacles constam- 
ment variés, je ne puis m'empêcher d'éprouver un 
grand étonnement à me trouver dans cette ville 
de Pékin! S'il est au monde peu de lieux aussi 
tristes, il en est peu aussi qui soient plus frappants. 
Parmi les nombreux étonnements qui y attendent 
le voyageur, le plus imprévu est sans contredit 
celui de se voir lui-même circuler au milieu d'une 
foule curieuse, au cœur d'un empire fermé comme 
un sanctuaire aux étrangers, qui l'ont ouvert à la ci- 
vilisation par la violence et souvent par la cruauté. 

Nous venons de traverser les trois quarts de Pé- 
kin, depuis les faubourgs de la ville chinoise, jus- 
qu'aux abords de la cité interdite; nous avons, en 
près de deux heures , passé en revue , sans avoir le 
temps de les détailler, les quartiers du commerce 
et les agglomérations des palais de mandarins; c^esf 
une vue d'ensemble dont plus tard nous cherche- 
rons les traits particuliers; mais ma première im- 
pression est celle-ci : quand on n'a pas vu Pékin , on 
ne sait pas ce que c'est que la décadence. Thèbes, 
Memphis, Carthage, Rome, ont des ruines qui rap- 
pellent la secousse : Pékin se ronge lui-même; c'est 
un cadavre qui tombe chaque jour en poussière. 

Quand, du haut des admirables murailles presque 



PÉKIN. 57 

intactes qui entourent la ville tartare, j'ai jeté les 
yeux sur la ville interdite et la ville impériale ren- 
fermées dans son sein; quand j*ai sondé la splen- 
dide perspective des bastions , des portes surmon- 
tées de pagodes, des fortifications aux angles des 
murailles, et que j'ai examiné les toits coniques et 
vernissés des temples qui surgissent au milieu d'une 
vraie forêt; quand, faisant un demi-tour, j'ai porté 
mes regards sur la ville chinoise qui fait à l'autre 
UD véritable socle, et qu'enfin je me suis imaginé 
tout cela vivant, frais, vert, coupé partout d'eaux 
limpides, garni de canons, peuplé et bruyant, j'ai 
rêvé que je retraçais par la pensée le Pékin d'il y a 
mille ans, et je suis resté confondu, admirant sans 
restriction cette merveille de l'extrême Orient. 

Mais, peu à peu , j'ai pris le spectacle corps à 
corps : j'ai parcouru ces rues ravinées par les cha- 
riots à vingt pieds de profondeur, dans lesquelles les 
anciens égouts éventrés semblent un escalier géant 
pour atteindre l'étroit sentier qui borde les maisons 
de chaque côté du précipice; descendant de ma 
charrette pour mieux voir, j'ai enfoncé jusqu'à mi- 
jambe dans une poussière fétide d'immondices sé- 
culaires, j'ai suivi le lit des fossés, des canaux et des 
rivières pour jamais à sec, sous des ponts de marbre 
rose ruinés et désormais inutiles : ces jardins, ces 
parcs, ces étangs autrefois merveilleux sont trans- 
formés en désert; à côté d'arcs de triomphe de 



58 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

marbre, des huttes éboulées de marchands misé-" 
râbles élèvent au-dessus d^elles une forêt de per- 
ches avec des affiches de papier qui dansent au vent ; 
tout cela est affreusement uniformisé sous une 
couche épaisse et à travers un nuage incessant d'une 
poussière acre et étoufiante; — Non, me suis-je 
dit à cet aspect, cela n'est pas une ville ; n'est-ce pas 
plutôt un camp de Tartares ravagé par le simoun 
au milieu du désert? 

Cette ville immense, dans laquelle on ne répare 
rien , et où il est défendu , sous les peines les plus 
sévères, de rien démolir, se désagrège lentement, 
et se transforme chaque jour en poussière. C'est un 
spectacle affligeant que celui de cette décomposi- 
tion lente qui accuse la mort bien plus sûrement 
que les convulsions les plus violentes. Dans un 
siècle Pékin n'existera plus; il aura fallu l'abandon- 
ner ; dans deux , on le découvrira comme une autre 
«Pompéi » , mais enseveli sous sa propre poussière. 

Tandis que je laisse ainsi s^envoler ma pensée, 
reflétant à la hâte tout ce qu'inspire un premier 
aperçu du panorama multiple de la Ville Céleste, 
nos mules s'arrêtent devant une pagode, et notre 
air de rouliers chinois couverts de poussière et 
vraiment repoussants nous fait horreur à nous- 
mêmes, quand nous nous trouvons soudain au seuil 
de la légation, et reçus d'une façon charmante par 
le ministre, qui veut bien ne pas trop sourire à notre 



PÉKIN. se 

aspect. Des chambres, et surtout d'immenses ba- 
quets pleins d'eau chaude, sont préparés peur nous 
dans les kiosques charmants qui composent ce 
tt Fou )) , ancienne résidence d'un prince chinois con- 
vertie en palais diplomatique; sirRutherford Alcock 
nous mène incontinent au bord de nos baquets, qui 
voient en un instant leurs eaux limpides se changer 
en une boue noire, et nous nous hâtons de repa- 
raître devant nos semblables avec le corps aussi pur 
que la conscience. 

Nous sommes présentés alors à lady Alcock et à 
miss Louder, sa fille, pleine de grâce et de charme, 
la seule jeune personne européenne de la céleste 
capitale des descendants du Feu ! 

Pékin, 22 macs 1871. 

Nous sommes réveillés par le départ du facteur; 
un Chinois à longue queue et en soie azur vient 
prendre nos lettres, et va courir à dos de mulet jus- 
qu'à la Grande Muraille. Là, un Mongol, vêtu de 
cuir rouge, s'en chargera, et c'est à dos de cha- 
meau qu'elles traverseront les steppes sauvages. 
Puis elles glisseront en traîneau sur les neiges sibé- 
riennes, au milieu des ours blancs et des bandes de 
loups, jusqu'aux chemins de fer de toutes les Rus- 
sies. Si aucun des monstres habitants des* terres 
glaciales ne les croque en faisant son déjeuner du 
porteur, j'espère qu'elles vous arriveront à l'é- 



60 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

poque du Derby, sans trop s'imprégner des parfums 
de poche chinois, mongols, tartares et mougiks. 

Je vous écris dans le kiosque charmant qui me 
sert de chambre , au sein de toutes les chinoiseries 
imaginables. Mais, par malheur, il s'est élevé un 
coup de vent d'équinoxe effroyable vers sept heures 
du matin. En un moment, le soleil qui brillait dans 
toute sa splendeur a été. obscurci par un nuage 
épais de sable rougeâtre; il est huit heures, et il 
fait si bien nuit qu'il me faut une lampe. 

De plus, je pourrais écrire avec mon doigt sur 
mes meubles un brouillon ^e lettre à l'Empereur 
de la Chine, car il y a une couche de plus d'un cen- 
timètre de sable; l'envahisseur entre à vue d'œil 
par nies fenêtres de papier affreusement ébranlées, 
et ma redingote noire est devenue rapidement du 
gris cendré de la légende. 

Je suisfàchéde vous apprendre, après informations 
prises, que nous ne pouvons en aucune façon espérer 
de présenter nos hommagesà notre voisin l'Empereur 
du Céleste Empire. Ce n'est pas qu'il ait refusé spé- 
cialement notre visite , mais celui qui lui en aurait 
pour nous demandé la permission aurait eu la tête 
tranchée. C'est très-net. Il parait même que cet ai- 
mable prince n'a jamais vu d'Européen, et que lors- 
qu'il sort dans Pékin, les soldats tartares rendent 
toutes les rues désertes sur son passage; il est dé- 
fendu, sous peine de mort, de $e glisser le long des 



PÉKIN. 61 

murs pour chercher à le voir; comptez donc que nous 
ne prendrons part à aucune manifestation en faveur 
de FEmpereur. Mais n'allez pas croire qu'il manque 
d'esprit; loin de là; tout Pékin se raconte en effet 
qu'il vient de recevoir une lettre autographe de son 
collègue, l'Empereur des Français, l'invitant pom- 
peusement non-seulement à venir visiter en personne 
l'Exposition qui ouvrira le 1" mai au Champ de 
Mars, et qui doit être merveilleuse, mais encore à 
vouloir bien envoyer, pour la section àe l'Extrême- 
Orient, des spécimens de curiosités chinoises, ce Vous 
êtes bien gracieux , aurait répondu Sa Majesté Cé- 
leste, mais vous m'avez pris tout ce que j'avais de 
plus beau au Palais d'Eté; exposez-le vous-même. » 
Sur ce, j'aurais encore bien des choses à vous ra- 
conter; mais, comme chez nous, l'heure de la poste 
me presse, et je ferme mon courrier. 

Pékin, 25 mars. 

Que de choses nous venons de voir en quarante- 
huit heures! Je craindrais vraiment de vous fati- 
guer en vous entraînant avec nous aux portes de la 
Victoire Vertueuse, de la Grande Pureté, aux tem- 
ples du Ciel, de l'Agriculture, du Génie des Vents, 
du Génie de la Foudre et du Miroir brillant de 
l'Esprit. Regardez un beau paravent de laque avec 
de jolis reliefs de clochetons, de clochettes, de por- 

III. 4 



€2 FÉKIX. TEDDO. SAX PIAMGISCO. 

liqoes, de balcons, de kiosques et tous les acces- 
soires do style colifichet , et tous aurez assurément 
le cUché Téridîqoe des pagodes que rarchitectore 
chinoise a tiré à Pékin à mille exemplaires. 

Ici nous a¥ons Ta la charme dorée et la herse 
sacrée aTec lesquelles chaque année TEmperenr 
vient tracer un sillon pour appeler les bénédictions 
de Bouddah sur les semences et les récoltes ; pour 
cette cérémonie, il se met en tenue de villégiature : 
jaune serin ; son chapeau rural , large d*un métré , 
et teint de cette même couleur, est suspendu dans 
le temple. — Là, sous un toit de faïence gros-bleu, 
entre des chaises curules de marbre rose, et des 
treillis en bâtons de verre bleu , en face de dragons 
et de caniches de porcelaine perchés sur des cor- 
niches de bois sculpté, sont des vases faits de fils de 
fer dans lesquels l'Empereur brûle tous les six mois 
les sentences de ceux qui ont été condamnés à mort 
dans FEmpire. Le feu purifie tout. 

Plus loin, sur la muraille, près de Tung-Chi-Mên, 
est un observatoire magnifique, construit il y a deux 
cent soixante-dix ans, sous Fempereur Yon-Ching, 
par le Père Verbiest, de Tordre des Jésuites. Les 
gigantesques instruments de bronze sont d'une ad- 
mirable perfection, et supportés par de fantastiques 
dragons ailés; j'admire surtout une sphère céleste 
de huit pieds de diamètre, où sont rapportées toutes 
les étoiles connues en 1650 et visibles par la lati- 



PÉKIN. 63 

tude de Pékin, 39 degrés 54 minutes nord. Le 
climat est tellement sec dans ce pays, que depuis la 
construction rien n'a été détérioré dans ces appareils 
exposés en plein air; nous les avons manœuvres en 
tous sens, et ils sont aussi précis qu'au premier 
jour. 

Je passe le palais des examens pour les lettrés, 
immense rectangle contenant douze mille cases à 
candidats; « Tétang des poissons rouges», où il 
n'y a ni eau ni poissons; les théâtres de Ta-Cha- 
Lan-rh et de Yen-Chien-Tang, pareils à ceux de 
Canton et de Macao; le temple de la Lune; celui 
des Lamas , où mille bonzes ,' tout de jaune ha- 
billés, et coiffés de grands casques de peluche jaune, 
chantent d'une voix caverneuse sur un rhythme éter- 
nellement monotone; le temple de Confucius, où 
l'on montre un dépôt d'aérolithes autour d'une ma- 
chine à prier que nous avons fait fonctionner, sorte 
de cylindre de quatre mètres de diamètre, rempli 
de papiers sacrés, multiplicateur de prières fer- 
ventes que l'on tourne comme une toupie, au lieu 
de psalmodier; et enfin la cloche de bronze, la plus 
grande du monde qui soit suspendue', haute de 
vingt-cinq pieds, pesant quatre-vingt-dix mille 
livres, et ornée des gravures les plus fines. 

La plus pagode des pagodes, et la plus chinoise 

^ Celle de Moscou n'a pu être élevée au-dessus du sol. 



64 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

des chinoiseries, parlent si peu à Tâme, et le culte 
en Chine n'est tellement qu'une question de bon 
goût, de respect humain et de politesse, que je suis 
incapable de vous tracer les mille et une minuties 
qui constituent Farchitecture et les pratiques reli- 
gieuses en Chine. Je suis fort content d'avoir vu au 
galop tous les temples de la ville de Pékin , et je 
crois que vous serez encore plus contents si je vous 
fais grâce de leurs descriptions répétées et de leurs 
noms baroques. 

C'est au galop, en effet, que nous avons couru 
Pékin, depuis le lever du soleil jusqu'à son cou- 
cher; je crois même qu'en cette ville il n'y a que 
deux alternatives : ou jouir rapidement des con- 
trastes dans une visite superficielle , ou y séjou.rner 
sept à huit ans, apprendre le chinois, et faire 
comme notre ami M. Lemaire, interprète de la lé- 
gation de France, qui, chaque soir avant la tombée 
du jour, met une fausse queue, chausse ses ba- 
bouches, s'habille en a celestial gentleman» , passé la 
porte de la ville chinoise , et va là , dans la haute 
société, deviser toute la nuit en langage correct sur 
tous les cancans , les a rébus scibilibus et quibus- 
dam aliis » de Pékin. 

La nuit, en effet, les salons de la société sont 
animés, gais et intéressants; mais M. Lemaire est 
peut-être le seul Européen qu'une science appro- 
fondie et un goût particulier aient fait triompher du 



PÉKIN. 65 

mystère et du rigorisme dont les Chinois ont sauve- 
gardé leur vie d'intérieur. 

I Sir Rutherford Alcock nous a prêté pour notre 
séjour de jolis petits poneys mongols; vous pensez 
si notre groupe curieux s'en est servi pour circuler 
de Test à Touest, et du sud^au nord de la capitale; 
je pourrais presque dire que dans nos longues pro- 
menades , les murailles m'ont toujours empêché de 
voir Pékin ; dans chaque direction la route est cou- 
pée quatre fois par des fortifications naissant Tune 
de l'autre avec une désespérante monotonie. 

On n'est que fort rarement dans une rue ouverte, 
et presque toujours on longe un mur. Puis, à l'in- 
verse de Sîam , rien n'est sacrifié aux décors ex- 
térieurs : l'esprit chinois oppose toujours à la ma- 
gnificence croissante du dedans l'ornementation 
décroissante du dehors, de telle sorte que la fa- 
meuse cité interdite, remplie, dit-on ^ de nattes 
d'argent, supportée par des colonnes d'or, émail- 
lée de perles fines, un bijou en un mot, est d'un 
aspect minable, vue de l'enceinte qui l'enveloppe; 
c'est un écrin grossier : une pagode de trente- 
sixième ordre fait plus d'efiet que la demeure 
sacro-sainte du Fils du Ciel 

I Dans les quartiers militaires et nobles il y a une 
certaine roideur peinte sur les physionomies qui nous 
fait impression : tandis qu'ailleurs on nous rend au 
centuple la curiosité dont nous avons tous dans notre 



66 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

jeune âge harcelé les ambassadeurs chinois sur nos 
boulevards , ici les arrogants autocrates croisent les 
Européens sans les regarder, et affichent au con- 
traire une indiflTérence voisine du mépris. — Au 
fait, pourquoi nous aimeraient-ils, et pourquoi 
plutôt ne nous détesteraient-ils pas? — Quelques- 
uns daignent aller à pied, mais le plus grand nombre 
circule dans des charrettes semblables à celles qui 
nous ont amenés de Tien-Tsin, mais avec une ïnodi- 
fication toutefois. Chose curieuse en effet, le rang, 
ou pour me chinoiser, le bouton d^un mandarin en 
voiture se reconnaît à la disposition des roues mo- 
biles de son carrosse > plus il est d'un bouton rouge 
ou bleu bon teint, plus les roues de Tessieu sont 
en arrière du centre de gravité de ce château bran- 
lant et ambulant. Un prince les recule jusqu'à l'ex- 
trémité même , ce qui est fort comique : ainsi les 
ressorts absents sont remplacés par une élasticité 
plus grande donnée aux brancards ; le dandinement 
part des roues et aboutit à la gous-ventrière de Tin- 
fortuné mulet. Il y a mieux encore : certes la meil- 
leure manière de voyager en Chine sans se contu- 
sionner affreusement est de se faire porter en palan- 
quin : le bambou rebondit fort doucement pour le 
porté sur les épaules des porteurs. Mais sur quatre 
cents millions d'habitants, il n'est qu'une seule caste 
restreinte à laquelle la loi permette de se payer un 
palanquin : celle des princes et des ministres. ' 



PÉKIN. 6T 

Quant aux quartiers bourgeois et roturiers de 
rékin , le coup d'oeil y est mêlé de pittoresque et 
d'horrible. 

Je ne saurais assez vous dire combien il y a en 
effet de couleur orientale dans ce que nous appe- 
lons la rue circulaire (j'ai oublié son imprononçable 
nom chinois). Des milliers de planches é'carlate re- 
levées d'inscriptions dorées sont suspendues à des 
perches obliques au-dessus de deux à trois cents 
boutiques juxtaposées dans cette rue tournante; 
c'est le seul point de Pékin où il y ait de l'anima- 
tion : avec charrettes, palanquins, mulets, cha- 
meaux, coulies, les militaires et les négociants s'y 
entre-croisent , s'y heurtent, puis se confondent en 
politesses, examinent des ballots, les marchandent, 
les emportent; c'est comme une oasis où se serait 
abattue une bande de cacatoi's au milieu d'un dé- 
sert silencieux; tout ce qui constitue les impedi- 
menta d'une foule y est accumulé; et non-seule- 
ment des myriades d'enfants vous tombent dans les 
jambes en jouant aveuglément, mais les vieillards 
— ces grands enfants en Chine — arrivent au beau 
milieu de la. confusion générale, en tenant fière- 
ment la ficelle d'un immense cerf-volant qu'ils sont 
allés lancer sur les terrains vagues proches des mu- 
railles. Car, vous le savez, si l'Espagne a la casta- 
gnette et Naples les pifferarî, la Chine a le cerf- 
volanty qui est ici passé à l'état d'institution sérieuse ; 



V 



68 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

et je raccorde, c'est assurément par là que se ré- 
vèle le plus le génie artistique des Fils du Ciel. 
Construire, dans des dimensions de six à sept mètres 
d'envergure, un cerf-volant qui devient dragon 
volant , aigle volant , mandarin volant , Tenluminer 
et lui donner le geste et la vie, l'équilibrer si admi- 
rablement qu'il monte avec calme, sans les miUe 
soubresauts des nôtres, et se maintienne comme 
une étoile presque verticalement au-dessus de la 
tête du dévideur de ficelle; y adapter je ne sais 
combien d'appareils éoliens, presque invisibles, qui 
imitent le chant de l'oiseau ou la voix de l'homme 
avec un tapage infernal, l'amener à travers les 
perches et les banderoles dans les centres les plus 
animés, lui envoyer à cheval sur le fil des » pos- 
tillons » étourdissants, grouper la foule, l'égayer 
de lazzi , voilà à quoi ils excellent, et cela — point 
capital de leur statique — sans mettre de queues 
à leurs cerfs-volants ! 

En nous promenant au milieu d'une cinquan- 
taine de ces enfants à cheveux blancs, nous vîmes 
un pigeon se prendre l'aile dans un fil et tomber à 
nos pieds : j'eus aussitôt l'explication d'une chose 
étrange dont je tentais en vain depuis trois jours de 
me rendre compte. Des ondes harmonieuses et so- 
nores m'avaient semblé à chaque instant du jour 
traverser l'atmosphère et s'élever en zigzag dans les 
hautes régions célestes : d'où pouvait venir cette bar- 



PÉKIN. e9 

monie? Plus je cherchais, plus j'étais convaincu 
que c'était un bourdonnement localisé dans mon 
tympan depuis les contusions que je m'étais données 
à la tête sur la route de Tien-Tsin à Pékin. Mais le 
pigeon moribond éclaircit le mystère : il était por- 
teur d'une ravissante harpe éolienne, légère comme 
une bulle de savon et admirablement travaillée : ce 
petit appareil se place à cheval sur la naissance de 
la queue de l'oiseau, et se fixe aux deux plumes 
centrales d'une façon fort solide ; les pigeons fendant 
les airs le font résonner avec un trémolo strident 
ou des accents plaintifs suivant la rapidité d^ leur 
vol. Je croyais d'abord que c'était un des cent mille 
colifichets futiles qui caractérisent l'esprit des dis- 
ciples de Confucius, mais j'ai appris sur l'heure 
que ces harpes avaient pour but de préserver les 
tendres colombes des grifies des vautours qui volent 
par bandes autour des bastions crénelés. J'ai acheté 
immédiatement toute une série de ces jolis épou- 
vantails que je destine aux pigeonniers de mes amis 
de France. Mais c'est à peu près la seule catégorie 
d'objets qu'il soit permis aux bourses modestes 
d'acheter à Pékin : j'ai marchandé, mais inutile- 
ment, des émaux assez beaux et surtout deux petits 
éléphants en cloisonné blanc portant des tourelles 
d'or. Hélas! jades, ivoires, laques anciennes et 
cloisonnés sont vendus ici aux étrangers à peu près 
quatre fois plus cher qu'à l'hôtel de la rue Drouot. 



10 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

Nous nous contentons donc du plaisir des yeux ; 
quanta Todorat, je vous assure que ce sens fait souf- 
frir à Pékin un véritable et constant supplice. Car, 
pour faire tomber un peu cette poussière toujours 
soulevée, les Pékinois, de toute éternité, arrosent la 
rue des eaux les plus sales provenant de leurs mai- 
sons, et'Cet acide, dont la formule chimique est, je 
crois : C*"'H*0*Az*, s'évapore en bouffées acres et 
malsaines ; puis voici le superlatif du genre : ils 
font sécher devant leurs portes de longues ga- 
lettes — que je m'abstiens d'expliquer — jaunâtres 
et brunâtres, mélangées d'un peu d'argile, et qu'ils 
coupent en losanges, pour alimenter leurs petits 
fourneaux de cuisine : combustible très-écono- 
mique , mais écœurant et fétide. 

Au sortir de ce quartier commence l'horrible ; 
nous nous laissons entraîner au galop de nos che- 
vaux, sans deviner dans quelle direction nous allons. 
Nous le voyons trop tard : nous sommes dans l'ave- 
nue des exécutions, au carrefour des deux rues qui 
vont l'une à Toung-Tchien-Mên, et l'autre à Chang- 
i-Mên, dans la ville chinoise. Ici c'est avec du sang 
que la poussière est abattue. Nous nous détournons 
à la hâte d'un groupe de plusieurs condamnés aux- 
quels on bande les yeux, devant un hangar, où 
ce Monsieur de Pékin» tranche les nuques d'un seul 
coup de sabre : cet employé, le plus travailleur et 
le plus affairé de l'Empire, est là dans l'exercice 



PÉKIN. 11 

de ses fonctions. Les passants n'ont point Tair im^ 
pressionnés du spectacle que nous fuyons, mais 
ils continuent paisiblement leur chemin ; on nous 
dit qu'aux heures où il n'y a pas audience offi- 
cielle sous ce hangar, un boucher ordinaire rem- 
place le fonctionnaire, et vend sur Tétai encore 
baigné de sang humain des morceaux de bœuf et 
de mouton. Mais un peu plus loin nous pouvons 
constater de visu que les têtes des exécutés sont 
exposées en pleine rue. Sur le sable encore bar- 
bouillé de traînées rougeâtres nous voyons sept 
petits socles, supportant chacun une cage d'osier : 
six têtes d'hommes et une tête de femme, fraîche* 
ment décollées, y sont enfermées, avec une sen^ 
tence inscrite sur un petit papier, appliqué sur 
l'affreux mélange des ^erfs sanglants et des glan- 
des du cou : une expression poignante de douleur 
est peinte sur ces visages blêmes, aux yeux encore 
ouverts, à la bouche béante, et aux cheveux rougis» 
Un de nos interprètes lit le motif de l'exécution : 
« La justice a puni le vol. » 

La sépulture se fait longtemps attendre pour ces 
restes mutilés, destinés à servir d'exemple aux 
malfaiteurs. Si je ne l'aT/ais vu à trois reprises dif- 
férentes, je ne croirais pas au triste sort qui est 
réservé à une tête de condamné ; mais sur le pont 
fameux connu sous le nom de « Pont des men- 
diants », grandiose construction de. marbre anti-* 



72 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

que, s'assemblent tous les jours , pour implorer la 
charité publique, plusieurs centaines de pauvres 
êtres demi-nus, lépreux, galeux et aveugles; ils 
sont si affamés qu'ils vont chercher dans les cages 
d'osier les tètes en décomposition, — les salent — 
et les mangent ! 

Je confesse que nous étions souvent bien pâles 
en revenant de semblables promenades ; mais la 
vie européenne des légations nous ramenait vite à 
des conversations intéressantes qui nous faisaient 
souvenir de régions plus pures. Nous avons en- 
tendu la messe au Fa-Kwo-Fou, légation de 
France, où M. de Bellonnet nous avait .parfaite- 
ment reçus, puis nous avons rendu visite à tous 
les membres du corps diplomatique, qui sont les 
seuls Européens autorisés à résider à Pékin. M. Bur- 
lingame , ministre des États-Unis, et le comte 
Vlangali, ministre de Russie, ont donné au Prince 
de superbes dîners : le soir où nous sommes allés 
chez ce dernier, une nappe de neige épaisse de plus 
d'un pied était étendue sur la Ville Céleste. Que je 
voudrais savoir faire l'aquarelle pour peindre notre 
pittoresque cortège ! dix chaises à porteurs, capiton- 
nées de soie, attelées de six hommes chacune, ser- 
vaient de véhicule aux dix invités du représentant 
du czar : nous cheminions parles sentiers sinueux, 
les escaliers tortueux des ruines qui à Pékin s'appel- 
lent une rue ; et chacun de nous était flanqué de 



PÉKIN. 13 

quatre Chinois, dont deux portaient des torches fu- 
meuses, eï deux autres des lanternes rondes de 
papier, d'un mètre de diamètre, sur lesquelles 
était peint en lettres chinoises couleur écarlate le 
nom de Sa Majesté Britannique. 

Il est bien naturel que le demi-exil du corps di- 
plomatique ait réuni dans une sorte de fraternité 
ceux que divisent parfois des intérêts politiques 
opposés. Nos cœur^ ont été touchés de voir ici cette 
grande concorde naissant d'une mutuelle estime, 
et, après tout, inspirée par une même pensée : 
la pression pacifique de la civilisation des races 
saxonne et latine sur la race cuivrée récalcitrante. 
S'il est vrai qu'il y ait ici deux courants dans la 
politique, le courant russe et le courant anglo- 
français, ils doivent tous deux confluer et former 
alors un fleuve — fécond peut-être — pour lutter 
contre la digue , souvent ébréchée mais éternelle- 
ment renaissante, delà stagnation ou du mauvais 
vouloir de l'Empire du Milieu. 

Mais tout à fait en dehors et peut-être au-des- 
sus des représentations diplomatiques des soi-» 
disant Barbares et des conseils des ministres soi- 
disant Fils du Ciel, il existe une influence pour ainsi 
dire amphibie, également chinoise, également eu- 
ropéenne, une arme à deux tranchants qui , seule, 
a des chances de couper le nœud gordien entre 
les empiétements justifiés de notre politique de 



III. 



n PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

novateurs et la résistance invétérée des doctrines 
rétrogrades. II a suffi de Tintelligence supérieure 
d'un seul homme, et d'un homme bien jeune 
encore, pour créer ce rôle insolite et imprévu* 
d'où peut dépendre la destinée d'un empire de 
quatre cents millions d'âmes. Cet homme est 
M. Robert Hart, que nous avons vu d'abord à l'am- 
bassade de Russie, puis chez lui : les heures nous 
ont paru des secondes quand nous avons eu l'hon- 
neur de causer avec lui. 

Vous avez déjà deviné que l'intermédiaire entre 
deux influences politiques contraires ïie peut être 
que l'intérêt commercial. En efiet, depuis que 
les canons nous ont ouvert cet empire, depuis 
que, loin du fracas et de l'excitation féroce delà 
guerre , on a pu étudier ce peuple et espérer que 
l'honnêteté, la douceur et la persuasion obtien- 
draient de lui ce que la force brutale n'obtiendrait 
jamais, il y a eu des hommes qui n'ont pu se défen- 
dre d'un grand enthousiasme à la pensée de faire 
une révolution pacifique en Chine, afin de chasser 
les préjugés enracinés contre les Barbares, et de 
prouver, chifires en n^ains, que nous sommes ca- 
pables de faire autre chose que de piller le palais 
d'Été. 

On avait vu à la même heure la guerre acharnée 
aux portes de Pékin entre les alliés et les Impériaux, 
et les trafics commerciaux les plus paisibles dans 



PÉKIN. 75 

Canton et dans les ports du Sud ; à la même heure 
quinze mille coulies chinois portant les bagages de 
nos armées et les échelles pour monter à Tassaut 
des forteresses chinoises \ dans une campagne où 
nous marchions contre la cité sainte de leur Em- 
pereur; enfin, à quelques mois de distance, des 
soldats vainqueurs de Pa-Li-Kao et de Yuen-Ming- 
Yuen, devenus les défenseurs de la Cour céleste 
contre les Rebelles, recevant du trésor impérial 
des appointements légitimes, et de l'Empereur des 
remerciments. N'était-il donc pas évident qu'il y 
avait avec les « Fils du Ciel » des accommodements , 
et que nous devions opérer désormais sur le terrain 
des échanges commerciaux? De là naquit le pkn de 
rétablissement des douanes chinoises, dirigées avec 
conscience par des Européens sous l'impulsion sou- 
verainement loyale, énergique et pratique de 
M. Robert Hart, ((inspecteur général » , l'homme le 
plus puissant de la Chine aujourd'hui. 

Quand il fallut donner une garantie au payement 
de l'indemnité de guerre, le gouvernement chinois 
affirma qu'il avait la meilleure volonté du monde. 
Mais, grâce à l'indépendance et à la rapacité de ses 
agents, tous plus voleurs les uns que les autres, 
les droits exorbitants et fantaisistes perçus sur 



I . 



^ A Ta-Kou, des soldats alliés traversaient le fleuve, à cali« 
fourehoa sur le dos de coulies cantonnais. 



76 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

les importations et les exportations laissaient les 
qaatre-vingt-dix-neaf centièmes de leur produit 
dans le sac des mandarins locaux. Il fut alors con- 
venu que Ton formerait, sous M. Lay d'abord, puis 
sous M. Hart, cet admirable a service des douanes» 
où les employés européens, admettant tout contrôle 
des autorités chinoises et agissant de pair avec elles, 
présentent chaque année des comptes en règle au 
gouvernement impérial, et versent au trésor, au 
lieu de quelques centaines de dollars, une moyenne 
de soixante-dix à quatre-vingts millions de francs* 
La cour de Pékin , qui avait toujours, à toute récla- 
mation, opposé une complainte sur sa misère, fut 
forcée de reconnaître et la friponnerie séculaire de 
ses anciens percepteurs et la probité évidente de ses 
nouveaux agents. 

Des tarifs fixes, une honnêteté à toute épreuve, 
une activité européenne, sources vivifiantes d'où 
découleront des idées fécondes et civilisatrices, ont 
remplacé sur Fheure les dilapidations et la routine 
arriérée des mandarins. Du reste, si la cour de Pékin 
est pleine de reconnaissance pour ses nouveaux fonc- 
tionnaires, qui prennent si chaudement ses intérêts 
et qui sont pour ainsi dire naturalisés Chinois, vous 
pensez combien les négociants européens s'applau- 
dissent d'avoir à régler leurs comptes, non plus 
avec des despotes lents et tracassiers, mais avec des 
hommes rompus aux afiaires , expéditifs, parlant la 



PÉKIN. n 

même langue, et surtout formant comme les rayons 
multiples d'un foyer moderne destiné à réchauffer, à 
faire fondre cette vieille Chine engourdie et figée. 
M. Hart, sur lequel d'ailleurs il n'y a qu'une seule 
voix parmi tous les négociants de Chine , est le pre- 
mier Européen qui soit parvenu à gagner entière- 
ment la confiance du conseil des ministres et du prince 
Kong, régent de Tempire '. Pour qui connaît l'Ex- 
trême-Orient, c'est une victoire inespérée, un pro- 
dige que de%voir la simple loyauté forcer l'entrée de 
cette forteresse murée qui s'appellele cœurdespoten- 
tats asiatiques. Ce triomphe est aujourd'hui un fait 
accompli ; M. Hart, à bon droit, peut se considérer 
comme un ministre des affaires étrangères et indi- 
gènes, avec une sanction mixte, et ne relevant que 
de sa conscience ; il assume sur sa tête la responsa- 
bilité des actes de ses nombreux chefs de mission 
et de leurs secrétaires, qui représentent sa politique 
en réglant la comptabilité des treize ports ouverts au 
commerce européen ; il les choisit, les domine, les 
inspire, les révoque ou les élève, les invite surtout 
à pousser aux roues du char qui porte ses idées 
novatrices, et il ne fait que justice en récompensant 

^ L'Empereur est mineur, n'a que quatorze ans et est encore 
entre les mains des femmes, sous la direction des deux impé- 
ratrices, s'appelant Tune l'Impératrice de l'Est et l'autre l'Im- 
pératrice de l'Ouest. La mère dudit Empereur était absolument 
dépourvue d'instruction^ et n'avait été épousée que parce que 
la première Impératrice n'avait pas d'héritier. 



18 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

leur zèle par de magnifiques appointements. Les 
plus jeunes , en débutant à leur arrivée d'Europe, 
touchent , outre le payement du voyage , dix mille 
francs la première année pour apprendre le chinois; 
quinze mille chacune des deux années qui suivent; 
vingt et vingt-cinq mille les deux années d'après ; 
trente-cinq et quarante mille comme sous-commis- 
saires de douanes dans un des treize ports, et jus- 
qu'à soixante-quinze mille comme chefs commis- 
saires. Je ne doute pas que F u inspecteur général» , 
quoique âgé de trente ans seulement, ne reçoive du 
gouvernement impérial plus de deux cent mille 
francs d'honoraires. 

Notre ami P. , âgé de vingt-sept ans et entré 
tard dans le service, reçoit depuis trois ans vingt- 
cinq mille francs, et il est mandé cette fois-ci à Pé- 
kin pour monter le dernier échelon de cette échelle, 
qui parait comme dans un rêve plus brillante que 
celle de Jacob ! J'ai aussi connu à Chang-Haï un 
jeune employé anglais, M. Kopsch, qui n*apas encore 
vingt ans, et dont les appointements dépassent vingt- 
deux mille francs. Pour guider les choix de M. Hart, 
il n'est ni lettre de recommandation, ni influence 
diplomatique qui puisse vaincre ce « tenacem propo- 
«iti virum » ; il vous devine d'un coup d'œil, et vous 
remplit de confiance en ses idées ; puis il vous lance, 
et vous êtes assuré, si vous travaillez, du plus 
bel avenir. Décidément, c'est dans ces contrées loin- 



PÉKIN. 79 

faines qu'il faut voyager pour voir les hommes de 
cœur et d'intelligence tracer leur voie d'une ma- 
nière d'autant plus frappante qu'ils se meuvent 
dans un milieu plus hétérogène. 

L'institution des douanes maritimes impériales 
a bien nettement deux forces : l'une pécuniaire, 
l'autre morale et politique. 

Voici neuf chiffres que m'a donnés M. Hart pour 
résumer l'année commerciale qui vient de s'écouler, 
et qui , mieux que trente pages de tableaux statisti- 
ques, me paraissent donner une idée de la Chine 
actuelle ; il y a là plus que des pagodes et des lam- 
pions, qui chez nous semblent le trait caractéristi- 
que'd'une leçon de géographie sur la Chine. 

Les treize ports ouverts au commerce européen 
sont donc : Chang-Haï, Fou-Chao, Kieu-Kiang, 
Canton y Taï-Ouan , Tam-Soué, Chin-Kiang, Swa- 
Tao,Niiig-Po,Chi-Fou, Amoy,Han-Kao, Tien-Tsin, 
et Niou-Chouang. 

Les registres de ces treize comptoirs marquent : 

Importations. . 596,512,200 fr. 

Exportations 449,296,000 fr. 

Recette de la douane chi- 
noise 70,378,200 fr. 

Avec mouvement de. . . . 16,628 navires 
jaugeant 7,136,301 tonneaux. 



80 PEKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

Pour ne prendre que les grands traits du com- 
merce européen et indien. 

' Dans les importations : 

L'opium compte pour. . . 3,896,046 kîl. 
valant 278,216,820 fr. 

Les cotonnades comptent pour 3,371,973 pièces 
valant 123,240,143 fr. 

Ces deux derniers chiffres ont été doublés pen* 
dant Tannée 1869. 

Dans les exportations : 

Le thé compte pour 73,407,130 kiL 

valant 213,548;016 fr. 

dont pour FAngleterre seule. . 148,101,536 fr. 

La soie compte pour 2,459,817 kil. 

valant 158,542,270 fr. 

Mais que de ruisseaux variés servent à former ces 
grosses rivières! Songez, pour la curiosité du fait, 
que toutes ces pièces de cotonnade mises les unes 
au bout des autres couvriraient une ligne de qua- . 
rante mille lieues de long, et que des millions de 
Chinois sont habillés par les tissus des manufac- 
tures de Manchester. Comme Mac Arthur, prédisant 
en 1788 le succès futur des laines australiennes, le 
plénipotentiaire anglais qui signa le traité de Nankin 
en 1842, disait donc vrai en annonçant à ses corn- 



PEKIN. 81 

patriotes » qu'il ouvrait à leur commerce une con- 
trée si vaste, que tous les métiers du Lancashire 
ne suffiraient pas pour vêtir une seule de ses pro* 
vinces ! » 

L'année a été belle pour les aiguilles importées 
d'Europe au nombre de trois cent vingt-deux millions, 
pour les allumettes allemandes au nombre de neuf 
cent trente et un millions, et pour les boites à musique 
suisses, dont il s'est vendu pour cent mille francs 
de plus que Tannée précédente. Je note en passant 
que la Chine nous a envoyé pour trente-deux mille 
francs de rhubarbe, quatre cent cinquante-six mille 
francs de graines de fleurs de lis, et neuf cent 
trente-six mille francs de drogues médicinales, prix 
indigènes, ce qui suppose clairement que messieurs 
les pharmaciens nous les revendront pour sept ou 
huit millions. 

Un des assaisonnements les plus piquants des 
négociations commerciales en Chine est la variabi- 
lité inouïe du change. Je ne parle pas des sapëques, 
misérables rondelles encombrantes et difformes, 
enfilées dans des ficelles et bonnes tout au plus 
à jeter aux lépreux ; elles ont un cours diflerent 
même entre Tien-Tsin et Pékin, et à Tien-Tsin 
même suivant la saison. — Comme c'est commode 
pour établir des comptes ! — Mais , s'il est vrai que 
le dollar mexicain soit la monnaie courante dans les 
ports de ce Mexique encore plus gangrené qui s'ap- 

5. 



82 PEKIN. YËDDO. SAN FRANCISCO. 

pelle la Chine, il n'existe pas dans TEmpire du Milieu 
une monnaie d'argent réelle : tout est donc rapporté 
aune monnaie décimale fictive, aie taêl» \ dont on ne 
saura jamais ni Teffigie ni la forme, et dont teneurs 
est déterminé par l'arrivée de chaque malle d'Eu- 
rope et des Indes. J'ai passé sept jours à Chang-Haî, 
notre malle avait mis le taël à sept francs vingt-cinq 
centimes; la veille de notre départ pour Tien-Tsin, 
la malle anglaise arrivait et le faisait monter à huit 
francs dix centimes: de là, quel agiotage! quelle 
gymnastique de traites ! quels changements à vue 
dans les décors de l'opéra commercial ! Et cela, 
sur une échelle que vous ne sauriez vous imagi- 
ner. Voici précisément un trait qui se rapporte à 
Chang-Haï. Comme la malle destinée à faire monter 
ou baisser le baromètre du change stoppe vingt- 
quatre heures h Singapour et autant à Hong-Kong 
pour faire son charbon , deux grandes maisons de 
Chang-Haî ont inventé de faire construire à Glasgow 
des navires superbes, coûtant deux millibna chacun, 
et qui sont tout machines, de façon à pouvoir courir 
plus vite que la malle et à gagner sur elle trois ou 
quatre jours depuis Singapour, et plus souvent 
trente heures depuis Hong-Kong. Une simple lettre 
pour un agent est le chargement le plus précieux 
de ces hardis steamers; vous voyez du coup les opé- 

' Les subdivisions sont de dix en dix : le « roace » , le tcan- 
darin > , et le t casch v . 



PÉKIN. 83 

rations inouïes que peut faire Fagent mis ainsi dans 
le secret : sachant à l'avance Tabondance ou la fai- 
blesse des demandes, les cotes qui seront apportées; 
calculant^ à coup sûr le marché du surlendemain , 
où le picol de tbé montera de deux cent quarante- 
cinq francs à deux cent cinquante-trois francs, où 
la pièce de grey-shirting s'élèvera de cinquante- 
sept francs à soixante francs, où la caisse d'opium 
tombera de quatre mille deux cent vingt francs à 
quatre mille francs , îl aura beau jeu à vider ses ma- 
gasins encombrés de milliers de caisses d'opium 
et à acheter énergîquement les cotonnades et les 
thés ; le roulement de fonds extraordinaire des com- 
merçants de ces parages fait sur chacun de ces ar- 
ticles des différences d'un quart de million de 
francs. 

On m'a raconté qu'un navire de Jardine avait dans 
sa première course payé sa construction tout en- 
tière ; il n'était pas entré en rivière, et, profitant d'un 
temps de brouillard, il avait envoyé «la lettre d'avis» 
par un sampang dans le hameau d'une crique per- 
due : de là un piéton indigène l'avait apportée à l'a- 
gent de Chang-Haï, informé ainsi trois jours et demi 
avant qui que ce fût. Faire de tout une course au clo- 
cher, tel est bien l'esprit entreprenant des Anglo- 
Saxons ; ce qu'ils tentent pour les taëls , ils le font 
aussi pour les thés d'une façon régulière , et nous 
n'entendons parler depuis un mois que des exploits 



84 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

du Tae-Ping, qui s'est montré un coursier de pre- 
mier ordre. Parti en même temps que deux autres 
clippers de Fou-Chao avec les premiers Ihés de la 
saison nouvelle, il a mis quatre-vingt-dix-neuf jours 
pour aller par le cap de Bonne-Espérance jusqu'au 
cap Lizard sur les côtes d'Angleterre. Les trois 
rivaux ne s'étaient aperçus que deux fois en sui- 
vant la route que chacun estimait la plus rapide : 
le quatre-vingt-dix-neuvième jour, ils se trouvèrent 
côte à côte en vue de la terre anglaise. Alors la 
lutte monta au paroxysme : malgré un grand frais 
d'ouest, chaque capitaine mit toute sa toile des- 
sus, au risque dejeter la mâture à bas; les équipages 
étaient comme affolés et ne reculaient devant au- 
cune témérité ! Ce fut le Tae-Ping qui aborda une 
heure avant les autres au quai des East-India Docks 
de Londres: une prime de douze francs cinquante 
centimes par tonneau — (le Tae-Ping en compte plus 
de deux mille) — est affectée à l'heureux capitaine 
qui remporte ^chaque année pareille victoire. 

Mais je reviens à nos productions chinoises. 
L'empire, hélas ! qui dès l'abord avait paru une mine 
d'or, n'est déjà plus qu'une mine de cuivre, et beau- 
coup craignent qu'il ne produise bientôt plus que 
du plomb; le thé a perdu 6 0/0 et le coton brut ne 
trouve plus d'acheteurs. 

Si le gouvernement chinois voulait sortir de son 
déplorable entêtement, et consentait à laisser ex- 



PÉKIN. 85 

ploiter les mines de charbon du Pe-Tchi-Li et 
de Tile Formose , tout le commerce prendrait un 
nouvel essor, et nous ne verrions pas le charbon, 
cet alpha et cet oméga de l'industrie , importé de 
l'Angleterre à des prix vraiment fabuleux , qui s'é- 
lèvent quelquefois de quatre-vingt à quatre-vingt- 
seize francs la tonne. Vous voyez dès lors ce que 
brûlent les steamers et ce que devient conséquem- 
ment le fret. — A la Douane de Pékin, il y a un 
gazomètre alimenté par du charbon venant de Car- 
diff (Angleterre). Ce charbon est acheté à un taux 
exorbitant par le gouvernement chinois, qui aime 
mieux faire cette folle dépense que de laisser ex- 
ploiter les mines de charbon situées à quelques kilo- 
mètres à Test de Pékin. 

Mais la plus sérieuse calamité , — et elle est gé- 
nérale , — c'est l'impossibilité pour les négociants 
européens fixés en Chine comme patrons ou corres- 
pondants de grandes maisons, de traiter directement 
avec les producteurs et les courtiers chinois : ils sont 
forcés d'avoir recours à desudompradores » , corpo- 
ration d'indigènes mixtes ayant survécu à l'état 
de choses qui en avait rendu la création nécessaire ; 
aujourd'hui non-seulement ils se maintiennent, mais 
ils augmentent nos frais de deux à trois pour cent 
dans leur seul intérêt. Les compradores s'entendent 
trop souvent avec les producteurs et les acheteurs 
chinois, déjà si tenaces par nature , tandis que les 



86 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

rivalités les plus grandes divisent les trop nombreux 
commerçants européens pris d'une véritable fièvre 
dans cet Eldorado de la spéculation. Songez qu'il y 
a des maisons qui ont jusqu'à cent millions de rou- 
lement de fonds. 

Pour les thés, par exemple, l'exportation en 
1865 fut immensément trop forte, et pour les be- 
soins de l'Angleterre et pour les demandes de la 
Russie, que l'on s'était beaucoup exagérées. On 
acheta à tout prix : le Chinois en profita et tint bon : 
de là des augmentations absurdes, des qualités 
inférieures résultant d'une mauvaise récolte, un 
débouché mal calculé, et cinq faillites sur dix mai- 
sons. 

Les correspondants étrangers s'emportent avec 
raison contre les compradores , mais l'étude de la 
langue indigène pourrait les en afiranchir, s'ils 
imitaient les travaux des jeunes employés des 
douanes : l'avenir est assurément là, car il est 
inadmissible de laisser subsister l'abus qui met 
dans la poche des compradores une somme égale 
au fret depuis l'Europe, ou même à la taxe perçue 
par la douane. 

Il va sans dire que les Anglais et les Américains 
sont ici, plus que partout ailleurs, les princes des 
marchands. La Grande-Bretagne est assez heu];euse 
pour fournir à ses négociants des marchandises in- 
cessamment renouvelables qui leur font réaliser de 



PÉKIN. 87 

gros bénéfices, et qui leur procurent sur place, 
sans frais (chose si importante ici), le numéraire 
avec lequel ils achètent les produits indigènes ex- 
portables * . 

Les Anglais seuls ont donc la facilité de faire parve- 
nir à leur métropole dans de meilleures conditions 
le thé , la soie et le coton , et d'absorber par suite 
la majeure partie des transactions de la Chine, en 
même temps que par eux Londres est resté Tentre- 
pôt général des exportations de l'Extrême-Orient, 
si bien que certains articles font forcément et en 
pure perte la route de Marseille à Londres, pour 
revenir de Londres à Lyon ! 

Quant aux Américains, ils ont couvert la côte de 
leurs steamers incomparablement supérieurs aux 
navires anglais; le plus, ilsont douze grands va- 
peurs à plusieurs étages, de deux mille tonneaux, 
en tout semblables aux fameux ce river boats » du 

^ Les chiflres qui suivent peuvent seuls donner une idée de 
l'immeûse commerce dont la Chine est le pivot. 

IMPORTATIONS. nrORTATIOKS. TOTAL 

1864. 410,348,624 fr. 432,052,072 fr. 842,400,696 fr. 

1865. 494,753,264 484,437,072 975,190,336 

1866. 596,512,200 449,296,000 1,045,803,848 

1867. 554,637,928 463,175,704 1,017,803,632 

1868. 568,969,704 542,917,864 1,121,887,568 

1869. 599,835,608 537,151,904 1,136,537,502 

La recette de la douane a été de 62,762,920 fr. en 1864. 
et de 78,724,584 fr. en 1869. 



88 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

Mississîpi , pour remonter les mille kilomètres du 
Yang-Tze-Kiang , de Chang-Haî à Hang-Kao, au 
cœur de la Chine. 1 

Le temps n^est plus où les navires de commerce 
américains devaient naviguer sous pavillon anglais 
pour fuir devant la chasse de frégates comme V u Ala- 
bama» (qui dans ces mers-ci a pris entre autres le 
«Contestîî, chargé d'un million de livres de thé); 
aussi les Yankees regagnent-ils chaque jour du ter- 
rain et prennent-ils une prépondérance menaçante : 
leur escadre, la plus belle et la plus forte qui croise 
dans les mers de Chine, vient vigoureusement im- 
poser le respect devant le pavillon bleu étoile. 

Quant à la France , le pays des idées , elle en im- 
porte beaucoup en Chine par ses missionnaires , 
mais elle s'occupe peu d'y importer des cotonnades 
ou des lainages , et laisse à d'autres nations plus po- 
sitives le champ libre pour des transactions vul- 
gaires mais lucratives. La table des importations 
du commerce étranger marque, hélas î à son avoir 
quelque chose comme un zéro : nous n'avons même 
pas l'honneur d'être cités dans une colonne spé- 
ciale si petite qu'elle soit , et nous restons confon- 
dus avec les pays divers d'Europe , tandis que l'An- 
gleterre et les Indes y alignent cinq cent cinquante- 
huit millions d'entrées. Quelques artides de Paris, 
quelques photographies de théâtres/ dju vermout, 
et des bibelots de foire de village, c'est peu, il faut 



PÉKIN. 89 

Tavouer, pour la France, qui , il y a sept ans, en- 
voyait une armée planter ses drapeaux sur les murs 
de Pékin. En 1861, il y avait à Chang-Haï dix 
maisons françaises : à peine en compte-t-on trois 
maintenant , et elles n'ont exporté que le modeste 
chifire de deux mille cinq cents balles de soie. 

Notre glorieuse gucrrade Chine aura en somme 
amené beaucoup d'étrangers vers ce pays, mais pas 
de Français. Quand donc sortirons-nous de cette 
infériorité irritante, et prendrons-nous sous le so- 
leil la place que nous devrions occuper? Le jour où 
nous ne croirons pas descendre d'un rang vis-à-vis 
de nous-mêmes et de nos semblables en risquant 
des capitaux , ailleurs qu'à la Bourse , sur des terres 
lointaines mais fécondes. 

Seules les Messageries impériales viennent ici con- 
soler ceux qui souhaitent du fond du cœur de voir la 
France prendre dans TExtréme-Orient la place que 
méritent ses industries, ses sciences et ses intérêts. 

C'est par elles qu'on arrivera peu à peu à détruire 
ce fâcheux état de choses qui force la place de Lyon 
à demander au marché de Londres les soies qu'elle 
emploie. Cette considération à elle seule justifierait 
les 7,500,000 francs de subvention que lui octroie 
l'État pour ces magnifiques paquebots- poste qui 
sont les pionniers du commerce maritime, si la 
Compagnie n'excellait en outre à donner au dehors 
une haute idée de la métropole, à attirer à elle la 



90 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

plus grande circulation possible de voyageurs, le 
plus incessant mouvement de matières premières et 
d*objets manufacturés. 

Certes, ce serait fermer les yeux sur le? faits qui 
se manifestent avec le plus d'éclat dans notre temps, 
si , après avoir assisté aux luttes d'influence qui se 
sont produites autour de Constantinople, on ne re- 
connaissait pas autour de la Chine et du Japon les 
premiers effets du même travail d'émulation. Si par 
leur éloignement du centre européen ces terres 
n'éveillent pas l'idée de la conquête, il faut du 
moins que nous substituions l'action constante du 
commerce à cette action intermittente que mani- 
feste l'envoi d'une division navale ou d'une armée, 
et qui laisse — en Chine — plutôt des dates à l'his- 
toire qu'elle ne maintient des influences. 

Fn 1863, les Messageries ont débarqué à Marseille 
375,000 kilogrammes de soie; en 1864, 400,000 ki- 
logrammes; en 1865, 1,138,000 kilogrammes; un 
de ces chargements représentait jusqu'à une valeur 
de vingt millions de francs' ! Aussi, en 1865, Mar- 
seille a-t-il reçu la moitié de l'exportation des soies 
de l'Extrême-Orient, tandis que, avant la création du 
service postal français, et malgré l'arrivée périodi- 
que à Marseille depuis quinze ans de deux courriers 
anglais venant chaque mois de la Chine, la France 

1 Le fret est de 130 francs les 100 kilogrammes. 



PÉKIN. 91 

n*en recevait pas en moyenne un dixième. Les neuf 
dixièmes passaient par Gibrajtar. 

Sans violenter les habitudes du commerce , sans 
créer de protection pour aucune place, on peut pré- 
voir, par le fait même que les soies destinées à être 
consommées sur le continent vont à Londres en pas- 
sant par Marseille , qu*elles s*arréteront de plus en 
plus à Marseille. C'est le bénéfice naturel qu'il faut 
attendre de la situation géographique de notre pays ; 
le commerce anglais réalisera probablement le pre- 
mier les épargnes d'argent et d'économie sur le 
temps que l'entrepôt de Marseille procure aux im- 
portations de soies orientales. Il opérera en France, 
et notre commerce gagnera indirectement à ces 
opérations, surtout si nous nous efibrçons — enfin ! 
d'importer en Chine les marchandises que la Chine, 
consomme et que notre industrie /?d{// produire. — 
Les Messageries impériales auront déterminé ce 
résultat : Gloire à elles ! 

C'est assurément une lutte intéressante que celle 
de nos Messageries contre la Compagnie anglaise 
péninsulaire et orientale. Prises dans leur ensem- 
ble ^ nous voyons les Messageries compter aujour- 
d'hui 63 navires d'une puissance collective de 
18,640 chevaux et de 112,000 tonneaux, transpor- 
tant 153,000 passagers et 169,000 tonnes de mar- 
chandises, en accomplissant un parcours de 472,000 
lieues, — et la Compagnie péninsulaire aligner 



92 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

62 navires de 22,300 chevaux, 94,000 tonneaux, et 
convoyant 19,000 passagers \ 

La concurrence de ces deux flottes pacifiques a 
créé pour les voyageurs un comfort , une sûreté et 
une rapidité de navigation qui vont grandissant cha- 
que jour; et c'est avec un profond sentiment de joie 
que je tiens à vous dire combien les Messageries 
impériales l'emportent sur leur rivale. Dans ces mers 
où la France était à peine représentée par quelques 
négociants isolés, Tinfluence de notre pavillon a 
passé de à 100 par ce fait que la Compagnie fran- 
çaise est , entre Suez et Yokohama , celle à laquelle 
la grande majorité des voyageurs et des commer- 
çants confie avec le plus de sympathie, pour un 
voyage de trois ou quatre mille lieues, familles, 
correspondances et richesses. Elle est justement 
fiére de cet hommage que lui rendent ces adver- 
saires d'autres temps , nous acceptant pour émules 
dans la navigation où ils ^nt passés maîtres, et 
venant abriter sous notre pavillon même les gou- 
verneurs anglais se rendant à leur poste. 

Tels sont les traits d'union les plus marquants 
entre les vendeurs et les acheteurs d'Europe et 
d'Asie. Il est donc devenu presque banal de faire le 

' Cette dernière nourrit chaque jour à la mer environ 10,000 
employés. La subvention postale lui donne 3,980,000 francs; 
ses dépenses s'élèvent à 49,425,000 francs, et ses recettes à 
53,400,000 francs. 



I 



PÉKIN. 93 

négoce entre Pékin et Londres : il faudrait que la 
même banalité s'établit entre Pékin et Paris. 

Il ne faudrait pas croire cependant que la fécon- 
dité des transactions soit intarissable ; car un danger 
imprévu vient de surgir en Chine , et nous avons 
entendu bon nombre d'Européens établis en ce pays 
se plaindre que le commerce même des articles 
manufacturés échappât à leurs mains pour passer 
entre celles des maisons chinoises qui se les font 
expédier directement; les aHongs^) , magasins de ces 
marchands indigènes, peuvent devenir par trop puis- 
sants, soutenus comme ils le sont par les banques 
chinoises, qui acceptent avec confiance leurs traites 
à longue échéance sur tous les ports où ils étendent 
leurs si faciles ramifications. 

C'est ainsi qu'à Tien-Tsîn , tout d'un coup, les 
transactions ont échappé aux étrangers qui s'y 
étaient établis. Les Chinois ont la partie belle dans 
cette concurrence , et ils réussissent à merveille à 
faire pénétrer de là , surtout par le fameux grand 
canal, leurs' marchandises jusqu'au cœur de la 
Chine. 

j Ce nouveau système de trafic par eux-mêmes 
me semble encore incompatible avec la lenteur na- 
turelle et la classique routine du Chinois; mais in- 
dolent et mou quand il s'agit de l'intérêt des autres, 
il parait qu'il est expéditif et plein d'ardeur pour le 
sien propre. Depuis peu de mois , il s'est mis à en- 



94 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

voyer dans toutes les directions des émissaires et 
des échantillons , de sorte que la précision et la vi- 
tesse de la navigation à vapeur ont fait passer dans la 
a langue des fleurs » le prosaïque adage « Time is 
money. « Les vieux doivent déjà reconnaître que 
de leur temps on se pressait moins. 

Cette chute des préjugés contre Femploi des stea- 
mers dans toutes les classes de la société chinoise 
est jusqu'ici Tindice le plus patent des progrès 
opérés par le contact des étrangers. Bacheliers se 
rendant à Pékin pour leurs examens, mandarins 
à globules de toutes les couleurs gagnant leurs 
postes, négociants infatigables, même les morts 
dans leurs cercueils (et cela prescrit par testament) , 
ne veulent plus voyager que sur des navires à 
te roues de feu ^ . — Et pourtant, en présence de ce 
mouvement caractérisé, croiriez-vous que les 
mandarins, ces..... arriérés! n'ont encore voulu 
permettre aux négociants chinois, ni de changer la 
forme traditionnelle et nationale de leurs jonques, 
ni de devenir acquéreurs de navires à vapeur? 

Il est encore bien d'autres détails de rinstitution 
des douanes qui m'ont frappé ; mais je dois arrêter 
là mes notes, voulant seulement vous indiquer en 
somme tout l'intérêt matériel, moral et politique 
' de ce recours d'un peuple corrompu mais non 
inintelligent, à l'honnêteté européenne; ce chan- 
gement d'une politique méprisante pour les Bar- 



PÉKIN. 95 

bares en une faveur aussi imprévue qu'intéressée ; 
ce grand pas enfin que, peut-être, va faire la 
Chine vers une administration régulière, grâce à 
un corps d'élite choisi par un chef remarquahle- 
ment doué qui s'est sincèrement dévoué aux Chi- 
nois et qui veut leur bien! S'il est donné car- 
rière à ses généreux instincts, le but premier des 
douanes , organisées pour le payement de l'indem- 
nité de guerre et la répression des Rebelles, sera 
largement dépassé; car entraîner le gouverne- 
ment chinois à l'établissement d'une série de 
phares sur ces côtes si dangereuses; preiidre en 
main la poste aux lettres dans cet empire oîi Tim*- 
luense majorité des hommes sait lire et écrire, et 
où la politesse multiplie les correspondances; es-- 
sayerla construction de routes, de chemins de fer, 
de télégraphes; exploiter les mines de charbon; 
aller de l'avant soit au compte du gouvernement, 
soit par des concessions avantageuses, tel *est le 
complément du plan de M. Robert Hart, En pre- 
nant le Chinois par le seul point qui lui soit sen- 
sible, c'est-à-dire par «la question dollar », il 
pourra en moins de vingt ans transformer l'Empire 
du Milieu : à une seule condition cependant, c'est 
que ce flambeau qu'il allume ne sera pas éteint en 
ses mains par ceux qu'il veut éclairer. 

Voilà sous quel jour m'est apparue, malgré ses 
premiers dehors prosaïques , l'institution des doua- 



9j PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

nés chinoises ; en un mot, c'est une greffe moderne 
et régénératrice sur le vieux tronc sec d'un arbre 
séculaire : mais y a-t-il encore assez de sève sous 
cette écorce vermoulue? J'en doute. 



n/o 



LA GRANDE MURAILLE. 



Les caravanes de Mongols. — L'avenue des colosses de granit. — 
Les treize tombeaux des empereurs Mings. — Passe de Nang- 
Kao. — Aspect majestueux de la Grande Muraille. — Une 
alerte. — Les ruines du Palais d*£té. — Retour à Pékin. 



26 mars 1867. 

Nos poneys mongols sont sellés de bonne heure , 
notre colonne se met eiï marche. Personne aujour- 
d'hui n*aurait songé à être en retard : nous al- 
lons voir la grande muraille de la Chine I Je com- 
mence vraiment à croire que ce n'est plus une 
pure invention des géographes , car tout le monde 
ici nous a parlé sérieusement de ce colossal rem- 
part, situé à trois journées de marche de Pékin sur 
la route de Sibérie. 

Nous ne tardons pas à reconnaître toutes les qua- 
lités de nos montures : ruer, se cabrer, mordre, se 
rouler par terre avant la marche; puis boiter, ou 
s'entêter à un trot lilliputien , tirer sur les rênes 

comme sur un cabestan, s'échapper à la halte et 
m. 6 



98 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

briser le harnachement , voilà le poney mongol à 
poil d'ours et à caractère du même genre. 

C'est ainsi que nous chevauchons tout le jour, 
guidés par un officier de la légation britannique , 
M. Mac Clatchie, qui nous sert d'interprète, et sui- 
vis de deux charrettes contenant non des bagages et 
des vivres , mais des finances ! Quels heureux voya- 
geurs, devez-vous penser, en songeant que quatre 
mules arrivent à grand'peine à traiqer ces deux 
charrettes remplies jusqu'aux bords de précieux 
métal! Mais à la vérité nous n'avons que huit cents 
francs, sous la forme de centaines de mille pièces 
dites de cuivre , enfilées par chapelet de mille sur 
des brins d'osier, seule monnaie courante dans 
la campagne chinoise, et dont il faut donner, quand 
on est un Barbare, un rouleau pesant une livre pour 
avoir deux œufs de poule. 

Par hasard le ciel se découvre à deux ou trois 
reprises difierentes dans le cours de la journée , et 
le soleil vient éclairer par intervalles, tantôt des 
trombes lointaines de poussière s'élevant en spirales 
opaques du milieu de la plaine vers le ciel, tantôt 
les crêtes arides et découpées en aiguilles des mon- 
tagnes de la Mongolie. 

Des gorges de cette chaîne arrivent de longues 
caravanes de chameaux que nous rencontrons et dont 
les files en capricieux méandres se dessinent au loin 
dans la plaine sablonneuse. Chacune de ces cara- 



LA GRANDE MURAILLE. 99 

vanes compte plusieurs centaines de bétes à deux 
bosses, précédées d'autres centaines de poneys our 
sons pris au laço dans les troupeaux sautages des 
steppes. C'est à Pékin que les Mongols viennent 
vendre, en même temps que leurs chevaux, des mil- 
liers de moutons à longue laine, dont la queue plate 
et large d'un pied, tombant en parachute, fait le plus 
singulier effet : j'aime l'aspect austère de ces cara- 
vanes dans le désert; j'aime les figures cuivrées de 
ces hommes aux traits sévères, ces longues robes 
de cuir rouge, doublées d'épaisses fourrures, ces 
immenses bonnets de poil d'ours aux étranges orne- 
ments de corail. 11 y a quelque chose d'antique et 
d'imposant dans ce spectacle : un chef bien recon- 
naissable à ses armes guide la troupe; ses hommes 
sont perchés entre les deux bosses de leur chameau, 
qui, attaché par le nez à la queue de son devancier, 
semble, dans son allure languissante et sonore, 
balancer sa charge lourdement en cadence, à l'instar 
de la longue cloche de bronze peinte en écarlate 
qu'il dandine à son cou. 

Les Mongols portent sur leur visage un air fa- 
rouche et fier ; le Chinois n'est pour eux qu'un ob- 
jet de mépris. 11 paraît, — trait frappant , — que 
chez eux le mot « mongol >> , leur nom national, est 
le seul qu'ils emploient pour exprimer l'idée de 
courage et de vertu. 

Le soir, au coucher du soleil , après dix heures 



100 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

de route dans une plaine de sable , nous arrivons à 
la a ville fortifiée » de Tchang-Pin-Tchao. C'est un 
hameau horrible avec des murs de boue. La popu* 
latîon, poussée par la curiosité, se rue pour nous 
voir. Nous sommes habitués maintenant aux huttes 
indigènes ! 

27 mars. 

Quand le soleil se lève, nous sommes déjà au 
pied des montagnes , et ses premiers rayons 
éclairent pour nous les cinq portiques majestueux 
qui, chacun à huit cents mètres d'intervalle, ouvrent 
la vallée des tombes des empereurs. Le coup d'œil 
est grandiose : figurez-vous une longue vallée sa- 
blonneuse, enclavée par un amphithéâtre de mon- 
tagnes élevées, au pied desquelles treize tombes 
gigantesques, entourées de bois d'arbres verts, s'é- 
chelonnent en demi-cercle* 

Du portique de l'entrée de la vallée jusqu'à la 
tombe du premier empereur il y a plus d'une lieue, 
et une longue avenue est dessinée d'abord par des 
colonnes ailées en marbre blanc, puis par deux 
files d'animaux sculptés de grandeur colossale : 
des chameaux, des éléphants, des hippopotames, des 
lions de quinze pieds de haut et d'un seul bloc de 
granit, des dragons ailés, une quantité de bêtes, 
puis douze empereurs trois fois grands comme 
nature et portant casque et cuirasse I 



LA GRANDE MURAILLE. 101 

C'est dans cette avenue extraordinaire que nous 
faisons halte, ne pouvant songer sans effroi aux 
travaux surhumains qu'il a fallu pour rouler de 
pareils blocs au milieu de cette plaine de sable: il 
y a donc eu un siècle où les Chinois savaient a faire 
grand yt , au lieu de consumer leur vie dans des fu- 
moirs d'opium et dans des maisons de jeu ! 

Au bout de l'avenue, nous arrivons aux tom- 
beaux , autour desquels sont groupés des bosquets 
d'arbres verts; chaque tombeau est un vrai temple 
où le marbre blanc et rose , où le porphyre et les 
sculptures de teck se marient non avec harmonie, 
ni avec goût, mais — chose si rare en Chine — 
avec des lignes vraiment pures et d'une grande 
sévérité. 

Une des salles du tombeau a soixante mètres de 
long sur vingt-cinq de large; les colonnes qui la 
supportent sont faites d'un seul tronc d'arbre de 
quatre à cinq pieds de diamètre, et depuis neuf 
cents ans ces splendeurs austères ne semblent pas 
avoir, vieilli d'un jour. Une obscurité lugubre sied 
fort bien à ces demeures sépulcrales , et le bruit 
des a gongs » sourds qu'agitent les gardiens du 
temple fait résonner les voûtes de vibrations 
étranges. Cet aspect sombre porte à la rêverie, et 
il nous semble voir toute la pompe des funérailles 
des empereurs Mings: un peuple en deuil vêtu de 
blanc escortant le cercueil d'or entre les colosses de 

6. 



102 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

granit, les hurleurs funèbres se roulant devant la 
tombe , les torches fumeuses éclairant les colonnes 
d'une lueur blafarde, et les fossoyeurs qui ont dé- 
posé les cendres de FEmpereur à. sa demeure der- 
nière immolés sur Theure, afin que le secret des 
trésors enfouis avec lui ne soit pas trahi ! 

Vers trois heures, nous partons, malgré les in- 
stances d'un bonze muet qui s'évertue à tracer sur 
le sable et devant nous des caractères inintelligibles, 
et nous cherchons à gagner rapi^lement Nang-Kao, 
l'entrée de la passe de la Grande Muraille. 

Mais, quand vient la nuit, nous sommes encore en 
rase campagne , complètement égarés. Des sentiers 
rocheux nous mènent à des huttes éparses , et plus 
nous demandons à leurs hôtes effarés la route de 
Nang-Kao, plus ces naturels nous renvoient de l'un 
à l'autre vers les quatre points cardinaux , et nous 
font faire en circuit des S qui ressemblent terrible- 
ment à des 0. Enfin en promettant à un excellent 
paysan une charge de sapèques (les sous chinois) 
presque trop lourde pour qu'il puisse la porter, 
nous obtenons qu'il guide notre colonne dans la 
nuit. Je lui donne mon cheval et me mets sur un des 
chars à argent ; tout semble pour le mieux : le natu- 
rel galope à droite, à gauche, sonde les girés, 
éclaire la route, évite les ravins, et, quoique la nuit 
soit bien noire, nous cheminons avec confiance, 
quand soudain ma carriole roule de la corniche à 



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II., 






LA GRANDE MURAILLE. 103 

une trentaine de pieds de profondeur ; cinquante 
mille pièces de monnaie valant deux cent cinquante 
francs ) cassent leurs liens et roulent aussi éparpil- 
lées dans les ronces, le sable et les rochers; j'avais» 
quant à moi» sauté lestement et sans encombre, 
mais le pauvre palefrenier (mafou) gisait à terre 
comme une masse et sans (Connaissance, après 
avoir exécuté involontairement un horrible saut 
périlleux. Notre caravane tout entière vient à son 
secours : deux d'entre nous prennent le blessé, 
qui hurle bientôt comme si nous voulions l'assas- 
siner et qui vomit beaucoup de sang; d'autres, 
voulant sauver au moins une petite part du mètre 
cube de billon que nous venions de semer sur un 
terrain de pierres, en remplissent un ou deux sacs ; 
enfin, après quatre heures d'une angoisse que je 
n'oublierai pas de longtemps , nous distinguons 
deux ou trois lumières aux fenêtres de papier de 
Nang-Kao, petit village situé par rapport à la 
Grande MuraiUe, comme Lanslebourg au Mont- 
Cenis ; du reste, le paysage a beaucoup de liens 
communs avec la lugubre vallée de la Maurienne : 
il semble qu'ici il ait plu des pierres ! 
\ Nous passons la nuit dans une étable , péle-mèle 
avec les mules, nos poneys, nos mafous , à soigner 
de notre mieux le blessé; il a assurément un certain 
nombre de côtes cassées. Mac Clatchîe, notre inter- 
prète, donne, au nom du Prince, une forte somme 



10^ PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

pour qu'on aille le lendemain chercher, n'importe 
où, un rebouteur indigène. Mais nous avons beau 
prodiguer nos soins , coucher avec tout ce monde 
couvert de vermine, manger du riz à leur marmite 
et boire dans leurs tasses, nous sentons je ne sais 
quelle hostilité dans tout ce qui nous entoure; ja- 
mais regards aussi farouches ne nous ont dévisagés; 
jamais groupes chuchotants, physionomies irritées, 
manières brutales, n'ont formé un ensemble plus 
effrayant. Mac-Clatchie nous confie qu'il croit com- 
prendre à leur patois qu'ils nous accusent des 
blessures du mafou : ils ont même arraché les 
bandes de linge que nous avons faites avec nos 
mouchoirs et appliquées sur les parties lésées : cela 
nous étonne fort, car dans rExtréme-Orient, les Eu- 
ropéens les plus ignares passent pour des médecins 
émérîtes. Mais la fatigue l'emporte sur une appré- 
hension que nous déclarons unanimement futile, 
tandis qu'en son for intérieur chacun est réellement 
inquiet. De plus, ayant obéi à une injonction fort 
nette de sirRutherford Alcock, nous n'avons sur nous 
aucune arme, ce Vous allez vous trouver au nombre 
de cinq Européens dans un pays où dix mille Chi- 
nois peuvent vous attaquer sans qu'un sixième Euro- 
péen vienne à votre secours : il faut donc ne pas 
avoir l'air de suspecter leurs mauvais instincts, et 
vous confier entièrement aux lois sacrées de l'hospi- 
talité. )> En nous répétant cela nous passons une 



LA GRANDE MURAILLE ^ 135 

nuit calme; nos craintes se dissipent avec le jour. \ 

Quant à moi , je ne puis me défendre d'une 
autre émotion : je suis au pied même de la 
Grande-Muraille , et je salue le jour de mes vingt 
et un ans! L'accident de la veille, les cailloux dé la 
route, une ascension difficultueuse mais passion«- 
nante devant moi, toutes ces choses ne semblent'- 
elles pas me dire : Cest Timage de la*vie; il faut 
monter ? 

28 mars. 

A peine sortis du bourg de Nang-Kao, nous nous 
sommes trouvés à Feutrée de la passe, et dès lors 
la grandeur du spectacle s'est successivement dé- 
roulée devant nous sur le parcours des six lieues 
qui nous séparaient du col' et de la muraille. D'a- 
bord la gorge est sauvage et sombre, resserrée 
étroitement par la montagne presque à pic, dont les 
flancs ne laissent place qu'au torrent qui est notre 
seule route. 

Peu à peu toute la profondeur rocheuse de cette 
longue vallée, tous les plans des versants escarpés 
qui la forment, apparaissent en un superbe pano- 
rama : voici en effet le premier contre-fort de la 
Grande-Muraille; c'est un cordon de murs à hauts 
créneaux et à tourelles, hardiment jeté sur la pre- 
mière chaîne principale et qui suit à perte de vue 
toutes les aiguilles, les lignes brisées ou aiguës, 



106 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

les soubresauts tantôt sinueux, tantôt à pic, de 
cette crêle granitique et tourmentée. 

Rien de curieux, rien de frappant comme ce mur, 
colossal serpent de pierre ; il escalade des roches 
que Ton croirait infranchissables et qui le seraient 
sans lui : je suis intimement convaincu quMl serait 
aussi difficile d'y grimper pour le défendre que pour 
Tattaquer. Ce premier contre-fort à lui seul est une 
œuvre de géant, et bien digne, au point de vue 
pratique, de la jactance chinoise. Dès ce premier 
pas, je me demandais déjà ce que pouvait bien être 
la Grande Muraille elle-même, quand bientôt, à 
mesure que nous avancions dans la farouche vallée, 
les rayons du soleil vinrent éclairer loin devant nous 
les lignes drénelées de deux autres murailles paral- 
lèles, également situées sur la crête extrême et se 
dessinant en silhouette d'opéra sur le fond du 
tableau. 

Je me souviens d'une gorge où nous tournâmes 
brusquement et dont l'aspect était vraiment admi- 
rable. Ce n'était déjà plus sur les pierres du torrent, 
mais bien sur une longue nappe de glace tourmentée, 
que nous marchions; Le dégel commençait à peine, 
et dans les crevasses on voyait l'eau du torrent cou- 
ler au-dessous de nous. Deux kiosques aux couleurs 
écarlate, posés comme des nids d'aigle au sommet 
de deux roches noires très-hautes, formaient le por- 
tique naturel d'une nouvelle passe; des bandes de 



LA GRANDE MURAILLE. 107 

canards et d^oies sauvages tournaient au-dessus de 
nos têtes, et sur les sommets inaccessibles brillaient 
toutes ces fortifications continues et gigantesques. 
Autour de nous, à plusieurs lieues à la ronde, pas un 
ôtre humain. 

A midi, nous étions au col. Le bastion qui sépare 
la Mongolie de la Chine n'est qu'un peu ébréché à 
sa base et aux fenêtres, mais là Grande Muraille, qui 
de là s'élève rapidement à droite et à gauche en se 
maintenant sur la crête de la chaîne principale et en 
dominant au loin les monts subalternes, est parfai- 
tement consei*vée ; des tours carrées se dressent à 
chaque point culminant comme les jalons de cette 
œuvre immense, qui compte, dit-on, plus de deux 
mille années d'existence I 

Ce spectacle m*â vivement impressionné : c'est 
souverainement grand! Quand on songe que c'est en 
vingt-deux ans que des hommes ont construit douze 
cents kilomètres de murs, sur des points parais- 
sant inaccessibles , comme pour opposer à la Voie 
lactée du ciel une voie murée sur les cimes, on 
croit à un rêve. Et pourtant nous l'avons escala- 
dée, nous y avons marché, en long, en large, 
plongeant nos regards en avant vers la Tartarie, à 
droite vers le Pe-Tchi-Li , où elle s'enfonce à mille 
mètres sous la mer, à gauche vers le Thibet, en 
arrière vers les plaines fertiles de la Chine méridio- 
nale. Oui, assurément ce serpent de pierre fantas-* 



108 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

tique y ces créneaux sans canons, ces meurtrières 
sans fusils, ces remparts sans un seul défenseur, 
ces fortifications qui ne protègent rien et que per- 
sonne n'attaque, resteront dans nos souvenirs 
comme une vision magique. Mais, malgré les rafa- 
les et les nues qui voulaient nous enlever pour 
ainsi dire les preuves de notre vision , nous tenons 
la photographie de cette œuvre étrange; car sur le 
haut de la muraille, vieille de vingt siècles, le 
Révérend nous contempla et nous dit : Ne bougez 
plusl 

Mais si, après avoir admiré une vue si pittoresque, 
on vient à réfléchir, comme on voit bien là Fœuvre 
d'un peuple de grands enfants mené par des des- 
potes! Quelle folie que d'élever une enceinte conti- 
ntie là où deux forts seulement, aux passes de Nang- 
Kao et de Kou-Peï-Kao, auraient fermé la Chine à 
toutes les invasions du Nord! Que de milliers 
d'hommes ont dû succomber à ce travail surhumain, 
vainement inventé pour la défense d^un empire dont 
il n'a pu d'un jour arrêter l'envahissement ! 

Il fallut- pourtant nous arracher à la majesté du 
spectacle que les chiffres ne font qu'atténuer ; car 
le site, la longueur, l'inutilité, le désert, font sur- 
tout de la Grande Muraille un monument incroya-^ 
ble : haute d'environ cinquante pieds et large 
de dix-huit à vingt, en granit à sa base, en longues 
briques grises *à son revêtement supérieur, elle a 



LA GBANDE MURAILLE. 109 

forcément une hauteur bien plus grande aux endroits 
où elle franchit une gorge; puis elle monte, des- 
cend , côtoie et serpente comme si elle était un être 
rampant et vivant. Je suis heureux de pouvoir vous 
en envoyer une photographie et non un dessin ; le 
collodion ne sait pas mentir comme le crayon : mais 
songez seulement que le cadre est restreint , en ce 
sens que, pour prendre la vue d'ensemble la plus cu- 
rieuse, nous avons dû hisser Fappareil photographi- 
que sur la muraille même, à peu près comme si Ton 
se mettait sur Taréte d^un toit pour le dessiner. J'ai 
cru pouvoir honnêtement emporter comme souve- 
nir de ce monument des siècles passés une brique du 
parapet; elle est longue, d'une pâte grisâtre, mesure 
cinquante centimètres sur douze, et pèse environ 
quinze livres. Je doute qu'il y en ait beaucoup en 
France, et je lui fais gaiement faire sa première 
étape sur mon épaule, en la soignant comme si c'é** 
tait une pierre précieuse ! Mais les six lieues du 
retour à la nuit, à pied, furent pénibles, car il fallait 
sauter dé cailloux en rocher, et de rocher en cail- 
loux ; aucune botte ne résistait aux angles tranchants 
d'un marbre verdâtre. Arrivés dans notre étable de 
Nang-Kao, nous n'eûmes plus qu'à nous coucher par 
terre , tandis que les cris d'ivresse de nos farouches 
hôtes nous tenaient éveillés : le mafou n'allait guère 
mieux. 



III. 



110 PEKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

t9 mars. 

Dès que nous sortons de la hutte pour seller nos 
chevaux, mettre le mafou dans la seule charrette 
qui nous reste, et donner une vingtaine de milliers 
de sous àThôtelier, nous ne pouvons comprendre 
le silence qui règne autour de nous ; toutes les portes 
de la cour sont hermétiquement fermées, et personne 
ne répond à nos appels répétés. Nous essayons d^ou- 
vrir une' des portes latérales donnant sur une autre 
cour ; elle résiste encore , puis soudain elle cède , et 
un gros Mongol tout rouge^ avec de^ moustaches à 
la tar tare, s'avance droit sur nous, et nous dit avec 
une volubilité inouïe une série de choses que natu- 
rellement nous ne comprenons en aucune façon ; 
vite Mac Clatchie arrive, il écoute, devient paie, 
puis ses yeux s'animent, il répond, il s'emporte, et 
se retournant vers nous, il nous dit avec effroi : 
(c Ils nous accusent d'avoir blessé le mafou , et ne 
nous laisseront sortir que si nous leur abandonnons 
les deux mules , la charrette et tout l'argent qui y 
est enfermé. » 

Vous devinez si la colère nous prend : k Allons 
donc! Quels insolents de nous rançonner ainsi! » est 
le cri général. Et ne tenant aucun compte de la 
férocité peinte sur les traits du Mongol, nousliii mon- 
trons de nouveau le sac de sapèques convenu à notre 
arrivée le 26, et nous retournons pu paquetage de 



LA GRANDE MtRAILLË. 111 

nos montures. Cette besogne faite, nous allons droit 
à la porte cochère, plus barricadée, plus cadenassée 
que tout à Theure. A chaque secousse que nous 
donnons, des murmures et des rires éclatent de 
l'autre côté dans la rue. — Que faire? — Céder, se 
laisser rançonner, donner mules, charrette, argent, 
voilà ce que conseillait la prudence. Mais, ex- 
cepté le Révérend , nous avons tous moins de vingt- 
trois ans; notre sang bouillonne; et, véritablement 
furieux, nous tentons contre la porte un assaut 
formidable. Hélas I pendant plus de vingt minutes 
qui nous paraissent une heure, elle résiste, et notre 
tapage ameute tout le village. Nous essayons de 
parlementer: notre mafou, empaqueté dans la char- 
rette sur un lit de monnaie — et bon diable après 
tout — leur crie d'ouvrir, car il veut revenir à 
Pékin avec nous : mais, pour la populace, nous 
sommes accusés, c'est-à-dire coupables! Pourtant 
l'idée de courber la tète devant ces misérables 
nous semble odieuse, et, coûte que coûte, nous 
nous décidons à faire une sortie en règle. Tout 
en marmottant : « Quel troupeau de Hottentots ! » 
le Révérend, plus agacé encore que nous, est l'heu- 
reux assiégé qui fait sauter les cadenas. Il fait 
craquer une poutre, tout s'écroule; vite nous pre- 
nons nos poneys-oursons par la bride, et, quasi 
triomphants, nouô franchissons le seuil. A ce mo'* 
nient s'élève un toUe général , et nous ouvrons les 



112 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

yeux trop tard : plus de soixante Mongols ramassent 
des pierres et nous en accablent; Thôtelier saute 
sur Mac Clatchie, le frappe et le renverse par terre; 
le prince et moi, nous courons à son secours, le 
relevons; mais nous voyons à notre gauche le Révé- 
rend qui tempête et qui hurle : il est pris corps à 
corps. En une seconde une centaine d'autres Chinois 
arrivent à la rescousse, comme s'ils sortaient de 
terre ; il tombe autant de pierres que de gouttes d'eau 
par un orage tropical. L'instinct nous pousse à tour- 
ner vite à droite, traînant nos chevaux rétifs par la 
bride et courbant la tête, pour parer les coups des 
maladroits qui nous manquent. — La fuite, hélas! 
notre seul expédient, est si précipitée dès son début, 
que, si nous perdons une seconde pour enfourcher 
nos oursons, nous sommes pris. Force est donc de 
les traîner à notre remorque en nous en servant 
comme de paravent; les pauvres bêtes, en effet, 
reçoivent la première avalanche de pierres et de bri- 
ques, et je vous assure qu'il en volait une effroyable 
quantité; un seul de ces projectiles à la tête nous eût 
tués roides. Mac Clatchie en reçoit trois à la cuisse 
et perd du terrain; le Révérend est bon premier; 
comme lui nous fuyons à toutes jambes , poursuivis, 
harcelés, injuriés; — les.injures chinoises me sont 
indifférentes, mais, juste ciel! que de pierres! — 
Puis en quelques minutes toute la rue est inondée 
par ]a foule sortant des maisons an bruit du tumulte, 



LA GRANDE MURAILLE. 113 

et cette populace hurlante, fanatique, s*arine de lon- 
gues gaules, grosses comme le bras, et de crocs de 
fer emmanchés à des perches ; notre déroute est à 
son comble : ils sont cinq cents et nous sommes 
cinq! Nos cannes seules parent les coups les plus 
proches, ceux des enfants qui, comme les roquets de 
nos villages, nous harcèlent les jambes. Sur un par- 
cours de deux kilomètres, se poursuit cet hallali 
courant, dont nous sommes les victimes haletantes; 
la foule de plus en plus furieuse augmente à vue 
d'œil, comme en un jour de révolution; chaque 
ruelle apporte son bataillon, et chacun de nous 
pense que sa dernière heure peut bien être proche; 
une mort rapide passe encore, mais Tidée du sup- 
plice nous glace le sang dans les veines. Je vois 
encore ce pauvre Louis regardant en arrière, tout 
en fuyant, pour éviter les plus grosses pierres, 
puis faisant un faux pas , et roulant à terre sous les 
pieds de son cheval ! Je le crois pris et perdu , mais 
il se relève comme une panthère! Il me semble 
aussi que je sens encore le vent d'une immense 
gaule que brandit un mendiant demi-nu, les yeux 
hagards, la bouche écumante; à un tournant il me 
gagne de vite3se, assène un coup terrible que j'é- 
vite, mais que mon poney reçoit sur la jambe de 
devant : la pauvre bête chancelle, tombe, se relève, 
boite, et retombe. 

Je confesse pourtant que nos jambes ont une in- 



114 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

contestable supériorité sur celles des Chinois , et 
qu'une lue^ir d'espoir nous apparaît. Nous sommes 
sur la route de la grande muraille ; si nous sortons de 
Nang-Kao, nous nous orienterons dans la campagne, 
nous tournerons la ville, et retrouverons la direction 
de Pékin. Illusion ! au moment où les jeteurs de 
pierres sont déjà distancés de soixante à quatre- 
vingts pas, et où les champs ouverts vont peut-être 
nous sauver; au moment où c'est devenu pour nous 
un espoir que d'errer sans vivres, sans guide, dans 
la plaine sablonneuse, la porte de sortie sous le 
bastion en boue se ferme devant nous, et un re- 
lais de pillards nous coupe la retraite. A cette vue, 
nous échangeons tous cinq un douloureux regard, 
et, plus rapidement que l'éclair, nous recommandons 
notre âme à Dieu. Pendant un court instant je 
ne sais plus rien de ce qui nous arrive, sinon qu'un 
grand Mongol me secoue comme un prunier par le 
collet de ma veste, pendant que trois autres me 
prennent cravate, argent, chaîne de montre, que 
sais-je? (par bonheur j'avais pu à temps casser 
l'anneau de ma montre et la glisser dans ma botte) ; 
l'or du Révérend fait fureur ; quelques dollars pris 
sur le prince lui valent quinze hurleurs suspendus 
en grappe à ses poches ; Louis, porteur de billets 
de banque chinois , ressemble à un distributeur de 
prospectus sur nos boulevards. 

Alors commence un spectacle unique : dès que 



LA GRANDE MURAILLE. 115 

nous sommes absolument dévalisés, les Qoquins ne 
se battent plus qu'entre eux, et se donnent des 
coups horribles ; trois ou quatre roulent par terre, 
frappés â la nuque : cela devient une bousculade 
grotesque, sans cesser d'être bien désagréable pour 
nous. Car il nous faut traverser le village en sens 
inverse, — moins vite heureusement, — et défiler 
piteusement devant les femmes, les filles et les mères 
de nos vainqueurs; puis, sous nos yeux, notre 
voiture de monnaie est pillée en règle, au milieu 
des injures et des rires de ces sauvages. J'ai 
alors la surprise de retrouver un morceau de la 
brique que j'avais si soigneusement portée hier et 
qui avait servi de projectile aux aimables indigènes. 
Ce souvenir est, avec dix négatifs photographiques 
confiés au mafou blessé, tout ce que nous sauvons 
de cette bagarre ; nous en sommes quittes pour 
perdre notre bagage, une charrette, mon chevalet 
six cent cinquante francs : que c'est peu de chose 
en comparaison de l'angoisse poignante qui nous 
saisissait quand nous pensions trouver la mort au 
bout de la rue ! 

Nous devons peut-être nous féliciter de n'avoir 
pas eu de revolvers ; car, à la première attaque, nous 
n'aurions pas hésité un instant à faire feu sur la 
foule des assaillants, et dès lors la population aurait 
demandé sang pour sang. Je conclus cependant 



116 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

comme morale, que si jamais je retourne à Nang- 
Kao, j'aurai deux revolvers — au moins. 

Le butin une fois partagé, nos geôliers ne mani- 
festent aucune intention de nous garder ; ils sont à 
bout d'injures, à sec de salive, épuisés par la course, 
et pressés de jouir de leur voiture de sapèques. 
Aussi, sous une salve de huées, pouvons-nous nous 
arracher à ce lieu maudit, et prendre la route de 
Pékin. Chacun alors de raconter ses émotions les 
plus palpitantes, et de trouver la campagne déli- 
cieusement calme après cet orage : la gaieté revient 
vite, et nous faisons prononcer au Révérend ses 
quatre premiers mots français : a Petit bonhomme 
vit encore ! » 

C'est à Tcha-Ho, après une rude marche, que nous 
faisons la halte du milieu du jour. Sur les parois de 
la hutte qui nous sert d'auberge sont inscrits quel- 
ques vers chinophiles d'un voyageur partant en 1865 
de Pékin pour la Sibérie ; au-dessous nous mettons 
'seulement : « Souvenir de l'hospitalité chinoise. Cinq 
cents naturels de Nang-Kao ont roué de coups cinq 
honnêtes Européens. » 

A la nuit nous arrivons à Haï-Tien, sans posséder 
un centime, ni une sapèqùe ; nous avons le bonheur 
d'être logés à crédit dans une étable, bien flattés de 
n'être pas traités en vagabonds. Nous sommes à la 
porte du Palais d'Eté : quel contraste ! 



LA GRANDE MURAILLE. 117 

ZO mars. 

Nous voici devant le fameux Yuen - Ming- 
Yucn, le Palais d'Eté ! A droite et à gauche, les 
avenues autrefois garnies de portiques , de monu- 
ments et de kiosques ne sont plus qu'un amas de 
ruines. Ruines aussi et décombres affreux sont 
les centaines de demeures contiguës qui formaient 
une ville entière de palais impériaux. Seuls deux 
énormes lions de bronze, les plus belles pièces 
fondues dans TEmpire Céleste, demeurent intacts 
et gardent le seuil de ce qui fut le Versailles des 
grands empereurs descendant du Feu ! 

Ces lions sont les seuls objets que les alliés aient 
respectés, par la bonne raison, il est vrai, qu'il 
n'y a pas eu moyen de les emporter, et qu'il aurait 
fallu construire, tout exprès pour les voiturer, une 
quinzaine de ponts jusqu'à Tien-Tsîn ! 

Ah ! que ce Palais d'Été a dû être splendide ! Fi- 
gurez-vous un lac tout entouré d'arbres verts et de 
belles terrasses de granit et de marbre ; quinze 
collines artificielles forment comme l'enceinte na- 
turelle de cette élégante ligne d'ombrage et de ver- 
dure ; une montagne dont le flanc est en roches 
noires coupées à pic, domine ces vastes jardins; 
elle est couronnée par un temple en tuiles vernis- 
sées auquel conduit un double escalier gigantesque 
de pierres de taille. Une ile couverte de kiosques, 



118 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO 

— jadis ! — est reliée à la terre par un pont à 
hautes arches et à gradins des plus pittoresques. 
Voilà ce qui reste de tant de grandeurs : toute 
la ville de palais qui était située sous ces om- 
brages a été détruite par les flammes , et il n^y a 
plus que des pans de murailles écroulées, des amas 
de briques aux couleurs sulfureuses, des monceaux 
de statues et de vases brisés, des groupes d'arbres 
noircis et calcinés ! Cest donc là qu'étaient et les 
magnificences des empereurs, et les kiosques des 
innombrables impératrices, et les caisses pleines de 
perles, et les colonnes d'or, et les cloisonnés , les 
craquelés, les jades, les laques rouges, en un mot, 
toutes les plus admirables merveilles de quinxe 
siècles de civilisation, d'art et de travail I Juste ciel ! 
c'est trop de douleur que devoir un anéantissement 
aussi lugubre ! Je me crois moi-même atteint par la 
flamme et la décomposition, en errant au milieu de 
ces amas informes ; on sent la désolation vous ga- 
gner aussi le cœur : voir les ruines du Palais d'Été 
et ne pas avoir un frisson, c'est au-dessus des forces 
d'un honnête holnme ! Aussi ne tous en dirai-je 
pas long sur ce cimetière , où la Chine a vu s'ense- 
velir son plus pur trésor, et où les alliés ont foulé 
aux pieds tout ce qui s'était appelé l'honneur jus- 
qu'à notre triste époque. Que les uns aient pillé, 
on les antres brûlé, qu'importe ! Ancnne force hu- 
maine n'étonflera ce cri de mon cœar : & Sortons 



LA GRANDE UURAILLE. 119 

d'ici f fuyons ce lieu dont le sol nous brûle , dont 
la vue nous humilie : nous étions venus en Chine 
comme les champions armés de la cause de la civi- 
lisation et d'une religion de miséricorde ; mais les 
Chinois ont raison, mille fois raison, de nous appe- 
ler des barbares I » 

Je crois que je pourrais vous répéter vingt anec- 
dotes extraordinaires qu^on raconte ici sur ces jours 
inouïs, où les chevaux de Tarmée avaient pour li- 
tière un demi-pied d'épaisseur de soie jaune impé- 
riale ; mais le silence est seul décent devant ces 
ruines , et je vous transmets seulement la vue de 
la chapelle du palais, située si haut sur un rocher 
que les flammes n'ont pu l'atteindre. Là, j'ai 
passé de longues heures à réfléchir à la triste 
fin de cette expédition si hardiment, si vaillamment 
et si mervieilleusement conduite pour l'honneur des 
armes françaises jusqu'au jour néfaste du pillage 
et de l'incendie ; à contempler ce qui fut le Palais 
d'Eté, et à rougir malgré moi devant de pauvres 
mendiants qui nous montraient du doigt et sem- 
blaient nous appeler voleurs et incendiaires. 

A la tombée du jour nous rentrions à Pékin, où 
nous trouvions la légation anglaise dans une émo- 
tion violente, et notre excellent Fauvel dans une 
angoisse affreuse. Le bruit était arrivé depuis deux 
heures que nous avions été massacrés à Nang-Kao, 
et le ministre allait partir lui-même avec une es- 



120 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

corte pour, s^enquérir de nous ' ; nous rassurâmes 
nos amis par notre joyeux retour, résolus d'oublier 
au plus vite quelques heures de cauchemar. Mais, 
pour sauvegarder Thonneur et la sécurité des étran- 
gers, sir Rutherford Alcock voulut que justice fut 
faite ; et nous dûmes signer un procès-verbal en 
règle rédigé par Mac Clatchie, constatant le vol de 
nos six cent cinquante francs et nos moindres pertes 
individuelles*. Grâce à une trop vieille habitude, 
j'avais fort peu de dollars sur moi quand je fus ran- 
çonné, mais je me joignis naturellement au prince, 
qui demanda que cet argent, s'il était repris par le 
gouvernement chinois, fût distribué aux pauvres 
mendiants, — afin qu'ils salassent une ou deux têtes 
de moins. 

' Les cancans traversent la Chine si vite d'un bout à l'autre, 
qu'avant notre retour à Ghang-Haï , ce bruit avait gagné toute 
la côte méridionale jusqu'à Canton. 

^ De Pékin, on nous a écrit depuis que le gouvernement chi- 
nois avait extorqué soixante-quinze mille francs des environs de 
Nang-Kao, à titre d'amende. Voilà des coups de bâton qui ont 
été désagréables à recevoir, mais en revanche qui ont été payés 
bien cher! 



V. 

LES IDÉES NOVATRICES DU PRINCE KONG. 

Mémoires présentés à l'Empereur par le prince Kong et les 
ministres. — Extraits d*un rapport de M. Hart au gouverne- 
ment chinois. — Un déjeuner chez le Régent de la Chine. — 
Nous descendons le Peï-Ho en barque. — Le mandarin 
Tchung-Hao. — Le Fong-Ghouï. — Les sœurs de Saint- 
Vincent de Paul à Tien-Tsin. 

Pékin, 2 avril. 

Nous avons trouvé fort douces les heures de re- 
pos et de causerie que nous a offertes la légation. 
A chaque heure nous apprenions quelque anecdote 
curieuse, et nous sentions vraiment que nous vivions 
ici dans une atmosphère étrange , — presque dans 
une autre planète. — Mais cette différence orga- 
nique si tranchée entre le sanctuaire de TËxtréme- 
Orient et les progrès de l'Occident tendra forcé- 
ment à s'effacer chaque jour davantage, si quelque 
révolution de palais ne vient jeter le trouble dans 
cette vieille machine. Je me sens pour ma part bien 
vivement intéressé par la lutte habile et courtoise 
de la civilisation contre la barbarie, lutte qui résume 
ici toute notre diplomatie : c'est à Pékin , en effet , 



l-2i PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

qu'a été poussé jusqu'à Textréme perfection de la 
part des Chinois Tart de dissimuler, de faire naître 
vingt délais Tun de l'autre, d'exploiter nos moin- 
dres fautes, et de nous accabler des politesses les 
plus exquises pour conclure au refus le plus déguisé. 
Mais n'ayant pas l'honneur d'appartenir au corps 
diplomatique , et ne pouvant invoquer les dépêches 
chinoises ou européennes, qui sont les pièces 
vivantes de cette partie d'échecs politique , je crois 
de mon devoir de ne pas m'exposer à avancer mon 
humble opinion, sans l'arsenal des pièces justifica- 
tives qui me manque. Cependant je vous envoie 
quelques traits, tirés de la gazette du gouvernement 
chinois, et qui renferment, je crois, toutes les 
couleurs de la palette politique à laquelle puisent à 
cette heure Orientaux et Occidentaux. Vous y verrez 
et les efforts du parti européen qu'inspire le prince 
Kong, et la résistance de l'instinct national, tracés 
non par un Européen plus ou moins mal renseigné, 
mais par les Chinois eux-mêmes. 

Mémoire du y amen (ministère) des affaires étran- 
gères sur la convenance et la nécessité d'ensei- 
gner les sciences aux Chinois lettrés. 

« Les serviteurs de Votre Majesté lui font les re- 
y» présentations respectueuses sur ce qui suit : 
» On propose que les lettrés soient invités à passer 



LES IDÉES N^OVATRICES DU PRINCE KONG. Wi 

9 des examens en astronomie et en mathématiques au 
M yamen de vos serviteurs, en vue de leur faire ac- 
)> quérir Tintelligence complète de Tindustrie et des 
» arts étrangers. Ils prient Votre Majesté de vouloir 
» bien répondre à leur respectueux mémoire. 

i> Ils exposent humblement que, si d'un côté 
)) l'inauguration d'institutions nouvelles destinées à 
» Tcncouragement du talent a toujours été une me- 
n sure extraordinaire, il faut reconnaître de l'autre 
» que toutes les fois qu'on a élargi la route qui mène 
» aux services publics, il n'a jamais manqué de se 
T) présenter des hommes instruits et habiles, prêts à 
n entrer hardiment dans cette voie nouvelle. Dans la 
M septième lune de la première année de Tung-Chih 
n (juin 62), le yamen de vos serviteurs établit l'école 
» des langues, et des classes d'anglais, de français et 
» de russe... (Suitle recrutement et ce qui a rapport 
à l'avancement des étudiants) 

w Vos serviteurs ont été frappés de voir que les 
« arts des étrangers, leurs machines, leurs armes à 
n feu, leurs navires et leurs voitures dérivent entière- 
» rement 3e la connaissance de l'astronomie et des 
» mathématiques. A Chang-Haï et à Kiang-Nan, on 
n surveille bien la construction et la manœuvre des 
n vapeurs de différentes classes ; mais, sans l'étude 
» consciencieuse des principes sur lesquels reposent 
yi la construction et la manœuvre, ce que l'on ap- 



124 PEKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

» prend ainsi n'est que superficiel, et partant n*a 
n aucune utilité réelle. 

7) En conséquence , après délibération , vos servi- 
» teurs proposent d'ouvrir une nouvelle école, et 
D d'inviter à se présenter au yamen pour y être 

n examinés tous les Mandchoux et Chinois qui 

TU ont pris leur degré de licencié, de même que ceux 
T) qui ont été pourvus du même grade, soit par acte 
y) de grâce, soit comme hommes de douze années» 
» soit comme anciens bacheliers ou licenciés de la 
n liste supplémentaire, ou bacheliers du mérite, 
n tous possédant à fond la littérature chinoise , et 
» âgés de vingt ans au moins... (Suivent les règles 
d'admission relatives à l'établissement , à l'arbre 
généalogique et aux certificats exigés, suivant qu'ils 
appartiennent à une des bannières, qu'ils sont Chi- 
nois ou Mandchoux, originaires de la capitale on 
des provinces.) 



» Quand vos serviteurs auront fait la liste de ceux 
» qui auront été admis à la suite de cet examen pré- 
n liminaire , on engagera des professeurs de l'Occi- 
)) dent pour les instruire dans l'école nouvelle. Alors 
n on espère en toute confiance qu'ils apprendront 
» sérieusement l'astronomie et les mathématiques. 
» La théorie étant ainsi perfectionnée dès le com- 
» n.cncement, les applications seront aussi perfec- 



LES IDEES NOVATRICES DU PRINCE KONG. 125 

n tionnées, et, au bout d'un petit nombre d'années, 
» un heureux résultat est certain. 

» Les écoles déjà ouvertes n'en subsisteront pas 
T) moins, et dès lors Taccès de la carrière se trou- 
yi vant élargi , il est impossible qu'il ne se présente 
» pas des hommes d'une intelligence et d'une capa- 
)> cité au-dessus delà moyenne. Les Chinois ne sont 
1) ni moins habiles, ni moins intelligents que les 
n hommes de l'Ouest; et quand en astronomie, en 
y) mathématiques , dans l'examen des causes et des 
» effets, en histoire naturelle, en mécanique et en 
» astrologie , les étudiants voudront s'appliquer à 
» découvrir tous les secrets, alors la Chine sera 
» forte de sa propre force. 

» La question des professeurs étrangers a été 
V examinée avec l'inspecteur général Hart, et il 
)> est autorisé par le yamen à les faire venir. Quant 
» aux règles d'établissement et de récompense pour 
TD les étudiants qui réussiront, elles seront discutées 
» avec soin et soumises au trône par vos serviteurs, 
« dès qu'ils auront eu l'honneur de recevoir de Votre 
y* Majesté l'assentiment au plan développé dans ce 
n mémoire. 

TU Maintenant ils présentent respectueusement ce 
» mémoire, soumettant que les lettrés soient ad- 
» mis à passer un examen en astronomie et en 
)) mathématiques , dans le but d'acquérir la com- 
» plète intelligence des applications modernes de 



126 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

)) la science ; et , prosternés , ils demandent avec 
» prières les instructions de Leurs Majestés les Im- 
îî pératrices douairières et de Sa Majesté TEm- 
» pereur. 

« 5* jour de la 11* lune de la 5* année Tung-Chih 
(5 janvier 1867). « 

Deuxième mémoire du yamen sur le même sujet. 

Le mémoire qui précède avait reçu l'approbation 
suivant la forme consacrée, u Nous consentons à ce 
qui est proposé : qu'on respecte ceci! » — Mais 
voyant que Tordonnance allait rester lettre morte , 
le yamen présenta , moins d'un mois après , un 
nouveau mémoire dans lequel , rappelant sommai- 
rement les dispositions du premier en ce qui con- 
cerne l'admission des candidats, il continuait ainsi : 

«La présente proposition de vos serviteurs n'est 
» pas le moins du monde (ainsi qu'ils tiennent 
» à le faire observer bumblement) déterminée 
)) par leur admiration pour la nouveauté , ou leur 
îî passion pour ce qui est étranger, mais par l'é- 
>; tonnement où les a mis le savoir mécanique des 
» Occidentaux. - 

n Ils font ces propositions , parce que toutes les 
yi applications mécaniques de l'Occident dérivent de 
D la connaissance approfondie de la géométrie. Or, 



LES IDÉES NOVATRICES DU PRINCE KONG. 121 

)) maintenant que la Chine veut entrer à fond dans 
T) la construction des steamers et des machines, vos 
y> serviteurs appréhendent que si , poussée par un 
}} esprit de vanité nationale , elle refuse de se laisser 
» guider par des savants de TOuest dans Tétude des 
37 principes et des applications de la mécanique, on 
in appauvrisse le trésor public sans aucun avantage 

V sérieux. 

» On va sans doute critiquer ces propositions, sans 

V se préoccuper du mérite qu'elles renferment ; il 
» ne manquera pas de gens pour insinuer que ces 
)) mesures ne sont pas nécessaires; d'autres feront 
» un crime d'abandonner les vieux usages chinois^ 
y) pour se laisser guider par les Occidentaux. Il y en 
» aura même qui affirmeront que c'est une honte 
î) d'agir ainsi. Ces arguments ne peuvent venir que 
yi d'hommes entièrement ignorants des exigences de 
» cette époque. 

» S'il est admis que la vraie politique de la Chine 
» doive être de constituer sa force nationale , elle 
5) n'a pas de temps à perdre. Parmi ceux qui com- 
» prennent les exigences de l'époque, il n'en est pas 
» un seul qui ne sache que l'acquisition des sciences 
» occidentales, permettant de construire les machines 
» étrangères, est le plus court chemin pour arriver 
» à cette puissance propre et indépendante. Nous 
» citerons pour exemples parmi les gouverneurs des 
» provinces , Tso-Tsun-Tang , Li-Hung-Chang et 



128 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

)) d'autres qui voient avec lucidité la justesse de 
» cette théorie et l'approuvent avec une grande 

• 

» persistance dans leurs lettres et dans leurs mé- 
» moires. L'année dernière, Li-Hung-Chang a établi 
)) à Chang-Haï un arsenal dans lequel des employés 
)) de Pékin ont été envoyés pour étudier; et tout 
îî récemment, Tso-Tsun-Tang a demandé l'autorisa- 
» tion d'ouvrir une école d'arts mécaniques, de 
)} choisir des jeunes gens intelligents et d'engager 
)) des étrangers qui leur apprendraient leurs langues 
n (écrites et parlées), les mathématiques et le dessin ; 
n ajoutant que ces connaissances étaient indispen- 
» sables pour qu'ils pussent plus tard construire des 
T) steamers et des machines. 

n On peut voir d'après cela que ce n'est pas seu- 
» lement le corps restreint de vos serviteurs qui 
» pense qu'il n'y a pas de temps à perdre pour 
» acquérir les sciences occidentales. 

D On dira aussi: Pourquoi ne pas noliser des 
n steamers, ne pas acheter des armes européennes? 
1) cela s'est fait dans tous les ports, ce serait plus 
» convenable et plus économique; dès lors à quoi 
)) bon tant de peine et de dépense ? Ceux qui tiennent 
» ce langage ne savent pas d'abord que ce ne sont 
» pas seulement les steamers et les armes qu'il faut 
» à la Chine; mais laissant de côté toute autre 
)7 question pour le moment , il ne faut pas perdre 
» de vue que si, pour faire face à une exigence près- 



LES IDÉES NOVATRICES DU PRINCE KONG. 129 

» santé, on achète des steamers et des armes, le se- 
» cret de leur utilité et de leur emploi n*est pas une 
» question de chose mais de personne. Les principes 
>} de leur construction doivent être étudiés à fond , 
» et leur secret une fois découvert, ce seront seule- 
Tf> ment ceux-là qui s'en seront rendus maîtres qui 
y> pourront en tirer parti. Ce qu'on propose est 
» quelque chose de permanent , car il est de toute 
» évidence que la question se résout à ceci : Y a-t-il 
» plus de chance de succès dans une mesure provi-* 
» soire que dans un plan répondant à tous les temps 
» et embrassant Tavenir ? 

53 Quant à l'objection « qu'il est criminel d'aban- 
n donner les vieux usages de la Chine pour ceux de 
î) l'Occident» , elle ne peut venir que d'esprits faibles 
3î et crochus. 

Ti II semble prouvé que les Occidentaux sont rede- 
Ti vables de leurs sciences à l'étude qu'ils ont faite 
1» de Yastronomie chinoise. Ils pensent eux-mêmes 
» que leur civilisation leur est venue de l'Orient; 
« mais doués d'un esprit subtil et spéculateur, ils ont 
» écarté, dans la suite des temps, les vieilles tradi- 
» tions pour, en développer de nouvelles. C'est une 
n prétention à eux de les dire occidentales , car en 
» réalité, le principe de la science était chinois. Il 
» en a été de même en astronomie, en arithmétique 
i> et pour toute autre invention. Les Chinois ont fait 
1» les découvertes, les Occidentaux les ont appliquées. 



130 PÉKIN. YEDDO. SAN PttAMClSCO. 

7) Or , si la Chine les devançait en science , si elle 
D possédait une connaissance approfondie des prin- 
» cipes fondamentaux , il est clair qu'elle n'aurait 
)) aucun besoin de s'adresser aux étrangers pour 
» les choses qui lui manquent. L'avantage de l'édu* 
» cation proposée n'est donc pas à dédaigner. 

)} Mais, de plus» le saint ancêtre de Votre Majesté 
)) canonisé sous le nom de l'Humain (Kang-Hi) 
)} tenait dans la plus haute estime les arts de l'Occi- 
« dent. C'est lui qui plaça les étrangers à l'Obser- 
» vatoire et qui régla par une loi qu'il y en aurait 
» toujours dans cet établissement. Tolérante et em- 
» brassant toutes choses , qu'elle était infinie la 
)) sagesse de Sa Majesté ! Convient-il à la dynastie 
» actuelle d'oublier de pareilles traditions ? 

» En outre , l'arithmétique est un des six arts. 
V Autrefois le laboureur au«si bien que le soldat 
» étaient familiarisés avec l'astronomie. Plus tard» 
î) on en défendit l'étude, et cette science déclina. 
» Pendant la période Kang-Hi de la dynastie actuelle 
» (1661-1722), cette prohibition fut levée, et dès 
» lors le savoir abonda et la science refleurit. A 
» l'étude du u King » (les anciens classiques) , on 
» ajouta celle de l'arithmétique. On fit des ouvrages 
» sur cette matière, examinant les autorités et tirant 
)) des conclusions. 

)) Le proverbe dit : u Le savant a honte d'ignorer 
» quelque chose, n N'est-ce pas une honte en effet 



LES IDÉES NOVATRICES DU PRINCE KONG. 131 

n qu'un savant sortant de chez lui et levant les yeux au 
D ciel, ne puisse se rendre compte des constellations ? 
» Quand même il n'y aurait pas d'école ouverte pour 
» cela, ce serait son devoir de cultiver cette science, 
n Combien n'y est-il pas tenu davantage aujourd'hui 
qu'on a élevé un but qui Vinvite à tirer? 

» Mais l'argument le plus pervers est celui qui 
1) prétend que c^e%i\xne honte de prendre des leçons 
n des Occidentaux. La chose la plus honteuse du 
D monde est d'être inférieur à ses semblables. Les 
» nations de l'Occident ont employé des masses 
» d'années à étudier la construction des steamers, et 
ii comme toutes ont pris des leçons les unes des 
» autres, cette construction s'est modifiée jour par 
» jour. Dans l'Extrême-Orient, le Japon vient d'en- 
)} voyer des hommes en Europe pour apprendre 
Tfi l'anglais, étudier l'astronomie, et les livres qui 
)) traitent de la navigation à vapeur; et en quel- 
y) ques années ils auront accompli leur entre- 
» prise. Sans parler davantage des puissances mari- 
» times de l'Occident, cherchant à faire rivaliser 
» leurs marines, quand on voit un petit Etat comme 
» le Japon faire un suprême effort pour devenir 
» puissant, y aurait-il rien de plus honteux pour la 
» Chine que de rester seule attachée à des .coutumes 
55 vieillies et surannées, indifférente au renouvel- 
55 lement de sa force? Croit-on qu'une semblable 
55 honte puisse être effacée parles arguments de ceux 



132 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

«qui, bien loin de se sentir humiliés de leur infério- 
n rite, lorsqu'on propose un plan qui nous permet 
» d'égaler et peut-être de dépasser les autres peu- 
n pies, prétendent que la seule chose honteuse est 
» de les prendre pour maîtres, et s'endorment dans 
yi la doctrine qui en découle : que le plan le plus 
« sage est de ne jamais s'instruire ? 

» On avancera peut-être que la fabrication est une 
y> œuvre d'artisan et, comme telle, au-dessous du 
D lettré. Vos serviteurs ne laisseront pas passer ceci 
)} sans observation. Dans le rituel de a Chou » , la 
n note relative à l'inspection des ouvriers et de leurs 
» produits porte seulement sur la mise en œuvre du 
)) bois de tzu (cèdre) pour la construction des cer- 
» cueils, des roues, des couvertures et des chariots. 
r> Pourquoi, pendant des milliers d'années, ces arts 
» ont-ils été tenus pour classiques dans les écoles ? 
r> Parce que, pendant que l'ouvrier met son art en 
» pratique, le lettré en pénètre les principes. 

T) Pour conclure : le but de l'étude est l'utilité , 
)) la valeur des choses dépend de leur adaptation aux 
y> temps. Les objections au présent système peuvent 
y> être nombreuses; c'est le devoir de l'administra- 
» tion de conclure, après en avoir pesé les mérites. 
T) Quant à vos serviteurs, ils ont mûrement réfléchi. 
T) Mais le système étant complètement neuf, demande 
t) dansles détails une grande attention. Généralement 
n parlant, si le cours des études est ardu, des appoin- 



LES IDÉES NOVATRICES DU PRINCE KONG. 133 

» tements élevés doivent être prodigués, et il ne 
Tfi faut pas perdre de vue que les promotions seules 
yi pourront stimuler les étudiants. En conséquence , 
» vos serviteurs réunis en conférence solennelle ont 
)) proposé six règlements. Ci -joint en est la copie 
» soumise àTexamenetà la décision de Votre Majesté 
» Impériale. 

» Us émettent de plus F opinion que le Pion-Hsiu, 
« le Chien-Tao et. le Shu-Chi-Shih du collège de 
)> Nankin, éminents pour leur savoir, et ayant com- 
)) parativement peu à faire, acquerraient facilement 
)> la connaissance de l'astronomie et des mathéma- 
)) tiques, si oa les y obligeait. C'est donc un de- 

V voir pour vos serviteurs de demander que , pour 
n étendre la limite des choix, on invite ces em- 
)) ployés à passer Texamen indiqué, et aussi tous 
?? ceux qui, dans la capitale et les provinces, ontcom- 
?> mencé comme docteurs (Chin-Shih) leurs car- 
T) rières officielles, aussi bien que les cinq dénomi- 
7? nations de licenciés énumérés précédemment. 

» Prosternés, ils implorent pour leurs proposi- 

V tions le regard sacré de LL. MM. les Impératrices 
» douairières et de S. M. TEmpereur, et une réponse 
1} qui leur apprenne si elles ont été jugées conve- 
)? nables ou non. » 

Le 24* jour de la 12* lune, 5* année Tung-Chih 
(29 janvier 1867), on a reçu le rescrit suivant : 
«Nous consentons à ce qui est prc^osé. Qu'on 

)if. 8 



134 PÉKIN. YEDDO SAN FRANCISCO. 

» publie le projet aussi bien que le mémoire. — 
» Qu'on respecte ceci ! îj 

Voici enfin quelques extraits du dernier rapport 
que M. Robert Hart , inspecteur général des Doua- 
nes, a adressé au Gouvernement impérial chinois. 
Vous y verrez avec quelle hardiesse , quelle netteté 
et quel tour à la fois original, le novateur dit la 
vérité en face à un gouvernement essentiellement 
oriental. 

tt Une vue bien plus étendue est donnée à un 
» petit homme placé sur les épaules d'un homme 
» grand, qu'à l'homme grand lui-même, et le coup 
n d'oeil direct du mont Lô embrasse non-seulement 
Ti> la silhouette des collines et la profondeur des 
» eaux, mais aussi les moindres détails. Il en est 
y> précisément^ ainsi de l'homme qui s'aventure à 
)) raconter ce qu'il a vu d'une façon tout à fait désin- 
» téressée ; et, comme dans le cas du petit homme, 
» quelque profit peut être tiré même de sa témérité. 

» Il résulte des observations prises par les races 
D occidentales, que c'est en Chine que l'on trouve 
» la faiblesse la plus évidente. 

y) Autrefois les Chinois n'entretenaient aucun 
» rapport avec les races étrangères , mais depuis le 
«dernier demi-siècle, chaque pays est entré gra- 
ji duellement en négociation avec eux : il est impos- 
ii sible qu'ils se maintiennent sur le terrain de leurs 
» anciennes traditions. 



LES IDÉES NOVATRICES DU PRINCE KONG. 135 

î) Le code des lois chinoises est en théorie exces- 
n sivement sévère et admirablement coordonné; 
» mais, en pratique, il n'est mis à exécution qu'avec 
» un relâchement immense. La théorie de Tadmi- 
y> nistration a beau être raffinée et élaborée , le 
» temps Ta complètement réduite à une machine 
1) sans valeur. 

» Les mandarins administrateurs des provinces 
» ne restent jamais assez longtemps en place ; le 
TU nombre de ceux qui font bien leur devoir est res« 
» treint : ceux qui ont recours à des pratiques mal- 
» honnêtes abondent. Un patronage puissant est 
» donné à des hommes sans valeur, et une licence 
TU extrême est accordée à la rapacité des amis et 
» parents de ceux qui sont au pouvoir : les justes 
» réclamations du peuple sont méconnues. 

n £n même temps , les membres des ministères 
» permettent à leurs commis de saisir les rênes du 
» pouvoir, et de décréter des permissions et des 
» refus de payement d'argent , de telle sorte que 
» celles des autorités provinciales qui jie sont pas 
ji corrompues, exécutent inconsciemment des ordres 
» iniques. Avec un pareil système, quel que soit le 
» désir qu'on ait de travailler à la prospérité du 
» peuple, comment faire ? 

» Quoique les taxes de guerre soient élevées à un 
V taux énorme dans chaque province, il y a toujours 
» dans le payement de la solde un arriéré de plu- 



136 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

1) sieurs mois et même de plus d'un an. Les soldats 
Ti sont comptés par millions — sur le papier : pre- 
» nez -les par corps, et vous trouverez que la 
i> moyenne se compose de gens vieux , décrépits , 
7) ignorants, qui en temps de paix gagnent leur vie 
n comme coulies, au lieu d'apprendre le service mi- 
» litaire. 

V Si soudain les troupes sont appelées àla guerre, 
i> on ne pourra faire qu'une levée précipitée de 
)) paysans armés de piques et de sabres faits de socs 
V et de faux. Les troupes tartares en temps de paix 
D tirent à l'arc et manœuvrent la fronde , mais seu- 
» lement pour la parade , et elles ne tendent qu'à 
y) l'effet : leurs bras .et leurs muscles s'énervent , et 
T> elles passent surtout leur temps à élever des 
» oiseaux ! 

TU Quand les Rebelles apparaissent et qu'une san- 
yi glante bataille a été évitée , alors un homme se 
)) suicide pour attirer la compassion impériale sur 
t) toute sa famille. Ou bien , quand les deux forces 
i> sont en présence , les Impériaux n'avancent que 
y> si les Rebelles se retirent volontairement. Mais si 
T> les Rebelles ne commencent pas par battre en re- 
1» traite, ce sont les soldats impériaux qui se replient. 
» Alors les officiers, pour donner créance aux rap- 
n ports qu'ils envoient sur une prétendue victoire, 
» tuent un ou deux êtres paisibles. Enfin, si après la 
i> retraite des Rebelles ils trouvent quelques paysans 



LES IDÉES VOVATRIGES DU PRINCE KONG. 137 

7i qui niaient point le crâne rasé *, ils les décapitent 
7> instantanément , sous prétexte qu'ils sont des Re- 
n belles à longs cheveux : après en avoir tué un 
» grand nombre , ils demandent une récompense 
y> pour services méritoires. 

» Au point de vue financier, on tracasse tellement 
» le peuple pour le payement des impôts , qu*il se 
» dit « scalpé » . De plus, toutes les dépenses impé- 
y> riales, petites et grandes, ne sont liquidées que 
» par des réquisitions , ce qui jette le peuple dans 
r> de mauvaises pratiques. 

» On arrive donc à cette conclusion sur la politi- 
ji que intérieure de la Chine, que tout ce qui est 
7) affaires civiles ou militaires est fondé sur le men- 
7) songe. Les administrateurs chargés de l'exécution 
y» des lois n'envisagent que la question du gain : les 
n gardiens de la fortune publique sont les ouvriers 
ji ardents de leur bourse personnelle, et pour ce qui 
» est vu par les hommes au pouvoir, c'est comme 
y) s'ils ne voyaient rien du tout. Si le Gouvernement 
» ne sort de cette léthargie, il est à craindre que les 
» populations ne donnent carrière à leur mépris 
» pour les supérieurs et n'entrent en rébellion — » 

Tels sont, à mon avis, les aperçus les plus ra- 
pides, mais les plus typiques, de la situation ac- 



> Les Rebelles laissent pousser tous leurs cheveux , mais les 
paysans — non Rebelles — ne se rasent pas toujours la t(^te. 

8 



138 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

tuelle ; je ne me permettrai pas d'y ajouter une ligne; 
car si je devais entrer dans la question historique 
et diplomatique du Céleste Empire, il en résulterait 
probablement un gros volume et beaucoup d'ennui 
pour vous. \ 

J'aime mieux vous dire au contraire ce qui nous 
a causé infiniment de plaisir, une gracieuse invita- 
tion à déjeuner chez Son Altesse Impériale le prince 
Kong, oncle de l'empereur, régent de l'empire, fils 
du Ciel et descendant du Feu. 

Par un dégel boueux , nous allons à cheval , en 
bottes et en éperons, jusqu'au yamen des afiaires 
étrangères, où un piquet de cavalerie indigène rend 
les honneurs au duc de Penthièvre ; nous donnons 
nos chevaux à des grooms vêtus de bleu de ciel , 
et chaussés de bottes de velours noir ; nous sommes 
devant trois potentats, boutonnés de rouge, en casa- 
quins de peau de renard , sous des chapeaux offi- 
ciels recouverts de franges de soie rouge et ornés 
d'une longue queue de plumes de paon, dans des 
robes de soie gris perle à boutons d'or, et des bottes 
de satin blanc. Ce qui s'est fait de révérences pério- 
diques et mécaniques dans la cour d'honneur n'est 
pas calculable sans une table de logarithmes. Nous 
nous inclinons, vous vous inclinez, ils s'inclinent, 
sans qu'on imagine quand l'étiquette permettra 
de relever la tête. De plus, en Chine, on éclate 
toujours d'un rire forcé, en se disant bonjour, 



LES IDÉES NOl/ATRICES DU PRINCE KONG. 139 

avec des oh ! oh ! ah ! ah ! sur un rhythme qui va 
crescendo. Enfin les trois gros mandarins nous 
emmènent par une série de passerelles sautillantes 
et de ponts torturés autour de kiosques à parois de 
papier, et nous nous trouvons en présence de Son 
Altesse Impériale, dont la figure est intelligente 
et Taccueil des plus aimahles; nous passons de nou- 
veau un petit quart d'heure en révérences récipro- 
ques ; mais nous gardons nos chapeaux sur la tête 
(le contraire serait une haute impolitesse). — 
Un séjour de deux mois et demi en Chine nous a 
donné l'habitude des grandes manières célestes, 
et je vous assure que vous nous auriez tous pris pour 
des descendants du Feu, tant nous savons rentrer 
nos poings fermés dans nos manches, puis avec com- 
ponction, avec méthode, les porter réunis jusqu'à 
toucher notre front; tant nous savons faire une dé- 
monstration d'hilarité, et enfin tant nous manœu- 
vrons habilement les bâtonnets d'ivoire. En efiet, 
pendant que M. Brown, premier secrétaire de la 
légation, traduisait les compliments du régent au 
duc de Penthièvre et vice versa, la table se couvrait, 
comme par enchantement, de centaines de soucoupes 
craquelées , de petits pots d'émail gros comme 
un dé à coudre, le tout chargé de mets hachés et 
gluants, verts, roses, bleus; de pâtes écarlate et 
juteuses; de fruits, de piments, de viandes, etc.. 
Prévoyant la maladresse des Barbares, les Célestes 



140 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

potentats avaient fait pompeusement apporter four- 
chettes et couteaux ; mais nous mettions notre 
amour-propre à jouer des bâtonnets , ce qui leur fit 
plaisir. Le duc de Penthièvre était à la droite du 
régent, Fauvel à sa gauche; pour moi, j'avais le 
bonheur d'être entre le ministre du commerce et le 
ministre de Tinstruction publique. Vous ne pouvez 
vous imaginer combien ils ont voulu être gracieux: 
j'ai eu en un instant de plus de vingt plats à la fois 
dans mon' assiette, et je confesse avoir goûté à peu 
près des cent cinquante plats sucrés qui étaient ali- 
gnés sur la table; tout aurait été pour le mieux, si 
le Révérend n'avait pris à tâche de me faire rire, en 
marmottant quelque plaisanterie chaque fois que 
Texcellent ministre de l'instruction publique — 
avec une politesse extrême — me mettait dans la 
bouche même, avec ses bâtonnets, des quartiers d'o- 
range sucrés, tandis que le ministre du commerce 
— rivalisant de zèle — introduisait par la gauche, 
sous mes dents, des tranches de jambon confit dans 
du gingembre, a That old gentleman will poison you 
again» (Ce vieux Monsieur va vous empoisonner),^ 
répétait chaque fois notre aimable compagnon 
de course à Nang-Kao. — Sans que nous ayons 
fait la moindre allusion à notre mésaventure, le 
ministre de l'intérieur a amené peu à peu la con- 
versation sur les difficultés des voyages, et voyant 
que nous faisions semblant d'ignorer l'attentat corn- 



LES IDÉES NOVATRICES DU PRINCE KONG. 141 

mis par ses administrés, il s'est confondu en excuses 
avec une grâce qui nous fera tout oublier. 

Tien-TMn, 6 avril. 

En quatre jours nous venons de regagner les ri- 
vages du Pe-Tchi-Li ; nous avons fait route par eau, 
afin de voir un nouveau paysage ; mais nous avons 
seulement vu un autre genre d'horreur, caria mono- 
tonie du Peï-Ho, que nous avons descendu pendant 
ces quatre-vingt-seize heures, n'est rompue çà et là 
que par l'aspect de quelques cadavres de mendiants 
suivant le fil des eaux ou échoués sur les bancs; et 
c'est de cette eau-là qu'il faut boire. 

Pour ce court voyage, chacun a sa barque, de 
sorte que nous naviguons sur une espèce de flot- 
tille, guidée par la barque cuisine et la barque salle 
à manger. Chaque esquif a deux matelots indigè- 
nes, couverts de vermine, avec lesquels il faut vivre 
côte à côte; tantôt ils nous poussent de la gaffe, 
tantôt de la rame; de temps en temps un peu de 
brise vient enfler nos voiles faites de joncs; puis 
un coude de la jaunâtre rivière nous met vent de- 
bout , et nous lançons à terre nos matelots avec une 
cordelle , pour laquelle ils se métamorphosent en 
chevaux de halage. — : La gelée seule nous fait pas- 
ser des nuits assez dures, d'autant plus que depuis 
Nang-Kao nous sommes devenus prudents : chaque 



U2 PÉKIN. YËDDO. SAN FRANCISCO. 

barque a son quart à faire, prend à son tour la 
tête de colonne , avec deux carabines toutes prêtes 
sur Tavant. On parle de pirates redoutables , mais 
nous n'en voyons pas, beureusement! et nos seules 
victimes sont des oies sauvages et des pluviers. 

Je croirais volontiers que les Chinois sont fort 
insensibles au froid; car, malgré les glaçons que 
charriait encore la rivière, nous avons vu autour d*un 
convoi de jonques échouées sur un banc, plusieurs 
centaines de Chinois, dans Teau jusqu'à la ceinture, 
tenter inutilement de les remettre à flot, en faisant 
un tapage sans doute égal à celui qui fit tomber du 
ciel les vols de grues aux jeux Olympiques; ils 
avaient laissé tous leurs vêtements à terre, et, de- 
venus rouges comme des homards, ils barbotaient 
gaiement. 

Nous retrouvons à Tien-Tsîn notre Sze-^Chuenj 
complétant son chargement ' . Nous attendons son 
départ jusqu'au 8 avril. Nous avons d'abord une 
grande réception chez Son Excellence Tchung- 
Hao ', qui est, après le prince Kong et M. Hart, 

^ Le fret pour les marchandises est presque aussi élevé de 
Tien-Tsin à Ghang-Haï y que de Chang«Hai à Londres. 

2 Tchung-Hao est le mandarin compromis dans les massacres 
de Tîen-Tsin , et envoyé depuis en France pour faire amende 
honorable. Chacun a appris les péripéties de cette ambassade 
ambulante, qui a dû rédiger des memoranda successifs à Napo- 
léon Illf puis à l'Impératrice Régentera la Délégation de Tours, 
au Chef du Pouvoir exécutif, et enfin au Président de la Repu- 



LES IDÉES NOVATRICES DU l>RINCE RO\G. 143 

rhomme le plus important de FEmpire du Milieu. 
C'est lui qui a signé nos derniers traités de paix , et 
que Ton consulte dans toutes les questions barbaro- 
cbinoises. 

J'ai ¥u chez lui de bien jolis dragons de bronze 
tout couverts de pointes, sorte de fétiches ayant 
ramification avec le Fong-Chouï , une des supersti- 
tions les plus répandues de la Chine , et dont nous 
avons déjà pu maintes fois remarquer les curieux 
effets. Le Fong-Chouï, si j'ai bien compris et observé 
juste , est pour les Chinois la forme matérielle par 
laquelle la divinité affirme sur un lieu sa protection 
ou sa haine. Si une montagne a la forme grossière^ 
d*un animal quelconque, leur imagination bizarre 
se met en œuvre de compléter la ressemblance et 
de Toutrer par mille moyens; d.es arbres plantés en 
ligne sur la crête feront la crinière du lion ; un trou 
perforé de part en part fera Toeil, etc.. La con* 
trée qui possède une telle émanation de la divinité 
devient « heureuse et sacrée w : des villages entiers 
émigreront vers elle, ou bien les villages des envi- 
rons, devenus jaloux et fanatiques, enverront une 
belle nuit tous les hommes valides pour couper la 



blique. Elle est retournée en Chine, où elle s*évertue actuelle- 
ment à expliquer à la cour de Pékin la déclaration de guerre à 
la Prusse, le 4 septembre, le pacte de Bordeaux, le 18 mars, 
la Commune et les deux sièges de Paris. 



144 PÉKIN. TEDDO. SAK FRANCISCO. 

créte par une tranchée, et c'est ce qu*on appelle 
briser Tépine dorsale du dragon. 

C'est une chose des plus curieuses ; et des gens 
qui ont habité vingt ans la Chine m'ont dit qu'ils 
avaient vu des contrées entières en émoi, quand le 
vent avait arraché la crinière végétale du monstre 
factice. De plus, il semble que, par un vague pres- 
sentiment des phénomènes de Télectricité , ce soit 
à leurs yeux par les pointes hérissées que le dieu 
diffuse toutes ses bonnes influences; aussi roches et 
piquets sont-ils accumulés pour la multiplication du 
fluide bienfaiteur, et les collines sont-elles conver- 
ties en vastes porcs-épics. 

Loin de toutes ces bizarreries erronées, nous pas- 
sons quelques heures bien'douces sous un toit cher 
à tout Français. En parcourant les rues sordides de 
Tien-Tsin, nos regards sont attirés par une porte 
surmontée d'une croix; nous frappons, pensant 
trouver un missionnaire et voulant lui rendre visite; 
bientôt un guichet s'ouvre, et une pâle figure de 
sœur de Saint-Vincent de Paul nous demande crain- 
tivement ce que nous voulons, u Nous sommes sim- 
plement des Français, dimes-nous, heureux, ma 
soeur, si nous pouvons vous rendre hommage et par- 
ler de la France, que, dans l'Extrême-Orient, vous 
représentez par le sacrifice et la charité. » — On 
hésite un peu à nous ouvrir, mais enfin une autre 
soeur rassure sa compagne, et nous avons le bonheur 



LES IDÉES NOVATRICES DU PRINCE KONG. 145 

de visiter en détail une école admirablement tenue. 
11 y a là près de deux cents petites filles, arrachées à 
la misère et élevées maternellement dans un bien- 
être véritable, au moral et au physique. Rien de 
plus touchant et de plus grand que ce dévouement 
et cette abnégation des Sœurs de Saint-Vincent de 
Paul. Après le spectacle de tant d'horreurs sur ce sol 
de pourriture appelé Empire Chinois, la vue de ces 
Sœurs de Charité a quelque chose qui élève Tâme et 
la purifie : on se sent meilleur après un temps même 
court passé dans une atmosphère qui est vraiment 
céleste. Les Sœurs ne savaient pas qu'un des deui 
visiteurs français était de sang royal; tout demeura 
donc, sauf une oflrande de celui-ci à la dernière mi" 
nute, dans l'admirable simplicité qui est le propre 
de cet ordre touchant. Elles nous répétaient avec 
tant de foi ce que m'avait déjà dit la Sœur de Mervé à 
rhôpital de Chang-Haî , quand je lui demandais si 
elle reviendrait bientôt en France : a La Chine est un 
lieu de douleur pour nous, mais^un lieu de passage 
entre la terre et le ciel, que nous voulons mériter j 
nous quittons la France pour n'y jamais revenir, 
pour soigner ici les malades et les pauvres, et y 
joourir dans notre devoir '. » 

^ Le 21 juin 1870, dix-sept personnes européennes, dont 
neuf Soeurs de Charité et le Consul de France, furent massacrées 
à Tien-Tsin par la populace furieuse , qui les accusait de fabri- 
quer des médicaments avec les yeux des petits enfants. Sans 
HT. i» 



146 PEKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

doute, nous aurions pu venger parles armes cet acte de barbarie, 
i la France elle-même n'était alors devenue un lugubre champ 
de bataille. S'il est triste de penser qu'en Chine la charité a été 
récompensée par l'assassinat, n'est-ii pas consolant, pour Thon- 
neur du dévouement français, de savoir qu'après la nouvelle des 
massacres, le Père Etienne , supérieur des Sœurs de Saint-Vin- 
cent de Paul, ne pouvait sufflre aux demandes des Sœurs qui 
sollicitaient de partir pour la Chine? 



VI. 

YOKOHAMA. 



Premier aspect de la population japonaise. — L* escadre fran- 
çaise. — L'expédition de Corée. — Les maisons de bains de 
Yokohama. — Course à cheval à Kamakoûra. — Le Daïbout. 
— Les c tcba-jiasB , ou maisons de thé. — Le Yankirô. — Lu 
incendie. — Souvenirs des attentats contre les Européens. — 
Le Kieri'Chan, commandant Trêve. — La montagne. 



Noii9»avons quitté la Chine du nord le 9 avril, — 
un an, jour pour jour, après notre départ de Grave- 
send pour TAustralie; nous avons célébré gaiement 
cet anniversaire, en bénissant Dieu de nous avoir 
protégés sur tant de mers et de terres, près des 
glaces du pôle sud comme dans les gorges de la 
Grande Muraille, au détroit de Torrès comme à 
Batavia et à Nang*Kao ! 

Le 14', nous touchions à Chang-Haf, et le 21 avril 
au matin, après une traversée agitée mais heureuse, 
au moment où le globe de feu du soleil levant sem- 
blait sortir de la pleine mer pour dorer de ses rayons 
la côte riante du Japon, nous entrions dans la rade 
de Yokohama et nous jetions Tancre tout près des 
navires de guerre. 



148 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

Les couleurs françaises de la Guerrière nous 
réjouissent Tâme, car Tespoir de passer un mois 
avec nos amis de Tescadre du Japon nous avait, 
pendant notre longue course errante , consolés de 
bien des peines; c'était la patrie que nous allions 
retrouver. Mais au moment même de notre pre- 
mière joie, comme je demandais au quartier maître 
venu pour chercher la malle, si mon excellent ami 
le lieutenant Humann était vivant à bord J'apprenais 
que, sous trois jours, Tamiral était forcé de partir 
pourOsaka! 

Vite, il s'agit maintenant de prendre terre ; nous 
hélons de fragiles barques japonaises qui n'ont pas 
du tout l'air pressé de nous recevoir; mais J>ientôt 
pourtant la vue d'un dollar mexicain lés décide. 

Ce qui nous frappe tout d'abord sur ces barques 
légères, comme sur les lourdes jonques à gros ven- 
tre, c'est l'absence totale de peinture. Puis rien 
d'original comme cette embarcation effilée , manœn- 
vrée à la godille par six gaillards robustes qui , le 
corps en avant , debout sur une planchette , enton- 
nant un chant cadencé et bizarre , donnent à leur bar- 
que, par la douceur et l'enchaînement de leurs rames, 
l'aspect, la rapidité, le frétillement d'un véritable 
poisson. 

Cest aujourd'hui le saint jour de Pâques; nous 
nous mettons en quête de l'église; mais, tandis que . 
nous cherchons de droite et de gauche avec cet air 



YOKOHAMA. lit» 

embarrassé de. Parisiens déposés sur le rivage, et 
dans l'impossibilité de se faire comprendre, voici 
un détachement de matelots français en guêtres 
blanches» en grande tenue, qui va nous servir de 
guide. Nous sommes tout heureux de voir passer 
nos bons a Matburins » avec ce cachet exquis du 
matelot à terre, faisant vibrer sur les notes les plus 
hautes du classique clairon une entraînante fanfare. 

Pendant que j*y suis, je voudrais vous dire deux 
mots de Téglise. D*abord il n'y avait pas un seul 
Japonais, pas même en peinture. — Ceci n*est pas 
une plaisanterie : comme le catholicisme ouvre les 
rangs du sacerdoce à toutes les races , je n'avais pas 
été surpris de voir les portraits de saints nègres à 
Singapour, et des enluminures de saints chinois à 
Hong-Kong; je m'attendais à trouver toute une cou- 
pole illustrée de saints japonais. Il n'en est rien ; 
mais je n'ai pas tardé à apprendre que si aux envi- 
rons de Yokohama on ne connaît pas un seul Japo- 
nais converti, au contraire à Nangasaki il y a des 
milliers de chrétiens indigènes, pratiquant leur re- 
ligion à l'ombre, dans les montagnes, dans les caver- 
nes, et subissant avec un courage héroïque une 
ailreuse persécution. 

Après l'église nous cherchons un gîte, et nous 
trouvons dans une maison de bois, décorée du nom de 
a Commercial Hôtel » , de fort modestes chambres. 
Pour moi , suivant ma coutume dès que je touche 



150 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

terre, je me mets avidement à ma fenêtre, en admi- 
ration devant les costumes et les non-costumes delà 
foule active qui court dans la rue. Tous ces Japonais 
sont plus petits de corps que les Chinois, mais il y a 
dans les physionomies un air vif, aimable, spirituel, 
qui vous gagne au premier instant. — Les dames 
(commençons par elles) sont charmantes ; leurs che- 
veux d^ébène sont élégamment rattachés en trois 
étages par des épingles ornementées; elles sont 
rieuses et pimpantes, gaies et roses, un peu peintes, 
je Tavoue, surtout quand il leur prend fantaisie de se 
pourprer ou de se dorer les lèvres. Elles trottinent sur 
de petites planchettes, emmitouflées dans une houp- 
pelande qui ferme quelquefois; une épaisse ceinture 
d*étofie verte ou écarlate, avec un gros nœud d'un 
pied carré placé dans le dos en forme de giberne , 
leur donne un petit air mutin qui plait fort. Quant 
aux hommes, suivant les catégories, ils ont des cos- 
tumes qui varient depuis zéro jusqu'à une demi-dou- 
zaine de casaquins ou de pantalons collants super- 
posés. — Voici un potentat, un officier, coiffé d'un 
chapeau circulaire en laque, sur leqfiel sont gravées 
en or les armes du Daïmio ou prince auquel il 
appartient; sa démarche est majestueuse; deux 
grands sabres, très-longs, sont passés dans sa cein- 
ture; cette première vue est très-peu rassurante 
pour de nouveaux arrivants ! Il a un paletot à manches 
de deux pieds et demi d'envergure , et une grande 



YOKOHAMA. 151 

fente dans le dos qui lui remonte presque jusqu'aux 
épaules et qui laisse passer ses deux sabres. — J'allais 
oublier le plus joli : au milieu du dos, il porte en bro- 
derie les armes de son suzerain : ce sont des hiéro- 
glyphes ou des fleurs renfermées dans un cercle 
d'environ un pied de diamètre, et cela en rouge, en 
jaune, en bleu, en vert. A la ceinture de ce seigneur 
est suspendu tout un petit attirail baroque ; c'est le 
matériel compliqué d'une pipe, dont le fourneau 
est égal au volume de la moitié du dé à coudre 
d'une petite fille : blague à tabac en papier-cuir, 
fermée par un petit bronze ravissant, briquet, 
mèche, fourreau, etc., etc., c'est une vraie artillerie ! 
Et toutes les deux ou trois minutes, Sa Seigneu- 
rie prend une pincée de son foin jaune, fait toute 
une manœuvre pour allumer, tire une ou deux 
bouffées , et le plaisir est fini ! 

La chaussure est aussi bien originale; c'est une 
chaussette bleue , avec un petit compartiment séparé 
pour le pouce, puis une sandale de paille tressée, 
retenue seulement aux pieds par deux bourrelets 
en arc-boutant, adroitement pinces par le pouce. 

J'étais tout absorbé par la vue des a hommes à 
deux sabres n , et je m'imaginais que c'étaient des 
voyageurs qu'on avait la chance de contempler 
très-rarement au Japon; mais en dix minutes, 
j'en ai vu toute une procession suivie d'acolytes, 
de porte-piques, hallehardiers et arbalétriers ! ils 



152 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

cheminaient gravement dans toutes les directions. 
Puis, tout d'un coup, un cortège plus imposant s'a- 
vance : c'est évidemment quelque prince de haut 
rang ; une escorte à cheval , couturée d'armoi- 
ries et de sabres, perchée sur des selles historiées, 
et agitant violemment des rênes qui sont de larges 
écharpes en étoffes bleues, le précède en écartant 

la foule et la foule aussitôt de s'incliner et 

de se prosterner le front vers la terre ! Quant 
à cette foule, je voudrais au galop vous la dé- 
crire. Une quantité d'hommes sont vêtus seulement 
d'une paire de sandales, et d'un ruban de toile blan- 
che large de trois doigts, passé autour des reins en 
ceinture ; beaucoup sont tatoués des couleurs les plus 
vives, des pieds à la tête, en bleu et en écarlate. Tout 
ce qu'il y a de plus diabolique, des dragons, des 
guerriers, des femmes, est représenté avec une 
étonnante perfection sur leur peau jaunâtre. Les uns 
portent des a kangos y) et des a norimons v , sorte 
de panier où se blottit le voyageur : c'est le fiacre 
au Japon. D'autres poussent de lourds chariots à 
roues pleines, en battant la mesure par les cris les 
plus incroyables que vous puissiez imaginer. Enfin 
des marchands de fruits , des charpentiers , des ou- 
vriers de toute nature, grouillent de toutes parts, 
vêtus seulement d'une courte jaquette de calicot, 
et portent dans le dos une grande inscription eu 
langue japonaise , soit pour indiquer leur métier, 



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YOKOHAMA. 153 

soit pour marquer de quel Daïmio ils sont serfs. 
Vous le voyez, en plein dix-neuvième siècle, 
nous voici transportés au sein de la féodalité ; je 
suis tout étourdi d*entendre parler de vassaux, de 
suzerains, de.serfs ; de voir que chacun de ces hom- 
mes est la propriété de quelque seigneur ! En écou- 
tant rhistoire du Mikado, chef spirituel du Ja- 
pon, devenu roi fainéant par les usurpations.per- 
sévérantes et hardies des Taïkouns, véritables 
maires du palais ; en apprenant qu*une partie 
seulement des Daïmiosrend hommage au Taîkoun ; 
que d'autres sont rebelles à leur suzerain, et, se 
retranchant dans leurs manoirs, le défient inso- 
lemment de franchir la limite de leurs domaines ; 
en entendant dire que certains Daîmios ont vaincu 
Tannée dernière les armées taikounales et ca- 
nonné dans les détroits nos vaisseaux européens, 
tandis que d'autres, au contraire, se serrant fidèle- 
ment autour du Taîkoun, appellent de toutes leurs 
forces Tinfluence et les armes de l'Europe pour 
soutenir son pouvoir unitaire contre les prince^ 
de Nagato et de Satzuma, ces nouveaux ducs de 
Bourgogne qui le tiennent en échec ; — il me sem- 
ble que je suis transporté de quelques siècles en 
arrière, et je ne puis vous dire combien ma curiosité 
est excitée à la vue de ce peuple, où il y a des che- 
valiers armés à la fois de hallebardes et de revol- 
i^ers, et des preux fanatiques courant à la croisade 

9. 



154 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

contre TEuropéen et ayant pris pour devise: a Je tue 
et je meurs. » 

C'est en effet à cette lutte entre le parti national 
qui nous exècre, et le parti européen et taïkaunal 
qui nous appelle, que sont dus les nombreux assas- 
sinats des dernières années : aussi notre premier 
soin est-il de charger nos revolvers , et nos amis 
nous recommandent-ils la prudence ; en dehors d*un 
certain rayon autour de Yokohama, le gouverne- 
ment japonais ne nous permet pas de nous aventurer 
, sans une escorte de « yakonines y> , officiers à deux 
sabres. 

Je ne crois pas avoir eu de journée où tant de 
choses nouvelles se soient présentées à moi : on 
dit pourtant qu'en voyageant dans l'Extrême-Orient, 
on s'accommode si rapidement aux circonstances les 
plus diverses, qu'on s'habitue aux surprises, et que 
l'on contemple froidement les figures les plus sin- 
gulières ! Mais aujourd'hui tant de spectacles ont 
passé sous mes yeux que j'en suis ébloui, et que je 
remets à plus tard le plaisir de vous en parler. 

C'est qu'il y a eu aussi pour nous tous un grand 
bonheur : nous sommes allés à bord de la Guer- 
rière. 

L'amiral Roze et le commandant Jouan , anciens 
amis du prince de Joinville, et MM. Humann, Tou- 
chard et Desfossés, firent au duc de Penthièvre un 
accueil si chaleureux que les larmes lui en vinrent 



YOKOHAMA. 155 

aux yeux. L'amiral le reçut à la coupée, lui fit voir 
son beau navire, plus beau encore pour un exilé ! et 
lui montra toutes les cartes de l'expédition de Corée ; 
Fauvel retrouvait d'anciens camarades, compagnons 
de Bomarsund et de Sébastopol, de la Réunion et 
de la Martinique : quant à moi,Humann me recevait 
comme un frère ! c'était la France, avec une joie 
ineffable. 

Ne vous étonnez donc plus si le Japon n'a plus 
existé pour nous pendant quelques heures d'illu- 
sion ! Nous avons diné joyeusement, séduits au pos- 
sible par les récits du commandant Jouan : on a 
tant parlé de la France, de Sydney, de la Corée et de 
Pékin, que je renonce à vous décrire Yokohama ! 

Vers neuf heures du soir, tandis que le Commer- 
cial Hôtel est encore tout bruyant de nos voix fran- 
çaises, nous entendons des chevaux au galop : un 
spahi s'arrête, demande si nous y sommes , et le 
prince a le grand plaisir de voir M. Léon Roches, 
ministre de France, ancien compagnon du duc 
d'Aumale à la Smalah : avec une amabilité char- 
mante il lui ofire l'hospitalité sous pavillon français 
dans sa légation de Yeddo, où nous irons le plus tôt 
possible. 

Mais je ne veux pas fermer mon journal d'au- 
jourd'hui sans y consigner pour mémoire quelques 
notes rapides sur l'expédition de Corée, qui a été 
faite l'automne dernier par notre escadre. Venger 



156 PEKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

Tassassinat épouvantable de nos missionnaires, 
c'était une tâche bien digne du patriotisme et de 
Tàme chaleureuse de Tamiral Roze. Il Taccomplit 
avec une fermeté et une habileté rares; si l'expédi- 
tion ne se termina point par l'occupation de la ca- 
pitale et la conquête du pays, c'est qu'au moment 
où la France entière saluait avec bonheur dans 
le retour des troupes du Mexique la fin des 
guerres lointaines, il avait du se conformer à des 
instructions précises et n'exécuter qu'un coup de 
main vigoureux avec des moyens matériels forcé- 
ment restreints. 

En octobre 1866, il rallia donc rapidement sa 
division à Tche-Fou, la conduisit, après une explo- 
ration délicate et admirable, devant la citadelle du 
pays, au point limité que le tirant d'eau de ses 
bâtiments lui permettait d'atteindre, attaqua ré- 
solument les positions occupées par les Coréens, 
et s'empara de la ville de Kangoa, résidence royale, 
contenant les archives du gouvernement, onze forts, 
trois dépôts d'armes considérables, des poudrières 
énormes et des magasins de toutes sortes. 

Au premier abord, les Coréens avaient été surpris 
de la promptitude de notre attaque; mais dès qu'ils 
connurent notre petit nombre, les combats devin- 
rent incessants et parfois meurtriers : pourtant les 
Coréens n'arrêtèrent pas un instant nos canonnières 
dans leur fréquente navigation le long du canal de 



YOKOHAMA. " 157 

Kangoa, malgré une fusillade qui partait des deux 

rives. 

Des colonnes mobiles parcoururent File de Rangea 

et détruisirent tout ce qui appartenait au gouverne- 
ment coréen. Pendant ce temps, le travail hydro- 
graphique avançait : on levait avec soin et non sans 
danger les passes terribles que franchissaient pour 
la première fois des navires de guerre, et que les 
Américains avaient été jusqu'alors impuissants ù 
affronter. Honorable au point de vue militaire, ad- 
mirable au point de vue nautique, cette campagne, 
commencée le 18 septembre 1866, a été terminée 
le 23 novembre; le sang français, le drapeau de la 
France, la croix des missionnaires étaient vengés; 
en outre, une escadre française livrait au monde 
maritime une carte, dressée par elle, de côtes in- 
hospitalières et inexplorées jusqu'alors, des indica- 
tions mathématiques sur des courants de foudre et 
des bancs extraordinaires; enfin plus de soixante 
iles étaient baptisées de noms français. 

Yokohama, 23 avril. 

Comme toutes les choses heureuses, ce temps si 
court a passé trop vite : c'est aujourd'hui que to 
Guerrière nous quitte pour Osaka , où se sont déjà 
rendus, avec leurs frégates, les ministres d'Angle- 
terre et d'Amérique à l'occasion d'une grande récep- 



158 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

tion diplomatique. Le Taîkoun y a invité les repré- 
sentants des puissances européennes , pour fêter 
Touverture des ports d'Hiogo et de Yeddo. 

Nous avons fait aujourd'hui nos premières explo- 
rations dans la ville japonaise. A part une petite 
portion de terrain encore déserte et marquée par 
des décombres calcinés, on ne se douterait pas 
qu'elle a été entièrement détruite par un effroyable 
incendie en novembre dernier. Les rues sont très- 
larges et bien alignées; chaque maison est en sapin, 
sans un atome de peinture , un vrai bijou , un jou- 
jou, un petit chalet suisse lilliputien, d'un goât, 
d'une finesse , d'une propreté et d'une simplicité 
admirables. — Le peuple japonais travaille mer- 
veilleusement le bois^ et c'est un plaisir que de 
voir ce toit léger, mais solide, supporté par des pa- 
rois à coulisses, minces châssis en baguettes de sa- 
pin, sur les treillis desquels est appliqué un papier 
cotonneux et transparent. Je n'aurais jamais pu 
penser qu'une maison pût n'avoir que ces minces 
cloisons de papier. Le soir, quand tout est fermé et 
que les lanternes bariolées jettent une douce lueur 
dans ce kiosque tout blanc, on se croit devant une 
lanterne magique ; le jour, on fait glisser en un 
tour de main, comme par enchantement, les parois 
des quatre façades du kiosque, et la imaison n'est 
plus qu'un toit reposant sur quatre poutres légères; 
Tintérieur est ouvert à tous les vents ; et, de la rue, 



YOKOHAMA. 159 

on voit au travers de ces bizarres habitations, et 
tout ce qui s'y^ passe, et toute la charmante verdure, 
les cascades, les arbres nains du jardinet qui est 
situé par derrière. — Le grand luxe des Japonais con- 
siste dans leurs nattes, en paille tressée, ayant la 
forme d'un rectangle parfait, épaisses de trois pouces, 
et molles au toucher. Jamais ils ne les souillent 
de leurs chaussures, et c'est nu-pieds seulement 
qu'ils circulent chez eux. De meubles, ils n'en ont 
presque pas : un petit fourneau dans un coin, une 
armoire à coulisses pour les matelas de la nuit, une 
petite étagère sur laquelle est rangée toute la bat- 
terie des soucoupes de laque destinées au riz et au 
poisson , tel est l'ameublement de la maisonnette 
où ils vivent au grand jour, comme ce Romain 
qui ne souhaitait rien tant que d'habiter une mai- 
son de verre. — Rien de caché pour le prochain ! 
— Au milieu du kiosque sont les deux objets d'un 
usage général pour toutes les classes :1e achibat)) et 
le a tabaccobon » , c'est-à-dire le brazero et la boîte 
à fumer. — Grands buveurs de thé, grands fumeurs 
et grands causeurs, c'est devant leur brazero que les 
Japonais passent tout le jour : nous les voyons réu- 
nis au nombre de sept ou huit, assis sur leurs talons 
autour de la théière ; dans toutes les boutiques où 
nous sommes entrés, ils nous ont accueillis avec une 
distinction et un charme d'amabilité comme il n'en 
existe pas chez nous. 



160 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

Pardon si je passe brusquement de la rue dos 
lioutiques, appelée, je crois, uBentei^-odori» , aune 
rue parallèle où le spectacle le plus curieux est 
venu nous amuser pour la première fois et non 
certes pour la dernière ! 

Mais ne vous scandalisez pas : au Japon on vit 
au grand jour, la pudeur ou plutôt Timpudeur 
n'y est pas connue ; c'est Tinnocence du paradis 
terrestre, et le costume de nos premiers parents n'a 
rien qui choque les sentiments de ce peuple encore 
dans Tâge.d'or! Eh bien ! toute cette rue est la 
rue des Bains. — Chacun y vient jusqu'à deux et 
trois fois par jour faire ses ablutions : tous sont là 
péle-mêle, hommes, femmes, jeunes gens et jeunes 
filles, en costume d'archange, au nombre de cin- 
quante à soixante par maison, accroupis et sautil- 
lants sur un plan incliné, entourés de pyramides 
de petits baquets cerclés de cuivre et remplis d'eau 
chaude ; toutes ces grenouilles humaines s'asper- 
gent de la tète aux pieds et deviennent peu à peu 
de la couleur du homard. On frotte, on frotte! 
On se promène, on vient gentiment demander une 
cigarette aux u nobles étrangers » ; les tatouages les 
plus splendides des hommes brillent au milieu des 
roses couleurs des nymphes enjouées que des frcl- 
teurs en titre savonnent et essuient : ces braves 
gens font tout cela avec un tel sang-froid., ayant VvAr 
d? trouver la chose si naturelle, que pour un rien, 



YOKOHAMA. 161 

je crois , nous nous mettrions de la partie , sans 
croire déroger à ce préjugé social qu'on appelle 
le a shocking n . 

Nous commençons déjà à parler la langue des 
fleurs: «ohaïo» , bonjour ; «omedetto» , je vous féli- 
cite ; tt îrouchi » , jolie, charmante ; ci séîânâra» , au 
plaisir de vous revoir. Et puis ce peuple est rieur 
et enjoué jusqu'au fond de Tâme : nos moindres 
paroles, nos moindres gestes les amusent beaucoup; 
ils viennent, dans le petit costume ci-dessus décrit, 
examiner nos montres, tâternos étoffes, contempler 
nos souliers ; et quand nous écorchons leur lan- 
gage un peu trop audacieusement, les rires éclatent 
parmi les jeunes filles comme une traînée de poudre. 

De là nous nous rendons à la pagode de Bentem : 
encens, parfums, ex-voto par milliers, grosses 
cloches et coliGchets , rien en résumé ne diffère 
des pagodes chinoises, sauf la propreté. Ah! quand 
on vient de quitter cet Empire Céleste si sale, 
si ignoble, avec quelle joie on salue le Japon , où 
tout brille aux yeux de si riantes couleurs ! Quel 
contraste ! on passe des fanges bourbeuses d'un 
étang malsain aux ondes limpides et fraîches d'une 
source vive ; de la plaine des cercueils, à une verdure 
éternelle, et du peuple qui voulait nous assommer 
sous les pierres et sous les fourches, à la population 
la plus douce et la plus polie de la terre ! 

Aujourd'hui, pour la première fois, nous avons 



162 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

VU un peu de la campagne japonaise et nous avons 
été charmés par les teintes verdoyantes de la cein- 
ture de montagnes qui forment un amphithéâtre 
autour de Yokohama. — Nous avons d'abord traversé 
les faubourgs ; puis nous nous sommes aventurés 
sur la colline du Gouverneur ; là sont construits les 
palais du grand officier japonais devant lequel tout 
Yokohama se prosterne. — Nous nous sommes arrê- 
tés le long de la route chez un marchand de gaufres 
et de plaisirs , qui tenait sa boutique a in naturali- 
bus n : ses gâteaux étaient exquis, et pour deux 
Cl tempos T) (grande monnaie ovale en cuivre, avec un 
trou carré au milieu) de la valeur de deux sous, 
nous avons eu de quoi nous donner une indiges- 
tion. — Plus loin , Taimable sourire d'une mar- 
chande d'étofies nous invite à nous asseoir sur les 
nattes de sa boutique : c'était, paraît-il, pour elle 
un grand honneur, car à notre approche elle se 
prosterne et de son front touche la natte. — Rassu- 
rons cette âme timide : vite elle nous ofire à tous 
trois du thé dans des tasses charmantes, nous donne 
du tabac pour bourrer nos pipes, et, de sa main 
gracieuse, nous présente, avec deux légers petits 
bâtonnets, des charbons ardents. Jamais je ne sau- 
rais vous dépeindre toute l'élégance de cette femme 
du peuple jusque dans ses moindres mouvements : 
il y avait dans ses traits l'expression et comme l'ha- 
bitude de l'afiabilité féminine la plus naïve. Eh bien. 



YOKOHAMA. 163 

dans quelque maison que vous entriez , vous trou- 
verez la même distinction : nous en étions tout stu- 
péfaits, et je reconnais vraiment à ce peuple le droit 
de nous traiter de barbares. Je n'ai pas vu une rixe 
ni une dispute dans la rue ; tous les hommes, en se 
saluant et en se courbant profondément, ont tou- 
jours le sourire sur les lèvres ; et, même quand 
nous voulons être aimables, nous avons Tair gauche 
en comparaison de ces Japonais, qui sont gracieux 
sans y penser. Pour eux , un homme qui cède à la 
colère et qui s'emporte en paroles est mis au ban de 
la société , est maudit et honni par les siens. Aussi 
quand, dans les premiers temps, nos plénipoten- 
tiaires 3'animaient dans les conférences diplomati- 
ques, les Japonais s'écriaient-ils: a Remettons cette 
affaire à un autre jour, et ne traitons pas avec un 
homme qui n'est pas maître de lui. » 

24 avril. 

A cinq heures du matin, nous nous mettons 
en marche avec M. Lindau * pour une excursion 
qui promet d'être charmante et qui en effet nous a 
enchantés. Nous allons essayer des chevaux que 
nous comptons prendre pour un mois; la course 

^ M. Lindau est Tauteur du plus vëridique et du plus ravissant 
livre qui puisse être écrit sur le Japon qu'il connaît à merveille, 
et dont il fit les honneurs au duc de Peuthièvre avec une grâce 
et une complaisance parfaites. ( Un voyage autour du Japon , 
Hachette, 1864.) 



164 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

est de seize lieues; s'ils résistent bien à cette galo- 
pade, le marché restera conclu. Ce sont de doubles 
poneys noirs comme Tébène, à Tœil vif et gail- 
lard, à Tencolure arabe. A cheval, à cheval, voilà 
le boute-selle! — Nous avons débuté par une heure 
de grand trot dans la vallée qui s'étend au sud de 
Yokohama; nous suivions un sentier étroit au milieu 
des rizières, sautant à chaque instant par-dessus 
de petits ponts d'un pied de large, formés de trois 
bambous juxtaposés. Pendant tout ce temps je ne 
me lassais pas de regarder mon a betto» , palefrenier 
japonais, qui courait devant moi avec Tagilité d'une 
gazelle , prévenant mon cheval , son ami , par un 
petit cri saccadé à chaque passe difficile. II parait 
qu'au Japon, jamais cavalier ne s'aventure sans ce 
coureur fidèle et infatigable, aux membres nerveux 
et élégants, qui devient l'émule du cheval, a Ara- 
mado n (c'est le nom de mon nouveau serviteur) 
a en effet, pendant cette longue journée, suivi tout 
le temps notre course rapide; descendions-nous 
dans quelque maison de thé, aussitôt il était là, 
il prenait soin de ma bête, lui arrosait les narines 
avec de l'eau fraîche et lui présentait un petit repas 
de haricots. Ah! comme je voudrais vous le faire 
voir effleurant à peine le sol de ses pieds légers! 
Au départ son costume était superbe; il portait une 
casaque bleu-foncé à manches immensément larges, 
et un pantalon collant qui dessinait les plus beaux 






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YOKOHAMA. 165 

mollets du inonde. — Galopant ainsi dans les riziè- 
res, manches flambantes an vent, il avait Tair d'un 
grand papillon bien voltigeant an ras des hautes 
fleurs; bientôt se déponiUant peu à pen de toutes 
ses enveloppes, i] ne se trouva plus vêtu que d\ine 
paire de chaussettes et... de son tatouage écarlate, 
qui représentait la lutte entre une femme, de 
grands oiseaux et un serpent. — Les Anglaises 
timorées auraient préféré le tatouage du betto de 
M. Lindau; absolument nu, il était habillé! Son 
tatouage représentait une jaquette bleue à boutons 
blancs, à coutures rouges, à armes éclarlate au 
milieu du dos, plus une culotte (très-coIIante, il est 
vrai , puisque c'était sa peau) à carreaux noirs et 
blancs ! 

Nous n'avons pas tardé à grimper dans ]es mon- 
tagnes; et, au bout de deux heures, de ravissants 
chemins, frais, sinueux, ombragés par la verdure 
naissante, tantôt coquets comme dans un parc, 
tantôt sauvages comme en pleine forêt vierge, 
nous menaient à la crête de cette chaîne que nous 
admirions de loin Tantre jour ; cette crête n'est 
large que de trois mètres; de là on découvre un 
merveilleux panorama. 

Nous sommes arrivés au Japon dans la plus jolie 
saison de Tannée, vers le milieu du printemps. La 
naturo de ce pays si riche en pins et en arbres touf- 
fus, à verdure sombre et éternelle, semble relevée 



166 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

d'un nouvel éclat par la fraîcheur luxuriante des 
feuilles à peine écloses. Cette nature nous rappelait 
Java et nous ravissait. Java, pourtant, restera pour 
moi comme le véritable Eden de la terre : la cam- 
pagne ici est mille fois plus jolie et plus coquette, 
mais Java avait ce grandiose qui frappe l'imagina- 
tion et qui laisse d'éternels souvenirs; à Java, au 
col magique du u Megamendong » , nous étions à 
près de quatre mille mètres d'élévation; ici nous ne 
sommes guère qu'au quart de cette hauteur. — 
Pourtant je n'oublierai de longtemps le point 
de vue d'aujourd'hui : à gauche, encore à une 
grande distance, du sein de cette mer que nous 
voyions à nos pieds, s'élevait la forme brisée du 
volcan de tt Vries » : du cratère s'échappaient en 
auréole blanche d'épais tourbillons de fumée, qui 
se détachaient vivement sur les gros nuages noirs 
que la brise nous amenait du large et qui don- 
naient à une partie de la mer la teinte lugubre du 
bronze; tandis que la baie la plus proche reflétait 
encore l'azur du ciel; — à notre droite, le aFuzi- 
Yama » (la montagne sans pareille, la montagne 
sacrée) apparaissait tout éclatant de neige. Cette 
montagne domine tout le Japon, qui la vénère 
comme une divinité; sa crête d'une régularité 
parfaite se découpait sur le ciel comme la blanche 
toiture trapézoïdale d'une pagode argentée. 

Je ne sais pas s'il est un peuple plus sensible aux 



YOKOHAMA. 167 

beautés de la nature que les Japonais; partout oh 
dans la campagne il y a quelque joli point de vue, 
partout où un bel arbre et la retraite d'un charmant 
ombrage semblent inviter le voyageur au repos, 
même dans les sentiers presque perdus à travers les 
prairies, se trouve une maison de thé, légère cabane 
à toit de chaume et à parois de papier, où de molles 
et propres nattes sont étendues autour du brazero 
sur lequel chauffent le thé et le riz. Nous en avons 
déjà vu tout le long de la route; mais en ce lieu 
féerique il ne pouvait manquer d'y en avoir une. 
Nous descendons de nos chevaux, et aussitôt, douce- 
ment, gentiment, deux ou trois jeunes filles nous 
apportent le thé et le riz dans de petites coupes; la 
vieille maman nous offre le brazero et du tabac. 
Des voyageurs japonais arrivent par d'autres sentiers 
et s'arrêtent comme nous. Chacun d'eux nous parle 
et nous dit sans doute les choses les plus aimables; 
nous sommes désolés de ne pouvoir leur dire com- 
bien nous aimons leur beau pays, mais M. Lindau, 
qui est un vieux Japonais, nous traduit tout ce qu'ils 
nous racontent de gracieux et leur transmet nos 
politesses. Puis nous nous rexnettons en route pour 
descendre jusqu'au lointain village que nous aper- 
cevons au fond de la baie. — Là, comme par tout 
le chemin, je ne puis vous dire combien nous avons 
été surpris de la politesse et de l'amabilité de toute 
la population. aAnâtà! ohâîhô ! » (bonjour, salut,) 



168 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

nous criaient, toutes rieuses les jeunes filles des 
maisons de thé en nous voyant passer au galop! 
ttOhâîhô ! w nous disaient tous les cultivateurs qui lais- 
saient la fourche dans la rizière pour accourir nous 
voir et nous sourire sur le bord du sentier ! a Ohâïhô, 
omedetto ! » telles étaient les paroles de tous les voya- 
geurs et voyageuses que nous croisions en route. 
Oui, il faut venir au Japon pourvoir comme l'étran- 
ger est reçu, fêté, choyé par la population des 
campagnes! Cest certes le peuple le plus poli de la 
terre, et c'est avec tristesse que nous reportons 
notre pensée vers nos pays si dififérents. 

Nous voici donc vers le milieu du jour à Kànà- 
sàwa, petit village qui dépend du manoir du prince 
Nirânà-nô-Kami, au fond d'une baie si bien fermée 
par deux promontoires de verdure qu'on se croit 
sur la rive d'un petit lac. Nous descendons cette fois 
dans une magnifique maison de thé, haute de deux 
étages, toujours avec du papier transparent comme 
parois. Tout est si charmant et si propre que nous 
ôtons nos chaussures pour y pénétrer, car je crois 
que nos hôtes auraient pleuré de nous voir salir 
leurs nattes élégantes. — Vite, une quinzaine de 
jeunes filles en costumes fort coquets se mettent en 
devoir de préparer le festin; les petites soucoupes 
fourmillent , mais nous comptons les renforcer de 
quelques mets solides emportés par précaution. — 
Quatre de nos jeunes fill^.ç fleviennent pêcheuses; 






YOKOHAMA. 169 

elles assiègent un grand vivier tftillé dans le roc, 
puisent chacune leur poisson dans un léger filet, et 
la bête toute frétillante passe directement dans la 
poêle à frire. Du reste, la cuisine japonaise est loin 
d^être mauvaise ; elle abonde en petits plats très- 
propres, mais le poulet est la seule viande que Ton 
puisse obtenir par grande faveur. Ce peuple, àTâme 
innocente, n'a jamais versé le sang d'un bœuf ni 
d'un mouton. 

Une petite sieste sur les nattes, des tasses de thé 
à profusion, des parties de rire avec la a troupe 
joyeuse » ont vite fait passer le temps, mais nous 
avons encore une foule de choses à voir. Nous repar- 
tons donc , précédés par nos bettos aussi frais cou- 
reurs que le matin. Nous ne pouvons nous empé- 
cber de rire- en passant devant le portique qui ferme 
l'avenue du château du Daïmio suzerain de céans : 
il était gardé par une jeune portière en train de se 
peigner sur le seuil, et qui n*avait pour vêtements 
que les rayons du soleil. Tout est étrange ici ; tantôt 
ce sont des processions où brillent des robes et des 
écharpes d'un grand luxe ; tantôt, quand nous passons 
dans les villages., au bruit de notre cavalcade, des 
groupes d'enfants crient : aTodgin, todgin! » (voilà 
les étrangers!); les jeunes filles qui se baignent 
dans un baquet , en sortent précipitamment pour 
venir nous contempler, nous sourire et nous dire 
l'éternel ttohâihô» ! 

III * 10 



no PEKIN. YëDDO. SAN FRANCISCO. 

Nous continuons à voyager sur une route toujours 
aussi pittoresque et aussi jolie, bordée de ruisseaux 
et de cascades , au milieu de bosquets continus de 
camélias en fleurs, d'azaléas et de mille autres plantes 
en plein éclat , dont les noms m'échappent , mais 
dont il me semble encore respirer les parfums eni- 
vrants. Nous arrivons aux Thermopyles du Japon, 
gorge sauvage où Ton sent le frais de la caverne, et 
où la lumière du jour pénètre à peine au travers 
des lianes et des hardis arbrisseaux qui se sont 
cramponnés aux parois du sommet et qui forment 
un gigantesque berceau. Bientôt, dans une vallée où 
plusieurs sentiers se croisent au pied d'un gros ar- 
bre séculaire, M. Lindau nous montre la place où, 
en 1862, deux officiers anglais (le major Baldwin 
et le lieutenant Bird), en promenade comme nous, 
furent assassinés par un homme à deux sabres. 

Vous le voyez, oupassedeTenchantementle plus 
complet à de tristes souvenirs, et en folâtrant avec 
ce peuple ce si poli yi , nous ne quittons pas un in- 
stant nos revolvers. — A quoi attribuer cette sourde 
hostilité ? N'est-ce pas nous, Européens, qui nous 
sommes introduits dans un pays qui avait vécu jus- 
quMci'isolé, et dont les lois sociales comme les lois 
religieuses défendaient, sous peine de mort, Taccès 
aux étrangers? — De ce peuple guerrier et fana- 
tique, sous Tempire de lois féodales, gouverné 
par des daïmios fiers et indépendants , les uns 



YOKOHAMA. 171 

nous ont adoptés, les autres ont repoussé les armes 
à la main Tinvasion étrangère. Toute cette demi- 
aristocratie d'hommes à deux sabres, au nom de 
riionneur et des droits. sacrés du Japon, a juré 
notre mort. Sur la réclamation de nos ministres, 
l'assassin de ces deux officiers a été exécuté à Yoko- 
hama devant une foule immense; mais il est mort 
avec sang-froid et en martyr aux yeux des Japonais, 
protestant jusqu'au dernier instant qu'il avait cru 
agir selon « droit et honneur » , comme nos cheva- 
liers qui tt se croisaient» pour aller porter la mort 
au Turc. 

Quoi qu'il en soit, il faut avouer que ce sont des 
mœurs assez étranges et fort peu souriantes pour 
les excur^ionistes ; mais, à vingt ans, il ne faut pas 
songer au lendemain avec tristesse, et a par honneur 
et damoiselles, » vogue la galère! 

Des vallées, nous sommes arrivés au rivage de 
la mer; une superbe galopade sur la plage nous 
amène à Tile sacrée d'Inosima, immense roche 
volcanique qui semble sortie du sein des flots 
comme un champignon. Pour Tescalader, il n'y a 
pas de chemins, mais seulement des escaliers; 
nous laissons reposer nos chevaux, et grimpons des 
centaines de marches qui nous conduisent à une 
série de petits temples, devant lesquels sont age- 
nouillés des pèlerins portant besace et coquillages. 
— Les naturels de cette presqu'île sont assez hostiles 



172 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

aux étrangers, à cause de la sainteté du lieu : aussi 
à la place des sourires de tout à Theure , nous n^a- 
vons plus devant nous que les visages farouches de 
prêtres rasés, balbutiant des prières, avec cet air 
stupide, insolent et paresseux que donne un pouvoir 
incontesté et immérité. 

Des idoles bizarres.... (très-bizarres même) or- 
naient les abords des escaliers. Du sommet de ce 
pain de sucre sacré, la vue était splendide; mais, 
tout en bas, là où les vagues venaient se briser avec 
fracas contre les réoifs couverts d'écume, un nou- 
veau spectacle nous attendait. Là, en effet, s^ouvrait 
une grotte de trois cents mètres de profondeur qui 
s'enfonce jusqu'au centre de File : nous y péné- 
trâmes éclairés par des torches; la mer déferle à 
l'entrée, de sorte que chaque grande vague semble 
une porte aquatique qui vient nous enfermer. Sans 
doute par quelque effet volcanique, toutes les roches 
sur lesquelles nous marchions étaient couleur rose 
lilas, d'un effet admirable. Nous avons trouvé au 
fond de cette grotte un. autel brillamment éclairé et 
orné d'un millier d'ex-voto. Toute une troupe 
rieuse de jeunes demoiselles en vraies toilettes 
d'opéra, avec des robes écarlate et azur, et les lèvres 
dorées, étaient venues y faire leur pèlerinage. 

Comme nous sortions, la confrérie des bonzes 
pécheurs se présente à nous, et, moyennant quel- 
ques tt tempos )) que nous jetons au fond de la mer, 



YOKOHAMA. 173 

très-profonde en cet endroit, tons ces messieurs 
piquent une tête et rapportent chacun d*une main 
la pièce, de Tautre une coquille brillante. 

La journée n* était pas finie : nous n^étîons en- 
core qu*au point extrême de notre course, à huit 
lieues de Yokohama. Dans notre voie de retour, 
après avoir traversé la petite ville de Kamakoûra , 
qui conserve comme souvenirs de sa grandeur 
passée de beaux ponts de pierre et des portiques, 
nous arrivons à Tun des plus grands temples du Ja- 
pon : il est élevé à la Volupté ! Des ponts de pierre, 
des ponts de bois recouverts de vernis rouge , de 
grandes avenues séculaires entretenues comme 
celles de nos parcs, des étangs et des canaux, 
tels sont les abords de cette étrange collection 
d^édifices. Au milieu des nénufars nageaient des 
bandes de canards mandarins, de canards à ai- 
grettes dorées et argentées , et d'oies au plumage 
moiré. Oh ! que j'aurais payé cher pour faire ifeu 
sur ces admirables oiseaux! Mais ils sont sacrés, 
on nous demanderait sang pour sang, et, quand il 

4 

s'agit d'oies, c'est loin d'être flatteur : il a donc 

fallu y renoncer et nous engager hardiment dans le 

sanctuaire. En passant le dernier pont-levis, nous 

voyons un grand mouvement s'exécuter tout autour 

des temples, et des bonzes courir dans toutes les 

directions; c'est qu'on f^rme à grand fracas quatre 

grands temples où sont, parait-il, renfermées quel- 
le. 



né PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

ques centaines de princesses de haut rang, mais 
de passé un peu volage, venues ici pour expier 
leurs fautes; nous en sommes réduits à admirer 
des chevaux blancs, lilliputiens, à nez et à oreilles 
roses, consacrés à la déesse de Kamakoûra. Nous 
entrons : quatre temples , recouverts de toits aux 
courbures élégantes, forment un quadrilatère : au 
centre est un clocheton de bronze, à neuf étages, 
et au fond un édifice très-vaste, peint en écarlate, 
soigné jusque dans ses moindres détails et orné des 
sculptures les plus fines : tout cela au Chilien d'un 
parc magnifique, avec des avenues comme .celles 
de Versailles. Sous le plus beau des arbres de ce 
parc se trouve Tidole de pierre u d'Omanko Saman , 
image pittoresque et fort singulière devant laquelle 
les pèlerins viennent se prosterner. Les arbres 
environnants sont couverts d*ex-voto ; on y vient 
adorer la déesse des parties les plus lointaines du 
Japon, et nous avons vu une foule de jeunes gar- 
çons et de jeunes demoiselles lui ofirir leurs prières 
et les premiers fruits du printemps. 

Encore une galopade et encore un temple ! Entre 
des haies taillées en forme de remparts, des haies 
de camélias et d'azaléas de trente pieds de haut, 
s^élève une belle statue de bronze de cinquante 
pieds : elle représente un Bouddah assis, gros, jouf- 
flu, d'un aspect imposant. Nous lui grimpons sur 
les pattes, mais auprès de lui nous avons Tair de 



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YOKOHAMA. 175 

pygmées : nous entrons dans son corps par une 
fenêtre, pratiquée dans son dos, et un prêtre nous 
vend , pour une pièce de cuivre ne valant pas deux 
sous , Timage du dieu I moyennant quoi , nous 
sommes guéris de toutes les maladies possibles et 
imaginables, passées, présentes ou futures : c'est 
quelque chose comme le talisman universel de 
TEmpire du Soleil levant. 

Après cette visite, nous repartons pour Yoko- 
hama : nos agiles bettos nous ont suivis tout le 
temps comme de vrais cerfs. Nous avions fait seize 
lieues, bu au moins une cinquantaine de tasses de 
thé dans une vingtaine de « tcha-jias » (maisojis de 
thé), vu des temples et des idoles à en perdre la tête, 
entendu et rendu des milliers de « ohâïhô, anâtà, 
omedettolv et reçu de charmants sourires, ce qui 
n'était pas la partie la plus désagréable de la fête. 
Le nec plus ultra, c'est que nous n'avions pas ren- 
contré un seul homme à deux sabres. 

25 avril 1867. 

Décfdément la vie japonaise a bien des charmes ! 
Je serais tout prêt à recommencer aujourd'hui 
notre promenade d'hier, mais les devoirs de la 
société viennent nous rappeler que nous sommes 
nés ailleurs que dans les ce tcha-jias » du Nippon : il 
faut rendre nos civilités aux autorités constituées. 
Nous avons notamment fait une visite au camp du 



176 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

régiment anglais, chez le colonel Knox, qui, en- 
touré du corps brillant de ses officiers, reçut le duc 
de Penthièvre avec une cordialité charmante. Le 
camp est composé de haraques de bois où Ton 
gèle en hiver et où Ton étoufie en été .-'pourtant, la 
situation en est jolie : il est assis au sommet d'une 
haute colline qui domine Yokohama. 

Il y a à Yokohama, comme dans toutes les villes 
japonaises , pour ainsi dire une seconde ville appe- 
lée a Yankirô ». Cette ville, triste et froide pen- 
dant le jour, voit, dès la tombée delà nuit, toutes 
ses rues s'illuminer par enchantement, au moyen 
de longues guirlandes de lanternes papillonnantes ; 
ce soir on nous mène voir ce coup d'œil magique : 
c'est ce qu'il y a de plus commun et de plus caracté- 
ristique au Japon. Les promeneurs y abondent en 
foule, et il y règne le plus grand entrain. La popu- 
lation du Yankirô se compose de neuf cents à 
douze cents jeunes filles, danseuses et chanteuses : 
fées invisibles le jour, elles n'apparaissent que 
sous les reflets des lanternes écarlate , parées de 
longues houppelandes de soie, peinturlurées,* enlu- 
minées, ornées d'une coiffure en échafaudage et 
couvertes de bijoux. Toute la rue est bordée de 
leurs maisons illuminées; mais au lieu de parois de 
papier, la façade n'est qu'un léger treillis en ba- 
guettes blanches. Chaque maison est donc comme 
une grande cage, et, derrière ces minces barreaux, 



YOKOHAMA. 177 

lès passants admirent toute une brochette de ten- 
dres fauvettes becquetant des pâtes coloriées devant 
un petit brazero. On entre; au son de la guitare et 
des chants orientaux, à la fois langoureux et criards, 
de petits a réveillons n à trois cents soucoupes s'or- 
ganisent sur les nattes des salles qui entourent un 
petit jardin intérieur à cascades et à arbres nains. 
Quant au théâtre, où les Japonais paraissent se pas- 
sionner, à part la splendeur des costumes, c'est une 
répétition de tout ce que nous avons vu en Chine et 
à Java. Pour moi, le théâtre artificiel de TOrientue 
m'attire plus : le vrai spectacle est celui de tons les 
instants , celui de la me ou de la campagne pendant 
les premiers jours où Ton se trouve en contact avec 
un peuple de mœurs si bizarres ! Certes, je ne crois 
pas qu'on puisse avoir un coup d'œil plus étonnant 
que celui des rues du a Yankirô » ! Songez à l'afia- 
bilité, àl'entrain , à la légèreté de ce peuple de poli- 
chinelles badinant au milieu des gazouillements de 
cette cité de volières, et, voyez le tableau ! 

26 avrit 1867. 

A trois heures du matin nous nous réveillons en 
sursaut, au bruit d'un tapage infernale Chacun de 
nous , en se frottant les yeux , est ébloui par une 
grande lueur : le feu est dans la ville. Un bruit de 
roues et de carrioles remplit la rue, et nous n'en- 



178 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

tendons que de bruyants (c ohâïho y) ! Ge sont les 
cohortes des pompiers japonais qui se précipitent 
au pas de course et qui (ce peuple est si poli!) 
se disent, en se croisant, bonjour d^une façon si 
tapageuse devant nos fenêtres. Dans un. costume 
très-japonais, c'est-à-dire presque nul, nous 
courons au balcon et nous voyons, à quatre-vingts 
pas de notre baraque, toute une partie de la rue 
en flammes ; les flammèches tombent déjà sur 
notre toit. Nous avons eu alors un de ces petits 
coups de feu (c'est le cas de le dire) dont je me 
souviendrai longtemps ! Sous une pression de qua- 
rante atmosphères, nous avons empilé à la hâte 
toutes nos affaires dans nos malles, et nous nous 
empressons de les transporter dans la cour, afin de 
les sauver, si notre case de bois vient aussi à flam- 
ber : puis, nous allons au feu, c'était la maison 
d'un révérend qui rôtissait. Je n'ai jamais rien vu 
de drôle et de pittoresque comme les cohortes des 
pompiers japonais! Coiffés d'un haut casque de fer 
orné de cornes , couverts d'un masque de bronze, 
de cuirasses, de brassards, de cuissards et de tout 
un attirail de chevalerie, la compagnie manœuvre 
avec fracas une pompe qui jette un petit filet d'eau 
imperceptible, comparable à celui de certaine fon- 
taine de Bruxelles : c'est à rire de bon cœur devoir 
toute cette pompe! Les officiers ont des casques 
dorés et argentés, comme pour une revue d'opéra; 



YOKOHAMA. 119 

le capitaine, perché sur le sommet du portique 
de Téglise , dirige ses cohortes en tenant à la main 
une sorte de vexillum à pommeau doré, une grande 
machine de carton , qui. est le signal du ralliement. 
Quand nous avons vu que le feu ne gagnerait 
pas notre case, nous nous sommes mis à jouir 
du spectacle, en curieux et sans préoccupation. 
Il va sans dire que les pompes européennes sont 
bientôt arrivées, traînées par le régiment anglais 
et nos matelots. Ces derniers étaient de mauvaise 
humeur, car on les réveille à chaque instant pour 
pareille f%te! Aussi aspergeaient-ils de temps en 
temps le malheureux bourgeois en robe de chambre 
qui , du toit de la maison voisine, regardait anxieu-^ 
sèment son toit s'effondrer. Au jour, chacun s'en 
retourna chez soi plus tranquille qu'il n'en était 
sorti; maisnousvoilà nous-mêmes bien inquietspour 
nos bagages pendant nos futures absences : c'est 
une vraie boite d'allumettes que cette ville entière- 
ment en bois, avec des brazeros et une foule de 
lanternes dans chaque maison. En novembre der^^ 
nier, par un violent coup de vent , elle a brûlé tout 
entière ) et comme c'est une ville de marchands, 
vous pensez quel désastre c'a été. Eh bien, les Japo- 
nais n'ont pas l'humeur triste : trois jours après 
l'incendie, ils se mettaient à reconstruire, et, 
par parenthèse , c'est fort intéressant de les voir 
élever une maison ! Il y a de par le monde des 



180 PÉKIN. YEDDO SAM FRANCISCO. 

gens qui commencent une bâtisse par les fonde- 
ments : pour eux , c'est le contraire ! On construit 
d'abord le toit par terre ; on le garnit de petites 
tuiles de bois de deux doigts de large, minces 
comme une feuille de papier; puis on relève 
et on le supporte au moyen de quatre poutres : en 
un rien de temps, le paravent multiple et transpa- 
rent qui sert de mur est glissé dans de doubles rai- 
nures , et voilà une maison charmante , régulière 
à l'excès jusque dans ses moindres détails , élevée 
sans un seul clou! Il n'y a guère dans tout le Japon 
que trois ou quatre types généraux de plans de mai- 
sons : c'est la natte qui. en fait la base. Chaque 
natte a deux mètres de long sur un de large : de là 
des maisons à six, douze, dix-huit et vingt-quatre 
nattes , toutes des petits chefs-d'œuvre* de menui- 
serie , d'élégance et de propreté. 

Nous avons fait aujourd'hui à cheval une pro- 
menade de dix lieues, en suivant le Tokâïdo, 
cette route longitudinale qui traverse le Nippon dans 
toute son étendue, depuis la pointe sud-ouest de 
Nangasaki , jusqu'à l'extrémité nord-est de Hâco- 
dâdé. Tout le Japon est là, voyageant, circulant, 
s'agitant sur cette route : on croise à chaque instant 
des chevaux chargés de balles de soie ou de riz, 
ferrés avec des chaussons de paille, et arrivant 
des campagnes de l'intérieur avec toute la fougue 
impétueuse de la béte sauvage, — on pourrait 



YOKOHAMA. 181 

presque dire avec les préjugés des provinces qui 

ne nous sont pas encore ouvertes ; car sitôt que 

ces beaux animaux indomptés voient FEuropéen , 

ils se cabrent, reculent, défoncent les maisons, 

écrasent les passants , renversent leur charge , et 

entraînent dans leur fuite leur malheureux 

conducteur aussi impuissant qu'éperdu; plus loin ce 

sont des troupes de coulies tout nus et tout tatoués, 

portant aux deux extrémités d'un bambou des 

caisses carrées en osier, remplies de quelque tribut 

pour les daïmîos ; ici défilent des convois de a nori- 

mons » où sont blotties des princesses voyageuses, 

ayant presque toutes un enfant ficelé sur le dos avec 

une écharpe ; le bébé japonais tout souriant envoie 

avec sa petite main le bonjour par-dessus les épaules 

de sa mère ; enfin pèlerins et voyageurs à pied en 

grande foule , jeunes filles coquettes , la tête ornée 

d'étoffes à ramages , officiers à deux sabres au pas 

cadencé, telle est la foule qui se croise tout le long 

de cette t;harmante route. Oh! quelle jolie peinture 

on ferait du Tokâido ! 

Mais je reviens à notre course : au moment où 

nous traversons Kànagâwà, voici le facteur qui passe i 

un homme sans aucun costume, lancé au grand trot, 

porte un paquet de lettres au bout d'un bâton appuyé 

sur son épaule. Tous les trois villages, cet homme 

trouve un relais, et la poste marche ainsi jour et nuit« 

Les Japonais aiment beaucoup à écrire; ils s'en- 
III. 11 



182 PEKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

voient de petits billets de félicitations d*un bout du 
Japon à l'autre , simplement par amabilité et poli- 
tesse, sans qu'il y ait le moins du monde affaire pres- 
sante. Et ce qui est curieux, c'est qu'au moment du 
jour de l'an, ils s'adressent ainsi une véritable pluie 
de cartes de visite. 

Entre Kànagâwà et Kawasaki (cette dernière ville 
était le but de notre course), nous avons passé devant 
une jolie maison de thé dont le jardin éclipsait tous 
ceux que nous avions vus. C'est la utcha-jia» de 
la a Belle Espagnole )>. Là vit avec sa mère une 
courageuse fille dont les traits sont encore empreints 
d'une grande beauté, et qu'avaient ainsi surnommée 
les résidents français de Yokohama. Un triste sou- 
venir, raconté par M. Lindau, se rattache à ces lieux 
où la nature nous apparaissait si riante, et au seuil 
d'une porte qu'un sourire gracieux nous invi- 
tait à franchir. — Il y a quatre ans, le prince de 
ccSatzouma» , un de ces daîmios puissants qui tien- 
nent en échec le pouvoir de leur suzerain le Tai- 
koun , était venu à l'époque fixée pour paraître à 
aThommage solennel» des daîmios, à Yeddo. — 
Cet acte extérieur de soumission avait aigri plus que 
jamais l'âme altière du prince féodal, irrité depuis 
longues années du pouvoir croissant du hardi et 
heureux a Maire du Palais » . Comme le chien qui 
mord après avoir léché , Satzouma voulut humilier 
le Taïkoun, après lui avoir rendu hommage, et il se 



YOKOHAMA. 183 

prépara avec pompe» à Yeddo, à se rembarquer» pour 
regagner ses fiefs, sur un navire de guerre à vapeur 
qu'il venait d'acheter à Yokohama. Les ministres 
du Taîkoun , ce nouveau Richelieu , profitèrent de 
Toccasion pour abaisser Torgueil seigneurial» et 
dans les vingt-quatre heures» messire de Satzouma 
reçut Tordre de s'en aller comme ses ancêtres » par 
la voie traditionnelle du Tokâîdo» obligé ainsi de 
renoncer à son brillant, vapeur. Or, il faut savoir 
que lorsque ces daimios viennent à a Thommagè » » 
ils ont avec eux un cortège de sept à huit cents 
hommes, tant officiers de leur suite que soldats» 
hallebardiers , vassaux et chevaliers à eux soumis. 
La colère du chef se communiqua à ce tous ses gens » , 
qui sortirent de Yeddo la rage dans le cœur. Non 
loin de u la Belle Espagnole » , le cortégp du prince 
vint à rencontrer une cavalcade composée de deux 
dames européennes, de l'infortuné Lennox Richard- 
son et d'un de ses amis. On dit que ceux-ci, ne con- 
naissant pas l'usage qui veut que la route soit 
entièrement libre devant un daïmio, ne se ran- 
gèrent pas assez tôt; mais il est plus croyable que 
la colère et l'espoir de mettre le Taîkoun dans l'em*- 
barras emportèrent quelques chevaliers de ce cor- 
tège, qui comptait sept cents hommes et quatorze 
cents sabres. On se rua sur les Européens : deux 
échappèrent, une des dames eut son chignon coupé 
d'un coup de sabre; quant à Lennox Richardson, il 



184 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

fut mortellement frappé ; il se traîna jusqu'à la mai- 
son de la (c Belle Espagnole » qu'il avait encore sa- . 
luée un instant auparavant, et qui Tavait vu si souvent 
plein de jeunesse et de gaieté; il but, avec la soif 
fiévreuse d'un homme blessé à mort, la coupe d'eau 
fraîche qu'ellQ lui apporta. Elle pansait ses blessures, 
quand les sicaires de Satzouma revinrent, la re- 
poussèrent avec violence, et traînant le mourant sur 
la route, l'achevèrent, puis le jetèrent dans le fossé 
d'un champ voisin, avec toutes les insultes de la 
rage assouvie... Alors, la pauvre et courageuse 
jeune fille ne craignit pas d'aller chercher le cada- 
vre, de le porter chez elle, de le cacher dans sa 
maison , et elle allait pieusement l'ensevelir quand 
on vint le chercher de Yokohama. 

Voilà donc encore un exemple de ce fanatisme 
dont je vous parlais l'autre jour, et, je vous l'avoue, 
il y a réellement un grand danger à circuler dans 
ce pays travaillé par les dissensions intestines, où à 
chaque heure nous pouvons devenir les victimes 
offertes en défi par un parti à un autre. 

Par bonheur nous n'avons pas rencontré de cor- 
tège de daïmios sur notre route, et nous sommes 
arrivés, enchantés du paysage, au bourg de Kawa- 
saki ; il est situé sur le Lokungô, limite du territoire 
où les Européens peuvent faire des excursions sans 
escorte. Au carrefour central de Kawasaki sont les 
splendides maisons de thé, où étaient attablés une 



YOKOHAMA 185 

foule de voyageurs japonais , engloutissant avec leurs 
bâtonnets riz et poissons crus ; des centaines 
de tabourets en laque rouge, couverts de soucoupes 
et de mets coloriés, étaient portés de Tun à Tautre 
par un essaim de jeunes filles coquettes et pim- 
pantes dans leurs riches toilettes. A Téclat des 
robes et des ceintures, au tumulte des groupes, il 
était aisé de pressentir que nous étions en pleine 
fête religieuse. Nous nous installons sur les nattes; 
une douzaine de jeunes filles nous servent du thé, 
des gâteaux et des œufs durs ; puis en route pour le 
temple de Daîzi-Gnavara-Hejienzi ! Deux de ces de- 
moiselles veulent être nos guides; elles partent en 
avant, joueuses et rieuses, bras dessus, bras des- 
sous, clapotant sur leurs petites planchettes, prome- 
nant leurs houppelandes à ramages d'azur, leurs 
cotillons écarlate au milieu des blés et des bluets, et 
ne craignant pas que la brise fraîche vienne déran- 
ger l'artistique échafaudage de leur belle cheve- 
lure d'ébène. Avouez que c'est une jolie manière 
de courir les sentiers sinueux de la verte campagne. 
Des petites pêcheuses, vêtues en archanges, bar- 
botant dans les rizières, nous criaient gaiement 
Taimable a ohâîhio » , et portaient sur leur dos leur 
petit frère presque aussi grand qu'elles; des men- 
diants, échelonnés le long du sentier, imploraient 
la charité des pèlerins au son de grelots , de mar- 
mites fêlées et d'une musique de l'autre monde. 



186 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

Nous voici bientôt dans le temple, superbe t^^difice 
de bois sculpte, orné sur sa grande façade d*un 
immense tam-tam sur lequel chaque pèlerin, en 
arrivant, donnait un grand coup qui produisait un 
rauque bourdonnement; un fossé de six mètres de 
long sur un mètre de large, creusé devant Taufel, 
recevait les oboles des pèlerins, et cette vaste tirelire, 
qui s'emplit chaque jour par la charité publique, 
fournit aux bonzes paresseux la vie la plus luxueuse 
et la plus recherchée. Je ne vous décris ni les sta- 
tues, ni les candélabres à cent lumières, ni les ex- 
voto suspendus aux colonnes; mais ce qui m*a 
frappé, c'est la ressemblance extérieure des cérémc- 
nies religieuses de ces temples avec celles de notre 
culte. Un bonze, entouré d'encens, vêtu d'une cha- 
suble de soie rouge, officiait en grande pompe et 
brûlait, en se prosternant, des papiers sacrés sur un 
grand vase de bronze rempli d'une huile qui flambait 
comme de l'esprit-de-vin. J'.avoue humblement que 
nous ne nous sommes pas arrêtés longtemps dans 
ce temple; une foule s'y précipitait pour célébrer 
la fête; il y avait un grand nombre d'hommes à 
deux sabres « torvâ facie » ; et dans ces pays où les 
convictions religieuses sont si fortes, où la pré- 
sence de l'étranger est contraire aux lois, il est im- 
prudent de rester en contact avec une foule que le 
fanatisme peut aveugler. Aussi nous esquivons 
nous au plus vite sans tambour ni trompette. 



YOKOHAMA. 187 

28 avril 1867. 

• Nous déjeunons aujourd'hui à bord du u Kien- 
Chan » y canonnière française commandée par 
M. Trêve \ lieutenant de vaisseau, qui a reçu le duc 
le Penthièvre avec une cordialité touchante. Si le 
Kien-Chan n'est plus neuf, il a du moins son his- 
toire. Avant ses exploits dans la campagne de Corée,^ 
c^est lui qui, un beau jour, passant près de Simo- 
nosaki, fut, à propos de bottes, canonné par le 
prince de Nagato, vassal du Taïkoun, heureux de 
jouer un tour à son suzerain en attaquant ses amis 
les Européens. Ce fait brutal provoqua Texpédition 
de.Famiral Jaurès, et coûta cent mille francs au 
suzerain, quarante mille francs au prince. 

Près de nous était mouillée une canonnière ja- 
ponaise, yacht charmant donné au Taïkoun par 
la reine Victoria. Il est un des curieux exemples 
de rhorreur que les Japonais ont pour la peinture. 
Comme il s'agissait d'Orientaux, la reine d'An- 
gleterre avait cru bien faire en décorant ce joli 
yacht des peintures les plus fines et de le dorer à 

* M. Trêve, qui avait eu comme lieutenant de vaisseau la for- 
tune d'être pendant un temps chargé d'affaires de France à Pé- 
kin, est aujourd'hui capitaine de vaisseau. — C'est lui qui le 
il mai 1871, à trois heures de l'après-midi, eut Tinsigne hon- 
neur de franchir de sa personne, lepremier, Tenceinte de Paris, 
près de la porte de Saint-CIoud, et de voir pénétrer à sa suite 
l'armée libératrice de la France dans la capitale esclave de la 
Commune. 



188 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

rintérîeur sur toutes les coutures. Après une longue 
navigation , il arrive à Yokohama : ces bons Japo- 
nais n*ont rien de plus pressé que de le gratter à 
mort de la quille au bordage, ce qui, à leurs yeux, 
le rendait mille fois plus beau et de meilleur goût! 

Peuple hardi et aussi léger qu'entreprenant, 
aimable mais naïf comme Tenfance, et croyant tout 
savoir quand il a vu une chose une seule fois , les 
Japonais se sont lancés avec frénésie dans la na- 
vigation à vapeur : ils ont acheté une foule de 
bâtiments et ont voulu les manœuvrer tout seuls. 
Un jour ils demandent à la maison Dent un superbe 
navire, le « Laïmounn ; il arrive en rade le matin; 
à midi ils en avaient chassé tous les matelots et mé- 
caniciens européens, et, seuls maîtres de la bar- 
que, les voilà partis en rade à toute vapeur ! Très- 
joli ! mais quand ils veulent stopper, impossible! 
ils ne savent plus en trouver le moyen ! Alors nos 
grands imprudents de mettre la barre d'un bord et 
de tourner toujours en cercle en appelant au se- 
cours, à la grande jubilation de tous les équipages 
de la rade, jusqu'à ce qu'un de nos navires de 
guerre, pris de pitié, leur envoyât un canot avec un 
mécanicien pour stopper la folle machine. 

Dans la journée, nous avons visité en détail le 
poste des matelots fusiliers détachés à terre pour la 
sécurité de la ville; on l'appelle a la Montagne » ; 
trois cents hommes y sont commandés par les lieu- 



YOKOHAMA. 189 

tenants de vaisseau de Tfaouars et Mortemart , qui 
sont nos meilleurs amis à Yokohama. — Voici 
comment on nous a raconté Thistoire de cette 
hardie prise de possession: un beau jour, le gou- 
verneur de Yokohama vient en toute hâte dire qu'à 
cause de la nouvelle activité qu'a prise la guerre 
entre le Taîkoun et son vassal le prince de Nagato, il 
ne pouvait plus répondre de la sécurité des rési- 
dents européens, et que d*un moment à l'autre la 
ville pouvait être prise et mise à feu et à sang. Le 
commandant anglais auquel il s'était adressé « n'a- 
vait pas d'ordres» . Excellente occasion ! se dit l'ami- 
rai Jaurès. Ah ! vous demandez les premiers une 
défense et un poste à terre ! Le même jour, à midi, 
trois cents hommes étaient débarqués, faisaient pa- 
trouille, prenaient possession de la Montagne et y 
plantaient le drapeau tricolore, qui depuis lors flotte 
victorieusement sur ce point. Bientôt tout redevint 
calme, et, peu à peu, les innombrables marchands 
de Yokohama, qui avaient, une belle nuit, déserté 
la ville avec leurs bibelots , revinrent s'y installer. 
L'amiral anglais s'aperçut alors qu'il avait manqué 
l'occasion. Il chauffa à toute vapeur pour Hong- 
Kong et ramena un régiment entier qu'il campa sur 
une autre colline : mais c'était du réchauffé , il 
était trop tard, ce qui fit beaucoup rire nos malins 
Japonais. 



11. 



VII. 

YEDDO. 

Nos yakonines. — Meïaski. — La légation de France à Yeddo. 
— Palais f parcs, forteresses, jardins resplendissants de la 
ville. — Cortèges de princes. — Temple des quaraote-sept 
chevaliers qui se sont ouvert le ventre. — Le temple où Ton 
adore le dieu du mal de dents. — Odgi. — Un câble de che- 
veux. — La monnaie. — CSadeau du gouvernement japonais 
au duc de Penthièvre. — Le tour des papillons. 

29 avril 1867. 

Sous la conduite de M. Weuve, gracieusement 
mis à la disposition du duc par le ministre de 
France, nous partons pour Yeddo, la capitale du 
Taïkoun. Au premier abord, cette partie ressemble 
moins à une excursion de plaisir qu'à une reconnais- 
sance militaire en pays ennemi. Yeddo n'est pas 
encore ouvert au commerce : il est habité par un 
grandnombre d'hommes à deux sabres hostiles aux 
Européens; aussi le gouvernement japonais , qui est 
responsable de notre sécurité , ne nous permet-il 
pas de nous y aventurer sans escorte. Toutes les 
formalités sont accomplies, nos passe-ports délivrés, 
et , à l'heure dite, notre escorte vient nous prendre : 
le chef s'avance à sa tête et nous salue avec cette 



YEDDO. 191 

distinction à la fois affable et martiale dans laquelle 
excelle le Japonais. Nos ayakonines » sont au nom- 
bre de dix : ce sont de gentils cavaliers coiffés d'un 
chapeau plat et rond , en laque dorée , posé comme 
un plateau à dessert sur le sommet de la tête : deux 
grands sabres a gardes brillantes sont passés dans 
leur ceinture ; leur casaque est ornée dans le dos 
des armes du Taîkoun ; ils ont un large pantalon de 
soie de couleur, des sandales de paille et de longs 
étriers de bronze laqué, vrais petits bateaux d'un 
pied et demi de long sur lesquels le pied tout 
entier repose à plat; de larges écharpes d'étoffe 
servent de rênes à leurs chevaux noirs à crinière 
rasée, qui ruent soûs l'éperon. Ces braves cavaliers 
nous entourent et trottent à nos côtés, exactement 
comme nos gendarmes escortent des prisonniers : 
un piquet de quatre d'entre eux ouvre la marche 
et écarte la foule devant nous au cri de : ce Haï ! 
haï ! abounaï ! » Tantôt ils prennent des airs me- 
naçants quand la route est obstruée; tantôt enjoués, 
ils galopent deux par deux, côte à côte, en se 
donnant la main comme dans une gaie fantasia. 

J'ai remarqué aujourd'hui qu'à la porte de chaque 
village se trouvait une maison décorée de drapeaux ; 
sur les nattes qui forment le plancher de cette 
sorte d'estrade, devant de petits tabourets de laque 
sont assis quatre hommes presque dans l'im- 
mobilité d'une statue, écrivant les noms de 



192 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

fous les passants. Ici, le gouvernement sait tout et 
inscrit tout : chaque pèlerin , chaque voyageur doit 
déclarer ses nom, prénoms et profession, le but 
et la durée de son voyage; c'est là aussi que se 
payent les droits de douane, qui portent sur 
tout et qui rapportent des sommes immenses au 
trésor. 

Nous arrivons au bord du Lokungô après deux 
heures de route : une porte de bois et un poste de 
police nous avertissent que nous quittons le terri- 
toire franc : nos officiers d'escorte (ils ont tous le 
grade de capitaine dans Tarmée) exhibent nos passes, 
et bientôt nous traversons la rivière sur trois bacs 
légers. Une heure après , nous nous reposions à la 
ravissante tcha-jia de Meïaski, où trente-cinq 
jeunes filles (je les ai comptées!) servaient les voya- 
geurs : on nous a reçus dans un kiosque qui avait 
vue sur le jardin et où les paravents les plus mer- 
veilleux, les tringles de laque, tout, jusqu'à des 
kiosques à ranglaise en laque, qui vous reflètent 
de toutes parts comme le plus pur miroir, annon- 
çaient quelque chose d -extraordinaire. C'est en effet 
dans cette tcha-jia qu'a reposé le dernier Taïkoun : on 
nous montre religieusement conservées la natte sur 
laquelle il a couché, et des lampes funéraires qui 
brûlent encore en souvenir de lui. 

Cet infortuné Taikoun mourut peu de jours après sa 
visite à Meïaski^ et tout porte à croire qu'il fut assas- 



YEDDO. 193 

siné par des sicaires de Nagato. Triste pensée que 
celle de ces meurtres continuels au Japon! triste 
pensée pour nous surtout, Européens ! 

Mais j'aime mieux quitter ces souvenirs pour 
visiter le jardin qui s'étend à nos pieds ; c'est bien 
le jardin le plus drôle de la terre,. et je ne puis 
mieux le comparer qu'à un parc féerique regardé 
d'une hauteur par le gros bout de la lunette. II of- 
frait tout un assemblage bizarre d'arbustes nains 
pourpre, rert sombre , étendant leurs petites bran- 
ches biscornues sur de petits lacs à poissons rou- 
ges : allées lilliputiennes au milieu de parterres 
de pygmées, rivières-rigoles sur lesquelles étaient 
jetés des ponts de verdure larges tout aii plus 
pour laisser passer un rat , enfin tonnelles et 
berceaux où ne pourraient se nicher que des lapins, 
tel était ce diminutif de jardinet. Des voyageurs à 
deux sabres, et pour/an^ très-aimables, folâtraient 
avec des jeunes filles devant leur déjeuner à cent 
soucoupes, et nous appelaient pour nous faire par- 
tager et leur admiration pour les charmes de ce 
petit paysage , et les innombrables tassettes de 
saki que les servantes leur versaient. Nous nous 
sommes attablés avec eux, écorchant de notre mieux 
les quelques phrases aimables que nous nous figu- 
rons donner pour du japonais, et, après force 
salutations, compliments et sourires, nous nous 
sommes quittés les meilleurs amis du monde. 



194 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

A mesure que nous nous rapprochons de Yeddo, 
la situation devient moins rassurante; cette ville 
a eu de tout temps pour les a Todmns » (hommes de 
rOccident) raccueil le plus défiant; mais nos yako* 
nines répondent de nous, et c'est pour eux une rude 
besogne : je vois leur œil inquiet deviner les obsta- 
cles loin devant 'nous : brusquement ils nous font 
appuyer à gauche, sur le bord du sentier, pour laisser 
passer quelque samouraï (homme à deux sabres) 
que le saki a grisé et qui , la main sur la garde de 
son épée, — d'une de ses épées — fait des zigzags 
et des imprécations qui efirayeraiënt les moins ti- 
mides. 

Nous voici à Sinagawa , faubourg de la ville taî- 
kounale, qui a près de trois kilomètres, et qui , il y 
a deux mois, a brûlé dans toute sa longueur : déjà ce 
faubourg est reconstruit, et il nous semble que nous 
sommes au sein d'une cité de boîtes d'allumettes et 
de cages à jour. Ici, par exemple, au pas et l'œil 
ouvert ! Nos yakonines sont pour ainsi dire collés à 
nous et nous entourent comme d'une muraille vi- 
vante. Pauvres gens ! Dieu sait ce qui arriverait si 
quelque insulte noua était faite! Et, comme je ne 
veux pas leur faire l'outrage de croire qu'ils se 
sauveraient les premiers, je demeure assuré qu'ils 
seraient les premiers écharpés. C'est que nous 
sommes dans le quartier le plus fameux des a mai- 
sons de thé » et le plus mal famé de Yeddo. Là, la 



YEDDO. 195 

jeune noblesse désœuvrée vient festoyer ; et souvent 
les vapeurs du saki ont donné naissance aux rixes, 
aux complots et aux assassinats. 

Avant d'arriver à la légation, nous avions une vue 
superbe sur la baie où, derrière de gros îlots for- 
tifiés en granit, étaient au mouillage une douzaine 
de navires de guerre de la cour de Yeddo. Ces bauts 
blocs de fortification se détacbaient sur la mer de 
pourpre qui reflétait les derniers rayons du soleil : 
le canon retentissait à droite et à gauche : les tam- 
bours battaient la retraite dans les palais des daî- 
mîos qui couronnent les collines, et nous étions 
dans une foule où presque chaque homme portait 
au côté deux grandes lames de combat. Il y avait 
réellement quelque chose de saisissant dans ce spec- 
tacle : tout cet extérieur d'un peuple guerrier me 
reportait aux souvenirs de l'histoire du moyen âge, 
et il me semble que le coup d'oeil ne devait pas être 
autre, quand messire Bertrand duGuesclin faisait sa 
ronde sous les portiques et les donjons, au milieu 
de centaines de chevaliers en armures ! 

Enfin nous arrivons à la légation de France, et 
alors c'est le souvenir de l'estomac qui nous rap- 
pelle aux soins les plus prosaïques : il faut songer au 
dîner. Ainsi que M. Roches nous l'avait dit, la léga- 
tion était nue comme Eve ; c'était un toit, des pa- 
rois de papier et des nattes, rien de moins, rien de 
plus; cette immense baraque carrée était divisée en 



J96 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

corridors et en chambres par une cinquantaine de 
doubles lignes de rainures se coupant à angle droit, 
et où glissaient ces mobiles châssis dont je vous ai 
déjà parlé : ces châssis sont fort commodes ; en 
les déplaçant du bout du doigt (et ça glisse comme 
par enchantement), on forme, dans une salle qui 
ferait une immense salle de bal à Paris, une demi- 
douzaine de chambres carrées; et là où il y avait 
une série de chambres, on fait un corridor. Du 
reste, la distribution des appartements nous inquié- 
tait peu : ce qui était comique, c'est que le panneau 
que Ton faisait glisser pour s'échapper de sa cage 
de papier, enfermait le voisin : de là une volée de 
coups de poing qui détraquaient toute cette cité 
fragile. 

Bref, après un quart d'heure d'exploration dans 
notre nouveau dédale , nous trouvons à notre grand 
étonnement une table mise, avec nappe, fourchettes 
et serviettes. Nous allons remercier de son activité 
notre groom japonais, expédié en avant avec vivres 
et couvertures : Tchin-Tchin n'y comprend rien ! 
C'est donc une fée ! Oui, la voilà ! sous la forme de 
trois brillants militaires français, un lieutenant, 
M. Messelot, et deux maréchaux de logis, venus de- 
puis hier afin de dresser un polygone pour l'ar- 
tillerie japonaise. Nous faisons bien vite ménage 
commun, et, quoiqu'ils nous racontent avoir vu au- 
jourd'hui un ce samouraï » se carrer au milieu de la 



YEDDO. 197 

rue et dégainer pour les empêcher de passer, la 
soirée s'écoule rite, pleine de gaieté et d'entrain. 
La moitié de nos vivres n'était pas arrivée, ce qui a 
fait hautement apprécier la cantine de nos compa- 
gnons improvisés, aussi surpris que nous de ren- 
contrer des humains dans une case que nous 
croyions tous déserte. 

30 avril 1867. 

Ici il n'y a pas à plaisanter, il est impossible de 
faire un pas, sans notre vigilante escorte, en dehors 
de l'enceinte et de la porte solidement barricadée de 
la légation. Nous commençons la journée par une 
course à pied dans ces rues célèbres par tant de 
splendeurs passées et tant d'assassinats. M. Weuve, 
notre guide, a la bonne pensée- de nous mener à 
une montagne d'où nous dominons Yeddo dans 
toute son étendue : c'est le temple d'Atângo-Yâhmâ. 
Au sommet, une centaine de marches de granit 
nous conduisent à une vaste terrasse d'où tout le 
panorama se déroule devant nous sous les premiers 
rayons du soleil levant. 11 n'est rien que j'aime 
tant, avant d'explorer une ville, que de l'embrasser 
d'abord d'un seul coup d'oeil et de m'en rendre bien 
compte, afin de n'avoir plus à la parcourir ensuite 
en aveugle et en ignorant. 

La voilà donc devant nous la ville des jardins et 



198 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

des palais ! Elle s'étend comme un parc immense, 
dont Foeil ne découvre pas les. limites ; elle est baî- 
. gnée par la mer, traversée par un fleuve, et pré- 
sente, grâce à ses trente collines, un spectacle 
vraiment unique dans le monde. Yeddo compte trois 
villes : k Siro n , le palais du Taïkoun ; ce Soto-Siro» , 
les palais des daîmios ; et » Midzi )) , la cité mar- 
chande. 

Le ce Siro >) , qui a huit kilomètres de circonfé- 
rence, nous apparaît au centre comme une hardie 
citadelle élevée sur de gigantesques glacis de gazon, 
dont les pieds viennent se perdre dans des lacs et 
des canaux circulaires. Plus de trente ponts de 
granit relient la citadelle taïkounale à la ville des 
princes, qui compte plus de trois mille palais ! 

Le ce Soto-Siro tu est bien différent des villes ja- 
ponaises que nous avons vues jusqu'alors : ici, 
plus une seule maison de bois; ce ne sont quç 
grands rectangles au style sévère, en pierres blan- 
ches et noires à dessin régulier, fermés comme des 
forteresses et entourés de fossés alimentés d'une eau 
pure et courante. Ce sont là les résidences officielles 
de toute la noblesse japonaise, de tous ces daîmios 
batailleurs qui régnent en seigneurs et maîtres sur 
les laborieuses populations du Japon et les fertiles 
plaines dont les produits rapportent à quelques-uns 
jusqu'à trente millions de revenu ! Il n'y a pas bien 
longtemps, tous ces vassaux du Taïkoun venaient 



YE0DO. 100 

passer une année sur trois dans la cité sacrée, pour 
rendre hommage au suzerain qui voulait, dans son 
faste oriental» commet Louis XIV à Versailles avec la 
noblesse de France, réunir les grands pour les éclip- 
ser de tout Téclat du pouvoir unitaire. Certes, ce 
devait être une belle ostentation d'apparat féodal, 
quand on pense qu'il y avait dix-huit dalmios d'o- 
rigine sacrée, trois cent quarante-quatre daîmios 
créés par le Taîkoun depuis plus de deux siècles, 
et près de quatre-vingt mille <( hattamothos » ou 
grands capitaines et chevaliers ! Ces princes étaient 
obligés de venir à Yeddo rendre a l'hommage )? , 
accompagnés de leurs harems, de leurs officiers et 
de leurs troupes. Chacun mettait son amour-pro- 
pre à s'entourer du cortège le plus brillant. 
Chacun traînait à sa suite en moyenne huit 
à neuf cents personnes qui logeaient dans cette 
véritable ville intérieure qu'on appelle un palais de 
daîmios. Je ne vous étonnerai plus alors en vous 
parlant des parcs d'artillerie, des champs de ma- 
nœuvre que contiennent un grand nombre de ces 
palais, et des nuages de fumée qu'au milieu des dé- 
tonations roulantes du canon, nous voyions s'élever 
au-dessus de magnifiques bouquets de verdure. 
Aujourd'hui beaucoup de ces palais sont pres- 
que déserts, et le nombre des daîmios résidant 
dans la capitale ne peut plus se comparer à celui des 
années passées. C'est que, il y a quatre ans, Tingé- 



800 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

rence croissante des Européens a hâté encore, par 
un coup plus décisif, la révolution sociale et poli- 
tique dans ce pays, qui était si heureux avant leur 
apparition; et, soit manque d'habileté de la part du 
Taïkoun, qui en disséminant ses vassaux inquiets, 
presque' rebelles, avait espéré écarter les dangers 
de ses relations avec les Européens ; soit recrudes- 
cence d^insubordination et d^insolence delà part des 
daîmios qui voulaient forcer la main au maire du 
palais ; bref, Tobligation de résidence et d*hommage 
rendu à Yeddo fut levée : chaque daîmio retourna 
dans ses fiefs, où son humeur chevaleresque et pa- 
triotique n'est plus aigrie, il est vrai, par le contact 
immédiat des hommes de TOccident, mais où il 
a pu grandir son pouvoir féodal sans être inquiété 
par la présence du suzerain, fortifier ses ports, 
équiper de plus fortes armées, lever plus fière» 
ment la iéiey et, par une union morale avec tous 
les daîmios de son parti , créer dans tout Tempire 
une ligue de rébellion et d'indépendance contre 
laquelle les troupes taikounales sont venues se 
heurter pour se faire vaincre. Telle est la cause de 
l'abandon de Yeddo par toute cette noblesse qui en 
faisait le plus éclatant boulevard de la chevalerie et 
qui a donné à cette ville un cachet indescriptible ! 

Toutefois les rues sont encore animées, et nous les 
parcourons avec curiosité : les portiques des palais 
des princes sont ornés des blasons dorés de leurs ar- 



YEDDO. 201 

moiries. Nous rencontrons des compagnies de fan- 
tassins appartenant à différents daîmios : les officiers 
nous saluent avec grâce. Je me souviens d'une col- 
line que nous descendions pour passer de Soto-Siro 
à la cité marchande , et où le coup d'œil était vrai- 
ment frappant. Nous marchions entre des murailles 
de granit qui entouraient de grands parcs , et im- 
médiatement au-dessus du mur s'élevait une haie 
large de cinq à six pieds et haute de trente à qua- 
rante, taillée avec perfection : c'était une haie en- 
tièrement en camélias, en azaléas et en lauriers : 
émaillée de fleurs écarlate se détachant sur le vert 
sombre, et entourée des vols folâtres des oiseaux 
sacrés au plumage blanc, elle me semblait plus bril- 
lante et plus féerique que tout ce que i»on imagi- 
nation avait rêvé des jardins suspendus de Babylone ! 
Toute la pente de la colline déroulait de pareils 
étages merveilleux de feuillages et de fleurs ! 
A ce moment nos yakonines se serrent rapi- 
dement contre nous d'un air à la fois grave et em- 
pressé : ils nous mettent à l'écart sur la gauche de 
la route pour laisser passer tout un cortège qui 
s^avançait majestueusement. C'était le prince Matze- 
dera-Sétzouno-Kami qui se rendait à la promenade : 
des hérauts (bleu de ciel) le précédaient et écartaient 
la foule. J'ai beaucoup ri en apprenant que le sabre 
qu'ils portent au côté est un sabre.de bois! Puis 
foute une procession de hallebardiers, d'arbalétriers, 



202 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

de fauconniers» de damoiseaux et de pages escortait 
pompeusement le » norimon » laqué, porté par huit 
hommes, où Sa Seigneurie était assise les jambes 
croisées, avec un sabre .sortant de deux pieds en 
dehors de. chaque fenêtre ; elle ne daigna pas abaisser 
les regards sur notre troupe sacrilège, qui se per- 
mettait de fouler le sol sacré du Nippon. 

La cité marchande est pleine d^une foule affairée 
qui lui donne beaucoup d'animation : dans cette 
ville, comme dans les deux autres, les rues 
sont d'une propreté inouïe, et ressemblent aux 
allées d'un parc; mais ce n'est plus un plaisir de 
s'y promener quand il faut errer comme le prison- 
nier entre une compagnie de gendarmes, tenir le 
revolver en évidence et l'œil ouvert de tous côtés. 
Ce qui me frappe, c'est de voir combien les pré- 
cautions sont prises contre l'incendie : de distance 
en distance , s'élève sur les points principaux de la 
ville un haut clocheton de bois, en forme de colonne, 
où l'on monte par une série d'échelles et d'où 
l'on domine tout le quartier; au sommet se trouve 
une magnifique cloche de bronze pour sonner le 
tocsin. Presque dans chaque maison il y a une 
pompe en bois prête à fonctionner, et tous les cin- 
quante pas sont dressées des pyramides de seaux 
cerclés en cuivre brillant et remplis d'eau. 

En quittant la cité marchande, nous sommes arri- 
vés , après une heure de marche le long de parcs 



YEDLO. 203 

magnifiques, au temple de Senga-Routchi. On y 
monte par une grandiose allée de cyprès; du haut 
des terrasses Ton ne voit que bosquets fourrés et 
vallons verdoyants qui , au sein même d'une ville 
de plusieurs centaines de mille habitants, respirent 
la tranquillité des bocages chantés par Virgile. 
Mais, dans ce lieu paisible où les beautés de la 
nature sont répandues à profusion, s'élèvent des 
pierres sépulcrales qui rappellent le drame san- 
glant dont tout le Japon a été ému, il y a un demi- 
siècle. 

Là, en effet, sont les tombes de quarante-sept 
chevaliers; ici , le puits où ont été jetées leurs têtes 
ensanglantées ; plus loin, la salle du temple où des 
statues de grandeur naturelle représentent ces héros 
japonais en grand costume de guerre, lesquels, avec 
ledélireetrensembledeTenthousiasme, se sont ou- 
vert le ventre. Voici l'histoire de ce drame, racontée 
par M. Lindau. Une querelle s'était élevée au conseil 
d'État entre le daïmio Assano-Takounino-Kami et 
un grand ministre : à la suite de quelques mots vifs 
et insultants où l'honneur avait été enjeu, Assano 
rentre dans son palais, déclare que son antagoniste 
a forfait ^ l'honneur et aux lois de la chevalerie, et 
il demande aux siens de le venger par de sanglantes 
funérailles. Alors, rassemblant toutes ses femmes 
et tous ses officiers, retournant en signe de deuil les 
riches nattes de la salle d'honneur, revêtant enfin 



204 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

ses plus beaux habits d^apparat, il dicte ses der- 
nières volontés, lève son sabre jusqu'à Ja hauteur 
de son front en signe de salut et d'adieu, puis, d'un 
seul coup, s'ouvre les entrailles. 

Le lendemain, le soleil ne s'était pas encore levé 
que déjà quarante-sept de ses plus fidèles chevaliers 
avaient vengé sa mort et rapporté sur la tombe de 
leur maître la tète de celui qui l'avait insulté. Déjà 
aussi, suivant en cela les lois sacrées du Japon , ils 
s'étaient réunis dans le temple, et, à un signal 
donné, s'étaient ouvert leurs quarante-sept ven- 
tres. 

C'est là, je crois, un des traits les plus frappants 
des mœurs japonaises déjà si bizarres : la haute posi- 
tion de ces illustres meurtriers , vénérés comme des 
héros par tout bon Japonais , a donné plus d'éclat à 
leur histoire ; mais rien n'est plus commun dans ce 
singulier pays, et il ne se passe pas d'année sans 
qu'il y ait des centaines d'exemples de ces duels au 
suicide entre les nobles. D'abord, tout Japonais doit 
être préparé à faire le sacrifice de sa vie pour don- 
ner la mort à celui qui a ofiensé son suzerain. En- 
core plus susceptibles sur le point d'honneur que ne 
l'étaient nos preux, ils veulent la mort de* l'adver- 
saire comme vengeance de l'outrage. Eh! ne de- 
vons-nous pas, nous aussi, nous souvenir des 
a combats à mort en champ clos » et de ces duels 
appelés tt le doigt de Dieu )) , où , au nom de la re- 



YEDDO. 205 

ligion , on justifiait le meurtre et on faisait de la 
victime le coupable ? 

Au Japon, dès que te meurtre a été commis, 
l'assassin s'ouvre le ventre afin de prouver que, s'il 
a su donner la mort, il sait aussi la soufirir; s'il 
survit à son forfait , il est honni , traité de lâche et 
mis à mort au nom de la loi ; s'il s'exécute vaillam- 
ment, sa mémoire est honorée comme celle d'un 
brave. Souvent les deux adversaires s'ouvrent le 
ventre chacun chez soi , à la suite de la querelle , 
tranquillement et d'un commun accord ; même après 
le meurtre de ces sacrilèges Européens , tous les 
assassins, excepté deux, se sont fièrement immolés 
au nom de l'honneur. Rien, paraît-il, n'indique 
sur leurs traits, au moment suprême, la crainte ou 
l'hésitation. Eh bien , quand on compare ces mœurs 
à celles du reste de l'Orient, quand on songe aux 
flèches perfides du sauvage Calédonien, au kriss 
traître du Malais qui frappe dans le dos, à la lâche 
cruauté du Chinois, on ne peut s'empêcher, tout 
en blâmant la barbarie avancée du Japonais , d'ad- 
mirer son âme chevaleresque et altière, abusée par 
des traditions mythologiques et l'éclat de l'histoire 
de ses ancêtres, mais imbue par-dessus tout de la 
religion du point d^honneur, et forçant encore dans 
ce nouvel écart les traits déjà si marqués de la féo- 
dalité et de la chevalerie. 

Comme nous rentrions à la légation pour déjeu- 

III. 12 



306 PÉKlfî. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

ner, le ministre des affaires étrangères a Jshaio- 
Tchikousonno-Kami » vient rendre visite au duc 
de Penthièvre ; il est orné des plus beaux sabres que 
j^aie encore vus et qui sont , par parenthèse » pres- 
que aussi grands que lui. C^est le revolver à la cein- 
ture que nous recevons rillustre personnage, qui est, 
du reste , d'une politesse exquise dans toutes ses 
manières. Il faudrait bien se garder de croire que 
nos armes offus'iiuent en rien la fierté nationale des 
Japonais ; rien au contraire ne leur semble plus na- 
turel : leurs sabres sont toujours le plus beau joyau 
de la famille ; ils ne comprennent pas Thomme sans 
arme. Nous apprenons même aujourd'hui par nos 
interprètes une chose assez curieuse , c'est que nos 
yakonines sont tout désillusionnés de voir apparaître 
le duc de Penthièvre, un daîmio français, armé et 
habillé sans plus de distinction que ses compagnons 
de route. Ils espéraient sans doute que le duc ne 
sortirait qu'avec deux ou trois sabres au travers du 
corps et couvert de quelque brillante armure de fer 
comme celle d'un Don Quichotte : nous en sommes 
donc réduits à nous avouer qu'à leurs yeux nous 
avons fait un fiasco complet^ et qu'ils nous prennent 
pour des marchands, ce qui est le terme le plus 
méprisant au Japon. 

Les marchands , les voilà! Ces visiteurs à l'appa- 
rence plus modeste succèdent au grand ministre , 
inondent les corridors en papier de notre demeure, 



TEDDO. 207 

étalent des millions de bibelots ravissants, et se 
prosternent devant nous trois avec une componc- 
tion religieuse qui nous fait pressentir ce qui nous 
attend. Les bons négociants ne nous appellent que 
tt daîmios franzés n , et veulent nous extorquer nos 
malheureux écus dans des proportions formidables, 
à la hauteur de notre grade. Il ne nous reste qu*à 
nous arracher à la tentation , car si Ton y cédait on 
serait ruiné en quelques heures. 

Grande faveur! le gouverneur nous fait dire, 
avec tout un tourbillon de salamalecs, que nous 
serons le troisième a party » européen auquel il 
permet de visiter le jardin du Taîkoun. En une 
heure nous sommes dans ce parc magnifique. Pont- 
levis, créneaux, remparts et bastions de granit cei* 
gnant un ilot de près de deux kilomètres car- 
rés ; voilà ce qui d'abord frappe nos regards. Nous 
avions vingt-cinq hommes d'escorte, et beaucoup de 
jeunes nobles s'étaient réunis près des avenues et 
sous les portiques cyclopéens, sans doute avec Tes- 
poir de nous voir dans un costume tout bardé de 
fer! Nous avons parcouru avec bonheur les allées 
de ce parc splendide'où Ton passe sans transition 
de la forteresse héraldique et sévère au jardin 
de plaisance le plus coquet. Kiosques donnant 
sur la mer, lacs couverts d'oiseaux sacrés au 
plumage doré et argenté , ombrages variés d'arbres 
pourpre, voile léger de glycines suspendues et 



208 PÉKIN. TEDDO. SAN FRANCISCO. 

ondulantes, eaux limpides et brillantes où se re^ 
flëtent ces douces couleurs; fauconneries avec 
tous les appareils curieux de la cbasse seigneu- 
riale , l^iosques de musique, de chasse ou de danse, 
quel ravissant Éden ! Oh ! quand le Taîkoun donne là 
une petite fête de famille, comme on doit s*amuser! 
Les soins et les préparatifs du diner ont agréable- 
ment occupé ie reste de l'après-midi; mais la cui- 
sine n'est pas facile à confectionner chez ce peuple 
à Tâme compatissante, qui verse libéralement le 
sang des hommes, mais qui ne tuerait pas un 
agneau et ne tordrait pas le cou à un canard pour 
tout Tempire du monde ! Nous nous sommes endor- 
mis au son du tocsin retentissant dans le lointain ; 
les incendies sont si fréquents, et il y a tant de cam- 
paniles disséminés dans cette ville immense, que 
Toreille s'habitue sans inquiétude à cette étrange 
harmonie du soir. 



i^ mai 1867. 

Partis de bon matin sur nos excellents petits che- 
vaux, nous avons traversé au pas, par prudence, 
toute la ville de Yeddo. Ce n'est pas peu dire, 
quand on songe qu'elle a environ quatre-vingt dix 
kilomètres carrés! Aucun désagrément n'est venu 
à rencontre de cette promenade, où tous les spec- 



TEDDO. 800 

tacles les plus variés se sont successivement dérou- 
lés devant nous. Au bout de deux heures et demie 
nous étions à Tun des temples les plus fameux , 
celui d'Asaxâ, égayé ce jour-là par le bruit d'une 
foire installée dans les longues avenues dallées 
qui s'étendent aux environs. Quatre lanternes ron- 
des en papier, chacune haute de trois grandeurs 
d'homme, en décoraient le péristyle : le fossé pour 
les aumônes avait huit mètres de long, et on y 
voyait une épaisseur de plusieurs pieds de monnaie 
de cuivre jetée depuis le matin par les nombreux 
pèlerins. Je ne sais si la a bonzerie » d'Asaxâ compte 
autant de prêtres que de dieux , mais pour vous 
donner une idée du panthéisme de ces contrées, 
je puis vous dire que ce temple est surtout connu 
sous le nom de a Séjour des trente-trois mille trois cent 
trente-trois divinités. » Deux d'entre elles sont en 
grand honneur : àl'une, les jeunes femmes viennent 
demander la faveur d'avoir un fils et non une fille, 
et apportent un coq en ofirande : les prêtres mangent 
le coq, et le dieu — dit-on — se charge du reste; 
l'autre , représentée par cinquante tableaux les plus 
bizarres, pouvait, à cette heure, compter plus de 
trois à quatre mille adorateurs ; c'est le dieu du mal 
de dents ! Les patients venaient lui ofirir leur obole, 
puis mâchant et remâchant une boulette de papier, 
jusqu'à ce qu'elle devint comme du mastic, ils la 
projetaient sur un des tableaux a\ec une adresse 

12. 



210 PÉKIN. TEDDO SAN FRANCISCO. 

bien supérieure à la nôtre, quand, il y a à. peine 
deux ans , nous couvrions aussi de boulettes le pla- 
fond du collège. Le tableau, quoique très-haut 
suspendu , en devenait tout blanc. Le pèlerin avec 
sa boulette a-t-il envoyé son mal.... au dieu? — Il 
s'efforce du moins de le croire, et il se retire avec 
la conviction d'être guéri. Quant aux ex-voto, en 
les regardant, on aurait pu se croire dans une 
chapelle catholique de port de mer : ce n'é- 
taient que représentations de pêcheurs et de mate- 
lots luttant contre la tempête , en danger de. nau- 
frage, et sauvés miraculeusement. La peur serait-elle 
donc, dans toutes les religions, comme sur toutes les 
plages, de l'orient à l'occident, le plus stimulant 
aiguillon de la ferveur? 

Quant à nous, la peur nous fait fuir au plus vite 
cette foule religieuse : un samouraï s'était approché 
tout menaçant de Fauvel, avait répondu fièrement aux 
deux yakonines qui , se serrant contre notre ami , 
avaient enjoint au guerrier arrogant de se retirer, et 
qui forçaient le pas pour ne pas avoir à entamer la 
lutte : ils en étaient devenus tout pâles. Des jardins, 
nous passâmes au théâtre par des corridors décorés 
de grandes poupées de cire dans des positions im- 
possibles : la cérémonie d'un suicide à ouverture de 
ventre y était brillamment représentée; c'était un 
saint modèle offert à l'imitation des jeunes géné- 
rations de la noblesse, Des marchands forains japo- 



YEDDO. 211 

nais y exhibaient des vues photographiques représen* 
tant les merveilles de TEurope : la colonne Vendôme 
et les boulevards de Paris , les portraits des princi- 
paux souverains de FEurope et celui de la Belle 
Hélène , le Mont-Blanc etla cascade du bois de Bou- 
logne. Le Guignol de céans était "un polichinelle 
superflu qui faisait rire , non comme chez nous les 
marmots et les nourrices , mais une foule d*officiers 
à deux sabres, pleins de majesté au milieu de ce 
spectacle enfantin. 

Une promenade d*une heure et demie nous mena 
ensuite au village d'Odgi : nous passions insensible-* 
ment de la cité à la campagne; les rues devenaient 
peu à peu des sentiers ombragés de glycines en 
fleur ; les eaux qui emplissaient tout à Fheure les 
fossés des donjons, s'enfuyaient en ruisseaux sinueux 
sous les berceaux d'azaléas : rien de charmant comme 
ces méandres au milieu d'un paradis de verdure. 
Ah ! qu'elle est belle et riante la nature du Japon ! 

Le déjeuner se fit à la Tcha-jia d'Odgi , une série 
de kiosques élégants, situés à Tombre de grands 
arbres , près d'une cascade et sur le bord même du 
torrent. Une trentaine de jeunes filles nous y re- 
çurent avec les amabilités ordinaires : elles nous 
servirent des œufs, du riz, du poisson, du saki et du 
thé : nous avions l'air de chevaliers égarés dans les 
jardins d'Armide. Sous un féerique rideau de ver- 
dure s'étageaient les tourbillons de la cascade, et les 



212 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

globules liquides, comme une gaze vaporeuse, reflé- 
taient toutes les vives couleurs du prisme solaire. 
Grâce à cette heureuse absence de a shocking » qui 
caractérise les mœurs naïves de ce pays , une cin- 
quantaine de jeukies filles et de jeunes garçons folâ- 
traient dans les eaux vives du torrent. Bientôt une 
grande agitation se manifeste : nous voyons fuir 
toute la foule clapotante au milieu de Teau et des 
roches, devant un long serpent d*un vert moiré qui 
remontait le courant la tête haute : dans cette course 
acharnée, le serpent était encore vainqueur de la 
femme ! 

Dès que nos chevaux et nos fidèles bettos furent 
reposés, nous reprîmes le chemin de la cité en sui- 
vant la crête des collines, où les cultures de thé et 
de pois en fleurs se déroulaient au loin devant nous. 
C'était tout à fait la campagne; de simples mai- 
sonnettes de laboureurs bordaient le sentier ; 
c*est dire que nous y retrouvions les aohâîhô» , les 
sourires, les invitations à nous arrêter à chaque 
porte pour prendre le thé en famille , les ofirandes 
de fleurs, et tout cet ensemble charmant qui m'avait 
tant frappé dans notre première promenade an 
Japon. 

Non loin de Tentrée de la ville est Tarsenal : on 
y avait été prévenu de notre visite , et nous y fûmes 
reçus par un groupe de grands seigneurs. Après 
la classique tassette de thé, les gâteaux et la pipe. 



YEDDO. 213 

qui sont la première offre de tous les hôtes, le 
directeur japonais de cet arsenal, M. Da-Keda, 
nous le fit visiter en détail , et je ne saurais vous 
dire combien nous avons été frappés des résultats 
qu'a obtenus cet homme vraiment supérieur. Il n'est 
jamais allé en Europe ! jamais un Européen ne Ta 
aidé en quoi que ce soit ! il a appris seul le hollan- 
dais dans des livres, et, une fois cette langue acquise, 
il s*est hardiment lancé dans les sciences mathé- 
matiques, dans la mécanique et la chimie. Tou- 
jours avec le seul secours de ses livres, il a con- 
struit un grand nombre de machines, puis il en a 
fait venir trois ou quatre d'Europe, et nous avons vu 
ses canons rayés , ses carabines rayées , ses pièces 
de montagne et ses obusiers ; nous l'avons vu & 
l'œuvre , et c'a été une grande joie pour nous de 
pouvoir le féliciter bien sincèrement. Oui , ce peuple 
est bien attachant dans tout ce qu'il fait! Tandis 
que la paresse et le statu quo sont les lois normales 
de tous les Orientaux, le travail a du charme pour 
le Japonais : il veut apprendre, et il ne semble être 
resté si longtemps dans l'isolement le plus complet 
de la civilisation occidentale, que pour amasser des 
trésors d'énergie, d'entrain et de persévérance qui 
vont , du premier coup , en faire la première nation 
de l'Orient. 

Comme nous tournions l'angle d'un grand parc, 
et que nous passions le portique blasonné d'un 



2U PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

manoir seigneurial, M. Weuve nous raconta un de 
ces drames dont Fhistoire des dernières années 
fourmille et qui ne sont que les préludes de la ter- 
rible révolution dont les Européens sont la cause 
au Japon. 

Parmi les daïmios du parti national pour qui le 
sol du Japon est sacré, les Occidentaux des barbares, 
et les daïmios du parti progressiste «des vilains for- 
faisant à Thonneur t> , se distinguait un certain 
prince deMito, dont la cour égalait presque en splen- 
deur celle du Taïkoun. Comme dans toutes les 
maisons princières de ce pays , ses nombreux che- 
valiers avaient épousé et même exagéré les haines 
du seigneur. Aussi un beau soir jurèrent-ils la 
mort du prince Kamouno-Kami , du parti étran- 
ger , à qui appartenait le palais que nous cô- 
toyions. A la première brume du soir, au mo- 
ment où le Prince sortait en norimon du portique , 
quinze hommes relevant leur capucjion et rame- 
nant leur écharpe sombre sur leur visage, se pré- 
cipitent sur lui , Fassassinent au milieu de ses 
gardes surpris , jettent sa iète dans son propre pa- 
lais; puis ils reviennent en pompe, après avoir 
assouvi leur vengeance nationale , s^ouvrir le ventre 
dans le palais de Mito. 

Nous rencontrons à chaque instant de ces hommes 
dont la tête est enveloppée d'une écharpe, et qui 
marchent en portant la main sur la garde de leur 



YEDDO. 215 

sabre; ils ont quelque chose de fantastique. Quand, 
le soir y ils glissent comme des fantômes le long 
des murs des citadelles^ quand raisonne le cli- 
quetis de leurs sabres au milieu du silence de 
la nuit, comme si 

Dans son vol criminel, le sombre esprit du soir, 
Sur le guerrier courant jetait son manteau noir, 

Timagination se remplit de tous les souvenirs et de 
toutes les images des scènes tragiques qui ont illus- 
tré les nocturnes spadassins de cette nouvelle Ve- 
nise. C'est dans ces hommes masqués qu'il faut 
chercher les frères des assassins de Heusken, de 
Vos , de Deker et de tant d'autres victimes. 

Ah! voici un spectacle que j'aime mieuTL : nous 
croisons tout un harem de daimio , brillant cortège 
d'une vingtaine de jeunes femmes qui s'en vont à la 
promenade pour respirer les douces brises du soir. 
Il y a bien deux ou trois vieilles desséchées qui 
ouvrent la marche, mais tout le reste est mignon, 
rieur, parfumé et enchanteur. Pleins d'admiration , 
nous demandons aux a messieurs» attachés à la suite 
de ces dames, quel est l'heureux propriétaire de ce 
joli poulailler. — C'est le prince Sakaï-Imonnino- 
Kami, nous ont-ils répondu d'un air ingénu et 
d'une voix presque féminine. 

Quelqu'un de nous disait ce matin que les yaKo- 
nines étaient des poltrons et qu'ils n'oseraient jamais 



216 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

nous faire respecter : nous avons eu, en rentrant , 
la preuve du contraire. Un samouraï ayant fait 
mine de vouloir nous barrer le chemin, puis ne 
nous ayant laissé qu'une place trop exiguë pour 
passer, nos cavaliers Tentourent et Tinsultent; et 
lui de se prosterner le front contre terre en im- 
plorant le pardon d'une voix tremblante. Nous 
avons obtenu de nos hommes qu'ils ne le frappas- 
sent pas de leurs cravaches sur la tête, cequi est une 
si affreuse humiliation pour un Japonais ! 

2 mai 1867. 

Nous sommes partis ce matin de bonne heure, à 
cheval, pour de nouveaux temples : je vous ennuierais 
en les décrivant, je passe donc sous silence les sta- 
tues incroyables , les allées majestueuses, les cloche- 
tons à neuf étages en bronze du temple de Mio-Houd- 
chi,pour ne citer que deux faits assez curieux. D'a- 
bord un ex-voto qui se compose d'un véritable câble 
ayant neuf pouces de tour et cent pieds de long , fait 
entièrement en queues de cheveux de Japonais! 
C'est le testimonium de Jerveur le plus frappant 
que Ton puisse voir dans ce pays-ci, car il n'est rien 
à quoi chaque homme tienne plus qu'à cette partie 
de sa coiffure qui a peut-être en tout dix centimè- 
tres de long. Pensez donc combien il aura fallu de 
Cœurs religieux pour former une telle offrande ! 



YEDDQ. 217 

L'autre curiosité est un tableau représentant 
deux très-jolies personnes, fameuses par leurs 
exploits très-peu monastiques, et (chose étrange!) 
proposées comme but de pèlerinage et comme un 
saint exemple à toutes les demoiselles japonaises. 

Bientôt après nous étions au temple de Fondo- 
Sama, que nous avions gagné en suivant toujours 
ces rues féeriques , garnies de bastions ou perdues 
sous Tombrage de haies gigantesques : après un 
frugal déjeuner dans la plus proche tcha-jia, nous 
grimpions les escaliers qui conduisent au temple. 
Dans une cavité du roc , plusieurs filets d'eau 
s*élançaient en formant une courbe élégante, et 
réunissaient en une jolie cascade leurs jets conver- 
gents : c'est une eau sacrée , où l'on vient en pèle- 
rinage des parties les plus éloignées du Japon. 

Dans l'après-midi nous allons à la Monnaie, Reçus 
par le directeur et le vice-directeur des afiaires 
étrangères, nous avons parcouru tous les ateliers, 
et j'avoue que , pour la première fois depuis mon ar- 
rivée au Japon , je n'ai plus trouvé ce fini et cette 
recherche dans l'art qui caractérisent le peuple ja- 
ponais : beaucoup d'argent était perdu dans la fonte, 
dans le coulage, dans chaque point du travail. Une 
fois coulé grossièrement en lames plates de deux 
centimètres de large , l'argent ne passe plus par 
aucune opération mécanique régulière : il est coupé 
approximativement en petits rectangles que l'on pèse 



218 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

jusqu'àce qu'ils ne dépassentplus le poids voulu ; puis 
un ouvrier les met entre deux matrices, et un autre, 
vraie machine humaine, donne avec une grande 
régularité un grand coup de marteau pour impri- 
mer le coin. Le rectangle est la forme adoptée 
pour Tor et pour Targent : le ni-hou vaut 3 fr. 30 , 
Yichi-hou, 1 fr. 65; puis viennent les fractions 
divisionnaires du hou. 

Depuis notre arrivée dans la capitale du Taîkoun, 
c'est la première fois aujourd'hui que nous trou- 
vons dans les rues un véritable embarras à mar- 
cher et de plus une certaine inquiétude. Dans les 
quartiers que nous traversons, évidemment l'Eu- 
ropéen est moins connu, car une foule compacte de 
plus de quinze à dix-huit cents personnes nous en- 
toure , nous pousse , nous dévore du regard : le cri 
de aTodgin! Todgin!» retentit de toutes parts, et à 
chaque carrefour la foule devient plus nombreuse et 
plus pressante. Nous n'avons pourtant pas résisté à 
la tentation de visiter un magasin de soie très-re- 
nommé, qui avait cent cinquante mètres de long sur 
soixante de large, et où, sur les nattes les plus fines, 
cent commis étalaient des soies et des crépons de- 
vant des princesses accroupies. Plus loin, nous nous 
arrêtons un instant dans une rue étroite, pour 
acheter des peintures sur papier qui nous semblent 
assez originales; à peine sommes-nous descendus 
de cheval, que la rue est entièrement inondée par 



YEDDO. 219 

la foule y la boutique envahie , notre escorte accu- 
lée. Nous entendons un grand bruit; ce sont nos 
yakonines restés à cheval qui ne veulent pas céder 
devant le flot envahissant qui les sépare de nous, et 
qui, poussés à bout, font caracoler et ruer de droite 
et de gauche leurs chevaux impatients; des cla- 
meurs s'élèvent, et ils nous demandent de partir 
au plus vite, ce qui, je vous assure, est lestement 
exécuté ! Quand nous vîmes , en efiet, que tout le 
cercle qui venait d*ètre élargi, grâce aux ruades, se 
composait d'hommes à deux sabres, et que c'était 
sur les pieds de ces aristocrates fanatiques que nos 
yakonines avaient gaillardement marché, nous fû*^ 
mes efirayés des conséquences qu'aurait pu avoir cet 
incident. Nous partîmes en rang et avec calme, mal- 
gré les cris de «Pégué kindà! » (Va-t'en, canaille!) 
qui résonnaient à nos oreilles; et nos bons cavaliers 
nous remercièrent de leur avoir si vite obéi, « car 
cette foule était, disaient-ils, animée de sentiments 
très*hostiles : c'étaient des «samouraï» rebelles ar- 
rivant de l'intérieur avec tous les préjugés du fana- 
tisme, et voyant pour la première-fois des Occiden- 
taux)). 

Ainsi , il y a huit jours , à ma première course , je 
irous disais, dans mon premier enthousiasme, que 
c*était ici qu'il fallait venir pour trouver le peuple le 
plus poli de la terre ; aujourd'hui je suis obligé de 
dire qu'il est difficihs de se promener au sein d'une 



220 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

multitude plus hostile ! Cette contradiction n'est pas 
mienne, mais bien celle des faits eux-mêmes! En 
ce court espace de temps, les impressions les plus 
opposées se sont fait place dans mon esprit; car 
nous avons vu deux classes distinctes dans ce pays 
où les divisions sociales sont si tranchées. Le pre- 
mier jour , les paysans et les laboureurs , race sim- 
ple et candide , la plus hospitalière du monde ; plus 
tard y Taristocratie de la cité sainte, ou des cités de 
Tintérieur, aveuglée parle fanatisme national. Mais 
le premier accueil m*a tant charmé et si sincère- 
ment impressionné, que jamais, non, jamais je ne 
Toublierai. 

Le soir de cette mémorable journée , nous avions 
à diner un interprète du Gorodgio (grand conseil 
du gouvernement), messire Ita-Sima, qui apportait 
au duc de Penthièvre, de la part des ministres , un 
cadeau consistant en deux arbustes nains d*une 
grande élégance : l'un, haut de deux pieds, repré- 
sente un chapeau pointu ; Tautre est un pin d'une 
espèce fort rare, âgé de plus de dix ans, dontles 
branches torturées , s'échappant de ce tronc en mi- 
niature, portent de charmantes petites touffes: il a 
tout à fait l'air d'un petit vieux ! Mais il est regret- 
table que ce cadeau soit si peu portatif, et nous 
serons obligés de l'abandonner sur le « sol sacre du 
Nippon w . On nous a explique à cette occasion que 
les daîmios se faisaient ainsi fort souvent entre eux 



TEDDO. 221 

des cadeaux d*amitié , mais ce sont toujours ou des 
arbustes rares , ou des fleurs éclatantes , ou des 
fruits d'une grande beauté. Avec ce lact exquis que 
je retrouve en tout chez eux, les cadeaux qu'ils se 
font entre égaux dans la même société ne sont jamais 
ni d'or ni d'argent , ni de valeur de commerce. Ici , 
les classes élevées, comme les plus pauvres, ont 
dans leurs manières une délicatesse que nous ne 
cessons d'admirer chaque jour ; leurs inflexions de 
tête, l'étiquette du salut et du prosternement , le 
sourire éternel, les phrases les plus gracieuses 
sont les préludes ordinaires de toute conversation : 
ajoutez que leurs mains , celles des femmes surtout, 
sont petites et distinguées au possible. 

J'allais oublier leur adresse ! Ce soir, nous avons 
organisé dans une des salles de la légation une 
grande représentation de faiseurs de tours et de 
jongleurs : des tables font l'estrade ; tout le reste 
de nos bougies est étalé en ligne de bataille , fiché 
dans des tronçons de pommes de terre et des gou- 
lots de bouteilles. L'orchestre se compose d'un 
bonhomme accroupi qui tape à tour de bras sur un 
tambourin assourdissant. Je passe une foule de 
tours charmants exécutés par une jolie jongleuse, 
pour vous décrire le u tour des papillons n , si célè- 
bre dans le monde des prestidigitateurs, mais qui 
ne peut être fait que par un Japonais. Le voici : no- 
tre bonhomme a pris une feuille de papier, l'a 



222 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

plîée en quatre, et, la déchirant adroitement de 
Tongle , il en a fait un papillon blanc de grandeur 
naturelle; puis, agitant gracieusement son éven- 
tail , il a soulevé mollement des aires régulières de 
vent qui ont fait, pendant plus de vingt minutes, 
voltiger légèrement son papillon dans la chambre. 
Rien de gracieux comme ce vol capricieux, plein de 
folles oscillations , de la petite bête blanche qui 
allait, venait, montait et descendait tour à tour en 
battant des ailes I On aurait juré , je vous assure , 
que c*était un véritable papillon ; mais la main 
nerveuse du jongleur accroupi était toujours là, agi- 
tant son éventail avec une adresse merveilleuse. 
Puis, d'une autre feuille de papier il a créé une 
nouvelle bête ailée : toutes deux voltigeaient en 
Tair, courant Tune après Tautre: il nous a expliqué 
en souriant que c'était le papillon qui papillonnait 
autour de la papillonne ; ils se sont fait une cour 
charmante , tantôt se posant , au gré du jongleur , 
sur la mince crête de la feuille de papier de Téven- 
tail ; tantôt descendant presque du plafond sur une 
touffe de colza en fleur que notre homme tenait par 
terre de la main gauche ; tantôt enfin décrivant, les 
ailes planes , une douce spirale pour venir se réu- 
nir au fond d'un vase vide : après s'y être reposés 
quelques instants, voilés à nos regards, tout d^un 
coup, ils s'envolaient à nouveau pour' reprendre 
leur léger essor ! Cette dernière partie de cette char* 



YEDDO. 223 

mante historiette amoureuse a enlevé les applau- 
dissements les plus bruyants ! Quelle «dresse il a du 
falloir pour amener ainsi le vent à soulever les 
papillons du fond du vase ! Nous ne pouvions nous 
lasser de les voir planer en zigzag dans leur vol 
folâtre : c'était vraiment le 

Per flores volitans trepidis flos aliger alis. 

du tt Gradus ad Parnassum » : on n^a rêvé que pa* 
pillons toute la nuit ! 



VIII. 

YOKOSKA. 



Refour à Yokohama. — Un steeple -chase dans des champs de 
thé. — Course à pied à Yokoskà. — Intérieur d'une famille 
japonaise. — Les dieux lares. — Le jardin des trois cents 
divinités bizarres. — L'arsenal dirigé par M. Verny. — La 
mission militaire française. — Achats de bibelots. 



3 mai 1867. 

Nous voici au moment de quUter la cité sainte, et 
nous emportons comme dernier souvenir celui d'un 
déjeuner entièrement japonais, fait àDaîchi, dans 
un resta*urant de princes. Tout est là décoré avec 
splendeur : les mets les plus soignés brillent dans 
les soucoupes de laque fine, et on y sert des festins 
depuis dix francs jusqu'à cent et cent cinquante 
francs par tête. Parmi les mets de luxe.qui ont orné 
notre table, étaient des myriades de petites compotes 
sucrées , des œufs arrangés sous toutes les formes ; 
puis un beau poisson qu'on a sorti du vivier au mo- 
ment même , pour le manger tout cru et tout vi- 
vant. 

Le retour à Yokohama s'est fait sans encombre , 



YOKOSKA. 825 

mais assez lentement, car une pluie battante ren- 
dait la route fort glissante. Les Japonais sont très- 
drôles à voir par un jour de pluie : perchés sur des 
escabeaux de trois et quatre pouces de haut , ils se 
mettent à Tabri sous un immense parapluie plat en 
papier blanc. Ce papier japonais est vraiment ad- 
mirable : il est à la fois le tissu doux et moelleux 
qui sert de mouchoir et de serviette , la paroi co- 
tonneuse et transparente qui sert de mur aux mai- 
sons , renveloppe indéchirable et imperméable qui 
recouvre les parapluies et les balles de soie. Seuls 
les a bettos » elles coulies, à cause de la rapidité de 
leur course , ne portent pas au-dessus de leur tête 
cette tente emmanchée sur un long bambou ; mais ils 
s^enveloppent d^un casaquin en herbes longues et 
pendantes qui leur donne Tair d'un ours en paille 
■jaune, trottinant dans la crotte. 

En arrivant dans la ville européenne , nous avons 
trouvé notre courrier du vieux monde : c'est une 
joie bien grande pour le voyageur perdu à l'autre 
bout de la terre! Ce sont de ces jours fortunés que 
Ton n'oublie jamais ! de ces heures de rêverie où 
la pensée s'envole vers les plages lointaines où vous 
êtes tousl Et en lisant ces chères lettres, vos voix, 
je les entends ! votre air, je le respire I mais Tillu- 
sion ne dure qu'un instant, et il me semble que je 
n'ai jamais été plus loin de vous. 



13. 



226 PEKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

8 mai 1867. 

Quatre jours viennent de se passer depuis notre 
retour de Yeddo; quatre jours de promenades, de 
fêtes, d'achats, en un mot, de cette activité dévo- 
rante par laquelle notre jeune bande est toujours 
entraînée. Nous avons eu les visites de tous les 
négociants français de Yokohama , et entendre par- 
ler français nous a remplis de gaieté. Un grand 
diner nous a réunis à eux chez un des leurs, M. Val- 
maie, gros négociant en soieries. 

Une des choses qui nous ont beaucoup amusés, ç*a 
été l'agitation de toute la colonie européenne de 
Yokohama à l'occasion des courses, auxquelles on 
préludait par de magnifiques déjeuners. Dès qu'il 
s'agit de courir et de parier, les Anglais deviennent 
fous; et je crois que l'émotion est aussi grande que 
pour le solennel Derby d'Epsom. J'avais beaucoup 
entendu parler de la munificence avec laquelle le 
Taikoun avait voulu créer un champ de course pour 
le plaisir des étrangers , mais j'ai encore été surpris 
en m'y rendant le grand jour. Yokohama est situé 
dans une plaine marécageuse ; mais cette plaine est 
entourée d'une ceinture verdoyante de collines où 
la végétation est admirable. Eh bien , c'est en reliant 
les crêtes arrondies de deux collines parallèles par 
des remblais gigantesques, que le Taîkoun a formé 
une des pistes les plus pittoresques qu'il y ait au 



YOKOSKA. MT 

monde; elle suit comme le couronnement d'un 
mamelon circulaire d'où la vue s'étend au loin sur 
la mer et sur les campagnes; au centre même de 
l'anneau formé par la piste , est une vallée toute 
riche de bosquets sauvages et de cultures florissan- 
tes , arrosée des sueurs de quelques tranquilles la- 
boureurs japonais. Pauvres gens, leurs mœurs rus- 
tiques contrastent singulièrement avec l'aspect bril- 
lant de la fête que les Occidentaux ont transportée 
au milieu d'eux! Près de leur modeste cabane est 
le (c betting )) ; contre la rizière et le champ de thé, 
se trouve l'enceinte du pesage. De petits drapeaux 
sont alignés comme des jalons au fond de la vallée 
emprisonnée par les terrassements; mais du seuil de 
leurs maisons nos bons paysans ont la consolation de 
voir les casaques de soie rouge, blanche ou jaune, dé- 
bouler dans la bourbe profonde des rizières, au mo- 
ment du steeple-chase. Celui-ci était vraiment char- 
mant; on a galopé à travers les cultures, en suivant 
les jalons : thé, riz, blé, pois en fleurs, tout a été 
traversé par l'escadron des casse-cou. Les Japo« 
nais de la ville et des environs étaient accourus en 
foule, et, couronnant tous les points culminants, 
ils riaient de tout leur cœur quand nos beaux mes- 
sieurs piquaient avec ensemble une tête dans la 
rivière. La fête a duré pendant deux jours d'une 
heure à six heures. On a parlé de sommes folles 
gas^nées par quelques heureui^ . 



S28 PEKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 



9 mai 1867. 

Nous venions de voir toute une cité restée pure* 
ment japonaise ; nous venions d'étudier de près les 
Japonais dans leurs mœurs antiques, leurs manoirs 
féodaux et leurs donjons à fossés et à ponts-levis : 
nous voulions maintenant aller à Yokoskà, baie re- 
tirée au sud de Yokohama, une véritable colonie 
française appelée par le Taïkoun pour créer et di- 
riger les travaux d'un arsenal maritime et des chan- 
tiers de construction. L'aller devait se faire à pied, 
le retour par eau. Nous sachant bons marcheurs, 
deux capitaines du régiment anglais nous deman- 
dent de nous accompagner : nous avions pour tout 
bagage notre petit équipement habituel, c'est-à- 
dire un revolver et en sautoir notre boite de bœuf 
conservé. Voilà comme j'aime à courir la campagne 
dans ce ravissant pays , sans toute cette smala ordi- 
naire de nos pérégrinations passées ! 

A cinq heures du matin, nous allons réveiller au 
camp nos deux officiers, deux a marcheurs de pro 
fession » s'entrainant depuis six mois tous les jours 
pour réaliser le plus de milles possible en deux 
heures de marche. Ils se réjouissaient sans doute de 
vaincre nos longues jambes. Aussi, grâce à cette lutte 
courtoise où le duc de Penthièvre avait voulu sou- 
tenir l'honneur du pavillon, et dans laquelle nous 



VOKOSKA. 229 

avons bel et bien distancé nos Anglais, nous avons 
fait, en deux heures quarante-quatre minutes, les 
dix-neuf kilomètres qui séparent Yokohama de 
Kanasawa ; et par quels chemins , bon Dieu ! tantôt 
dégringolant comme une boule de neige dans les 
ravins de la belle baie de Mississipi ; tantôt grimpant 
dans les herbes et les roches jusqu'aux crêtes boi- 
sées d'une chaîne de montagnes. Mais du paysage, 
je ne me rappelle pas grand'chose : je ne voyais 
que les tètes étonnées des voyageurs et des jeunes 
filles qui nous lançaient un u ohaïho » rieur, et 
semblaient rester le bec ouvert en se disant : u Quel 
peloton de fous ! y> 

Cependant le printemps est déjà avancé ; les 
camélias sont dans tout Téclat de leur première 
floraison ; des champs entiers de pois roses s'élè- 
vent comme des îlots au-dessus de la nappe ver- 
doyante des riz en herbe. 

Je ne reconnais presque plus les paysages que j'ai 
vus il n'y a que peu de temps. La chaleur était 
devenue étouffante : aussi je vous laisse à penser 
avec quel enthousiasme nous saluâmes une ravis- 
sante tcha-jia où , sur les nattes fraîches et molles 
d'un kiosque aéré par la brise de mer, nous nous 
sommes étendus morts de fatigue, malgré les sou- 
rires, les tasses de thé et les coups d'éventail de la 
folâtre légion des élégantes a mousmies « . Après 
un bon sommeil et un premier coup de couteau 



230 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

4 

dans la boite de bœuf, nous nous remîmes en 
marche et arrivâmes assez tard dans raprès-midi à 
un village de pécheurs situé à Textrémité d'un joli 
promontoire. On nous avait remis à Yokohama une 
pancarte ornée d'un tas d'hiéroglyphes, vrai talis- 
man moyennant lequel nous devions nous procu- 
rer, au nom du Taïkoun, une barque et des ra- 
meurs pour traverser la baie. A l'entrée du village 
se trouvait un poste d'officiers ; le talisman passe de 
main en main : oti le retourne en tout sens, on 
court dans toutes les directions, et on nous amène 
un homme à deux sabres, évidemment monsieur le 
maire, qui nous honore de salutations profondes, en 
se frottant les cuisses avec frénésie. Il nous donne 
une barque, et deux heures après, nous étions au 
village de Yokoskà. Une première maison de thé 
nous avait plu, mais nous n'avons pu y trouver 
place : une quinzaine de seigneurs à deux sabres 
devaient y passer la nuit. Nous nous rabattons sur 
une autre, plus modeste en apparence, mais bien 
propre, bien coquette , donnant sur la mer, et od 
toute une famille et l'essaim ordinaire d'une demi- 
douzaine de jeunes filles richement habillée^ nous 
reçoivent à bras ouverts. Un orage affreux venait 
d'éclater, il pleuvait à torrents ; nous n'avions donc 
plus la tentation de courir la campagne, et on se 
promit de confectionner, avec toutes ces demoi- 
selles, un gai et bon diner. On tint qne vraie cour 



YOROSKA. 231 

pléniëre autour du fourneau ; et bientôt vous auriez 
pu voir des homards bouillir à droite, des poissons 
presque encore vivants frire à gauche et pétiller en 
sautillant; des œufs et un tas de petites popotes 
réjouissantes mijoter dans lés bains-marie; et au 
milieu des baquets, des soufflets, des plats de laque, 
deux grands marmitons de vingt et un ans, nés 
natifs de TOccident, faisant la cuisine, le revolver 
à la ceinture, entourés de la troupe rieuse des 
demoiselles qui écossaient des pois et bavardaient 
joyeusement ! — A la tombée de la nuit , le vieux 
papa à cheveux blancs alla, avec tout son petit 
monde,, allumer leâ cierges de ses dieux lares , ni- 
chés sur un joli autel au fond de la maison : on 
leur porte à chacun une ration dé riz et de gâteau 
•que sans doute les rats mangeront en régal cette 
nuit. Mais n'importe , il y a quelque chose de tou- 
chant dans Tantique habitude de cette famille qui 
ne veut pas commencer le repas de chaque soir sans 
en offrir une part, en signe de reconnaissance, à la 
divinité protectrice du foyer domestique. Tous se 
sont prosternés respectueusement ; le vieillard , 
d*une voix faible , récite la prière ; le recueillement 
le plus saint se voit sur tous les visages ; Fange 
gardien du modeste toit est imploré pour cette nuit 
encore; puis tout le monde se relève, revient avec 
enjouement aux homards, et pour notre part nous 
faisons fête au repas. Peu à peu on éteignit les 



232 PEKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

lanternes de papier colorié et on nous apporta nos 
préparatifs du coucher. L'oreiller se compose d'un 
petit morceau de bois, haut d'un pied, ayant la 
forme d'un fer à repasser; ce qui figure la poignée 
est recouvert d'une soixantaine de feuilles de papier 
cotonneux. Tout bon Japonais se met l'oreille là- 
dessus ; pour moi , cette barre de bois m'a bien vite 
scié la nuque, et j'ai préféré la position horizontale. 
X'ous n'avions pour matelas que la natte de jonc; 
mais d'une armoire cachée on nous tira d'immenses 
robes de chambre ouatées et rembourrées, de trois 
pouces d'épaisseur, avec des manches larges, et 
d'une rare propreté; c'est là dedans que, bien 
emmitouflés, nous nous endormîmes du sommeil de 
l'innocence, — à la japonaise. 



10 mai 1867. 

Nous nous sommes réveillés aux murmures de la 
prière matinale adressée par nos hôtes à leurs dieux 
lares. Vite nous avons fait notre toilette, comme 
dans le paradis terrestre, aux premiers rayons du 
soleil ; nous trouvâmes dans un%petit meuble délicat 
une glace grande comme une pièce de cent sous, 
des peignes de ces demoiselles, des serviettes de 
papier d'un pied carré, des brosses à dents (petits 
pinceaux entièrement en bois, dont le bout se com- 
pose des filaments étirés du bois), de la poudrerie 



TOKOSKA. 233 

corail au clou de girofle, etc., etc., bref, de quoi 
se faire pimpant pour se présenter à Tarsenal du 
Taikoun. 

Avant de nous y rendre , nous visitons les jardins 
d'un temple, les plus bizarres que nous ayons 
jamais vus : environ trois cents divinités que je 
n'oserais décrire , et qui , adorées dans Tancienne 
Grèce, se sont réfugiées au Japon , étaient érigées 
en tuyaux d'orgue , dans une attitude martiale ! Les 
couleurs les plus variées des' marbres veinés dont 
elles étaient faites donnaient à cet ensemble quel- 
que chose de réjouissant. 

En arrivant à Tarsenal, le prince a été reçu par 
M. Verny, ingénieur des constructions navales ; avec 
lui nous avons parcouru d'un bout à l'autre tout le 
terrain des chantiers. Si la rade est pittoresque , 
elle n'est pas du moins bien large pour un port 
militaire, et, quand il y aura deux corvettes et 
une frégate au mouillage, il nous a semblé que 
'toute évolution deviendrait fort difficile. Mais ce 
choix a été dicté par le Taikoun, qui a voulu avoir 
un arsenal à une courte distance de Yeddo. Quant 
aux cales de halage , il a fallu raser des collines de 
deux cents pieds de haut pour trouver la place de 
les construire. Douze mille ouvriers japonais étaient 
occupés ,. les uns à ces gigantesques terrassements, 
les autres an creusement des bassins, d'autres 
enfin à la construction de deux canonnières. Un 



234, PÉKIN. YBDDO.'SAN FRANCISCO. 

grand hangar de deux ceni cinquante mètres de 
long, ayant une corderie dans sa partie supérieure, 
abrite une trentaine de machines superbes qui, 
venues de France et de Belgique, ont coûté des mil- 
lions. Voilà de quoi construire des Monitors et des 
Merrimacs pour le Taîkoun. Bien que de véritables 
constructions ne puissent commencer avant trois ans, 
on s'est hâté de faire faire d'immenses achats par les 
Japonais ; car, à Tinstar de tous les Orientaux, ils 
sont si changeants qu'il faut songer à assurer le 
maintien du contrat par un premier engagement 
de fonds. Quarante -cinq ouvriers français sont 
les conducteurs de travaux de M. Verny : cette 
petite colonie, demandée par le Taîkoun, cédée parla 
France, travaille avec ardeur au service de ses nou- 
veaux patrons, qui, j'en suis sûr, leur ont assuré de 
magnifiques appointements. Le village, français est 
propre et coquet : il a sa petite chapelle et son aumô- 
nier ; et certes là nos compatriotes nous font hon- 
neur. 

C'est un grand triomphe pour la politique de la 
France qu'a remporté là M. Léon Roches. La jalou- 
sie des autres nations se révéla maintes fois à ce 
sujet, comme chaque jour où, grâce à lui, Tin- 
fluence française se manifestait plus énergiquement. 
On peut dire à bon droit que notre ministre excel- 
lait à ne jamais laisser échapper aucune occasion 
profitable pour la France. 



YOKOSKA. 235 

Au milieu de la journée, le Kien^Chan entrait en 
rade. M. Trêve, avec son amabilité ordinaire, avait 
voulu venir chercher le duc de Penthièvre et lui 
faire faire, du moins pendant quelques heures, une 
navigation sous le pavillon tricolore. II nous amenait 
Fauvel et plusieurs Français. Après une courte sta- 
tion, nous repartions tous ensemble, nous naviguions 
par belle mer et jolie brise , et , à la nuit , notre 
aviso rentrait en rade de Yokohama, en passant 
(c à rhonneur » et en rasant les nombreux navires 
qui dorment sur leurs ancres en. attendant leur car- 
gaison. 



14 mai 1867. 

Nous venons de passer quatre jours sans sortir de 
Yokohama; nous avons pu nous réjouir dans la 
compagnie de tous les Français qui ont été si pleins 
d'amabilité pour nous. C'est pourtant une ville où 
les relations sont quelquefois difficiles. On s'y que- 
relle autant qu'on s'y amuse. Chacun, en outre, 
mène avec une folle vigueur les affaires de com- 
merce, et les jeunes têtes de vingt ans se voient, 
du jour au lendemain, grâce à l'arrivée de tel ou tel 
navire, ou à l'achat de tel lot de balles de soie, en 
gain ou en perte de deul à trois cent mille francs 
d'un seul coup. Aussi, pour échapper à tant de dis- 
cussions et au contre-coup de tant d'émotions, nous 



236 PEKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

sommes-nous restreints le plus possible et avons- 
nous particulièrement établi notre quartier général 
parmi les officiers de la garnison française, qui nous 
ont cordialement accueillis. 

Un jour, nous avons eu un superbe déjeuner à la 
Montagne, dans un beau jardin, sous un berceau de 
glycines eu fleurs : c*était une Traie « fête de 
France » , et jamais nous n'oublierons nos bons amis 
les lieutenants de vaisseau de Thouars et Mortemart. 

Bien souvent aussi nous allions à la mission mili- 
taire, à Tobé, où nous appelait la fanfare de la 
tt Casquette » . La mission est située de l'autre côté 
du canal de Yokohama et parallèlement à la » Col- 
line du gouverneur» : de grandes casernes de bois, 
des magasins, des ateliers, un manège, remplissent 
un grand espace ; et c'est là qu'au nombre de six 
(un capitaine et cinq lieutenants), des officiers fran- 
çais ont la rude tâche d'instruire et de former environ 
sept cents jeunes nobles Japonais destinés à leur tour 
à devenir capitaines instructeurs dans les armées taî- 
kounales. Sous peu, la question de l'uniforme sera 
décidée, mais c'est déjà un plaisir de voir ces petits 
Japonais emboucher le clairon, manœuvrer les piè- 
ces, faire des demi-voltes^au manège et former la 
ligne de tirailleurs ou le bataillon carré sur les 
champs de manœuvre. Dans les ateliers, des sous- 
officiers du génie et de l'artillerie leur font faire la 
théorie comme la pratique des constructions et du 



I 



TOROSRA 237 

tir. Je ne saurais vous dire combien nous avonr 
été frappés du cœur et du zèle que tous ces offi- 
ciers mettent à Tœuvre ardue pour laquelle ils 
se sont imposé dix heures de travail par jour. Tous, 
jeunes et ardents, MM. Chanoine, Brunet, Messelot, 
Dubousquet, Descharmes, nous parlent avec bon- 
heur des progrès qu'ils ont obtenus en quelques 
mois : comprenant toute la grandeur de leur œuvre, 
ils la poussent avec Tambition de Thomme qui sent 
que le temps lui échappe, et déjà ils ne parlent que 
de doubler les trois ans pour lesquels ils ont été 
envoyés ici ' . Ah ! c'est que les Japonais, peuple peut- 
être un peu enfant, mais plein de cœur, de naïveté et 
de confiance, vous attachent fermement à lui ! C'est 
que de leur côté ils ont tant du caractère français, 
qu'ils se sentent attirés vers nous par tous leurs 
instincts les plus chevaleresques ; et que tout leur 
plait en nous, surtout nos défauts. La mission semble 
donc faite pour gagner aux Occidentaux l'élément 
le plus puissant du Japon, car elle a pris le Japonais 
par le point le plus sensible et le plus attachant, la 
passion militaire. 

La cause de l'établissement de cette mission , la 
voici. Au milieu des embarras de la révolution qui re- 
mue le Japon jusque dans ses entrailles, le Taïkoun, 

' Ea mars 1872, une nouvelle mission militaire a été envoyée 
an Japon pour instruire l'armée du nouveau gouvernement 
MM. Chanoine et Descharmes en font partie. 



23S PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

après avoir franchement adopté le parti européen , a 
vu ses armées battues par celles des daïmios rebelles. 
M. Roches, notre ministre, a habilement profité de 
Toccasion pour proposer au Taïkoun de faire venir 

« 

des instructeurs européens qui rendraient ses ar- 
mées invincibles. C'est à Ténergie du capitaine 
Chanoine qu'a été confiée la direction de cette œu- 
vre. Tous ces jeunes officiers japonais brûlent d'ar- 
deur, et si le côté puéril perce déjà quand on les 
voit couper leur queue de cheveux , se garnir de 
boutons de métal , et prier avec instance le Taikoun 
et nos jofficiers de les mettre sous a le plus bel uni- 
forme franzé ' )) , du moins ce zèle porte-t-il aussi ses 
fruits pour les choses sérieuses ; ils apprennent mer- 
veilleusement vite le français, et ils travaillent avec 
ardeur tout le jour et bien avant dans la nuit pour 
étudier la mécanique, la géométrie, les théories de 
manœuvres et de tir* Oui , nous pouvons bien sincè- 
rement féliciter M. Roches d'avoir, par ce dernier 
coup, porté si haut Tinfluence française, qu'il avait 
déjà SI habilement et si heureusement établie au Ja- 
pon , en se rendant vraiment maître de la situ£^tion, 
et en laissant victorieusement l'Angleterre, TAniè- 
rique et la Hollande dans une lointaine infériorité. 
Je vous ai dit combien nous étions tristes ^d'avoir 

Ils sont si légersf qu'en apprenant nos désastres ils ont iin«« 
médiatéoient voulu s'équiper à la prussienne. 



^ TOKOSKA. 239 

couru le monde pendant treize mois , d'avoir longé 
les côtes de Tlndo-Chine et de la Chine» de Singapore 
à Pékin, de TEquateur aux neiges, sans trouver pour 
la France une position digne d'elle. Mais ici nous pou- 
vons marcher la tète haute. On appelle avec raison 
les Japonais « les Français de rExtréme-Orient d : 
ce peuple s'est pris pour nous d'une véritable 
passion qu'une suite d'événements heureux n'a 
fait que fortifier depuis , et que nous avons 
largement reconnue par la franchisé et l'appui 
de notre politique. Notre triomphe serait com- 
plet, si à l'armée et à l'arsenal nous pouvions 
joindre la flotte ; mais les exigences de la politique 
et une sage prudence ont forcé le Taïkoun à ne 
point pousser à bout l'exaspération des Anglais, au- 
tour desquels se groupaient tous les autres jaloux, 
les Hollandais, les Allemands, les Russes et les 
Américains* La direction de la flotte a été promise 
comme calmant à l'irritation britannique ; toutefois 
jamais ce service, dont ils n'ont qu'une moitié, 
n'aura la popularité, l'enthousiasme et l'influence 
de notre mission militaire! 

Mais je vois qu'aujourd'hui je me suis trop laissé 
entraîner par le point de vue politique, que, «suivant 
ma coutume m , je ne devrais vous offrir qu'à la fin de 
mon séjour. Je quitte donc au galop le bagage histo- 
rique pour courir du côté des bibelots de laque, 
boites à gants ^ broches de bronze, peintures et ba- 



'tOEOSKA. S41 

alors nous présente des laques de quarinte-ciii- 
quième ordre, nous croyant assez c jeunes > pour 
les acheter. Hais nous de causer, de lui faire des 
cigarettes, de dire que nous sommes Français, de 
rire, de débiter des compUme^ts à la dame de céans. 
a Ah ! ¥ons Franzé ! nous disent-ils dans leur lan- 
gue, vous aimez à rire comme nous ; vous êtes allés 
faire la guerre en Corée ; tous avez une belle fré- 
gate tt la Guerrière r> et des officiers en bel uni- 
forme qui nous apprennent à nous battre » 

Que d'heures entières nous avons ainsi passées avec 
ces aimables causeurs ! Puis , tout en n*ayant Tair 
de rien, on fouille dans les étagères , on y découvre 
un joli cabinet de laque, alkoàrà?» (Combien?) 
Aussitôt le bonhomme prend un air profond, se frotte 
les cuisses , hésite , fronce le sourcil ,. et après une 
mimique anxieuse vous jette du fond de la poitrine 
et comme avec douleur : a Ftàz-yàck-ichi-bou ! » 
(Deux cents bous, c'est-à-dire trois cent vingt francs . ) 
—-Remarquez bien que cela en vaut quarante. Alors 
on se rassoit, on bavarde, on lui dit : «Alagigoto! » 
<!c qui signifie a Montre-moi des choses pareilles n : 
il étale alors des centaines de choses ravissantes , 
ï'iant, riant toujours, et il faut voir toutes les drôle- 
ries qu'il raconte ! Sur ce , les naïfs cèdent , offrent 
la moitié du prix, et sont encore volés de cent francs. 
Les malins reviennent un autre jour, entortillent 
le marchand en le tentant par un achat en gros^ 

m 14 



210 PKEIN. TBDDO. SAN FRANCISCO. ^ 

bioles charmantes qoi trouTeront, j^en suis sor, ane 
foale d^amateurs en France. 

Eh bien ! je FaTOue, le bibelot nous a monté à la 
tète d'one façon Tertigînense. A peine descendus de 
cheval , an retour de nos promenades, nous allions 
passer de longues heures dans les boutiques de 
laque qui animent les mes de Yokohama; c^élait 
une vraie fièvre ! \ous étions arrivés à mourir d>n- 
vie de tout acheter, et à savoir le prix de chaque 
objet chez les différents marchands. Devenus pro- 
fonds appréciateurs des ouvrages des Japonais, nous 
connaissions aussi leur langage et leurs ruses infi- 
nies. Car c'est un singulier marchand que le Japo- 
nais ! Pour lui la loi du négoce est pourtant bien 
simple, vendre le plus cher possible! mais jamais 
il ne parait pressé de conclure un marché , ou éma 
par la pensée de le manquer. Il demandera aux 
étrangers vingt fois la valeur d'un objet, et , imper- 
turbable, fumant et buvant dans sa coquette bou- 
tique , il laissera passer indifféremment les heures 
et les jours, jusqu'à ce qu'il ait doucement triom- 
phé de la patience de Facheteur. Hais nous aussi , 
grâce à notre habitude de FOrient , nous étions de- 
venus patients à Fexcès; j'ai déjà pour ma part 
passé, en diverses fois, plus de vingt heures dans 
certaines boutiques sans y avoir dépensé un tempo! 

\ous entrons dans une boutique : aussitôt ainift* 
Mes bonjours, pipes et tasses de thé ; le marchand 



'tOKOSKA. 241 

alors noos présente des laques de quarante-cin- 
quième ordre, noos croyant assez a jeunes» pour 
les acheter. Hais noos de causer, de lui &ire des 
cigarettes, de dire que nous sommes Français, de 
rire, de débiter des compliments à la dame de céans. 
« Ah ! vous Franzé ! nous disent-ils dans leur lan- 
gue , vous aimez à rire comme nous ; vous êtes allés 
faire la guerre en Corée ; vous avez une belle fré- 
gate tt la Guerrière n et des officiers en bel uni- 
forme qui nous apprennent à nous battre » 

Que d^heures entières nous avons ainsi passées avec 
ces aimables causeurs! Puis, tout en n*ayant Tair 
de rien, on fouille dans les étagères, on y découvre 
un joli cabinet de laque. alkoàrà?n (Combien?) 
Aussitôt le bonhomme prend un air profond, se frotte 
les cuisses , hésite , fronce le sourcil ,. et après une 
mimique anxieuse vous jette du fond de la poitrine 
et comme avec douleur: aFtàz-yàck-ichi-bou! v 
(Deux cents bous, c'est-à-dire trois cent vingt francs. ) 
— Remarquez bien que cela en vaut quarante. Alors 
on se rassoit , on bavarde, on lui dit : » Ala gigoto ! » 
ce qui signifie « Hontre-moi des choses pareilles n : 
il étale alors des centaines de choses ravissantes, 
riant, riant toujours, et il faut voir toutes les drôle- 
ries qu'il raconte ! Sur ce, les naïfs cèdent, ofirent 
la moitié du prix, et sont encore volés de cent francs. 
Les malins reviennent un autre jour, entortillent 
le marchand en le tentant par un achat en gros, 

m 14 



242 PÉKIN. TEDDO. SAN FRANCISCO. 

puis n'ont plus Tair d'y tenir do tout : notre homme 
soupire alors et, d'une voix indescriptible, vous crie 
sur le seuil de sa porte que tous quittez : a llagotto ! 
magotto ! magotto ! Ni jiou bou I » (Au plus bas prix, 
vingt bous.) On rentra on recause, on refume et on 
reboit du thé ! On tire douze bous de sa poche, on 
les met dans la main du marchand, qui refuse, se 
prosterne, range sa boutique ; mais enfin , au bout 
de deux heures, an moment on Ton s'en va pour 
tout de bon , il vous appelle et vous jette avec dé- 
sespoir pour douze bous les objets dont il vous avait 
demandé deux cents ; vous tapez trois fois dans vos 
mains, il s'écrie alronchi In et le marché est con- 
clu ! Alors, il semble que tout le nuage des anxiétés 
du dernier moment s'est dissipé : le rieur est votre 
meilleur ami, il vous fait rentrer chez lui, emballe 
l'achat dans de ravissantes petites boites avec un soin 
minutieux , vous donne des gâteaux , essaye de vous 
tenter encore , et chacun demeure enchanté de son 
marché. Quant aux Anglais , jamais ils n'agissent 
ainsi : aussi je les ai vus payer certains objets sept 
et huit fois plus cher que nous : ils arrivent roides 
comme des piques , dans leurs faux-cols , s'arrêtent 
fièrement sur le seuil de la boutique, et trouvant trop 
au-dessous de leur dignité de marchander, ils payent 
grassement, regardantd*un air de mépris le Japonais, 
avec lequel ils ne s'abaisseraient jamais à causer 
familièrement. 



TOKOSKA. 243 

Certes, c'est, aatant qu'yne politique franche, la 
familiarité de notre nation, l'abandon, Tamour de 
la plaisanterie, le côté badin et vif de notre caractère, 
qui nous ont conquis toute la sympathie de ce peuple 
de grands enfants. 



IX. 

MIONOSKA. 

Excurgion à cheval. — Les lis gur les toits des chaumières. — 
Compassion des voyagears pour les mendiants. — Un bain 
chaud à Oudawara. — Administration d'un fief de daîmio. — 
Sentiers abrupts sur le flnnc d'un volcan. — Le Baden-Baden 
de Taristocratie japonaise. — Une scène de l'âge d'or. — Le 
chiri-fonri, danse nationale. — Jolie tcha-jia d'Atta. — Une 
pêche aux flambeaux. — La cuisine japonaise. 

15 mai 1867. 

Nouveau départ : nous devons pénétrer dans Tin- 
térieur jusqu'au pied de la montagne sacrée de 
Fuzzi-Yauia, à la ville sainte deHakoni : cette course 
a été faite, nous dit-on, pour la première fois Tan- 
née dernière par des Européens, entourés d'escortes 
et précédés des lettres du Taîkoun. Nous serons 
accompagnés de deux guides connaissant tous deux 
à fond la langue et les mœurs du Japon , et nous 
devons partir ce matin; mais le conseil des mi- 
nistres de Yeddo n'a pas encore envoyé nos passe- 
ports ni désigné notre escorte : nous avons attendu 
toute la journée, les chevaux sellés à la porte. 
L'arrivée prochaine du Colorado nous fait regretter 
ce retard. 






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MIONOSKA. 245 



16 mal. 

Le gouverneur de Yokohama a reçu hier soir nos 
passe-ports : à cinq heures du matin, en selle I et de 
Fentrain. Nos bettos partent comme des dards en 
avant ; notre escorte de yakonines s'avance , et son 
chef, vieux noble à la figure martiale, armé de trois 
sabres , et portant une coiffure que je ne lui envie 
pas, nous salue profondément. La première partie 
de la route était animée d'un aspect de fête : tous 
les postes militaires de la ville et des faubourgs , 
défendus par de gros canons et hérissés de piques, 
de lances, de hallebardes et d'arquebuses, étaient 
décorés avec apparat ! Les rues étaient balayées , on 
voyait les femmes en toilette écarlate , les officiers 
allant, venant, sur des chevaux noirs caparaçonnés 
d'argent, et faisant briller leurs plus beaux sabres : 
ce devait être un grand jour pour la population ja- 
ponaise ! Voici en efiet le successeur désigné du 
Taïkoun , suivi d'un cortège de plus de trois cents 
chevaliers, qui vient visiter Yokohama. 

Pour nous, nous continuons notre route vers 
Touest, suivant ce magnifique Tokâîdoqui devient 
peu à peu fort sauvage. Aux rues prolongées des 
villages , bordées des élégantes tcha-jias et djoro- 
jîas où nous appellent tout le long de la route des 
a ohAïhô n et des sourires, sifccédèrent des points de 

14. 



946 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

« 

vue superbes : nous suivions , presque sous un ber- 
ceau de cèdres séculaires , une suite de collines qui 
devinrent bientôt des montagnes ; et un horizon de 
verdure se déroulait devant nous, avec des préci- 
pices et des cascades , des forêts vierges et des ri- 
zières, des temples antiques en silhouette, de grandes 
roches rougeâtres couronnées de verdure , et la ligne 
lointaine d'une mer azurée. 

Peu à peu, nous avancions dans une campagne de 
plus en plus féerique : nous retrouvions cet accueil 
amical et aimable qui réjouit toujours le cœur, et 
des lointaines rizières ou des sentiers perdus on ac- 
courait pour nous fêter ; de Teau pour rafraîchir nos 
chevaux; pour nous du thé, des gâteaux et des sou- 
rires, voilà ce que, sous un soleil ardent, nous 
trouvions dans chaque coquette cabane. Toutes ces 
maisons , disséminées au milieu de bosquets d*aza- 
léas, de camélias, avaient la partie supérieure de leur 
toiture de chaume recouverte d'une légère couche 
de terre d'où s'élevait comme une épaisse couronne 
de lis bleus en pleine floraison. C'était un charmant 
coup d'oeil! Mais j'ai été bien surpris en apprenant 
l'histoire de ces jardins suspendus comme une au- 
réole d'azur sur de si légers kiosques. Il parait que 
c'est de ces lis que les Japonais extraient l'huile ro- 
sée dont les femmes parfument leurs longs cheveux 
noirs comme l'ébène. Il existe à ce sujet un ancien 
édit religieux du Mikado dont l'originalité m'a bien 



lilONOSKA. S47 

frappé, tt La déesse du soleil nous a donné la terre 
» pour la labourer et .Fensemencer, afin d'en faire 
» jaillir les plantes utiles destinées à nourrir les 
y> femmes, qui sont Tornement du foyer, et les guer* 
y> riers qui se battent au nom de Thonneur : vous ne 

V sèmerez donc que des plantes utiles! Quant aux lis 
» qui sont Temblëme du luxe des femmes, la déesse 
» vous défend de les cultiver sur le sol sacré, mais 
» semez-les sur les sommets de vos maisons, en une 
r) place impropre à tout autre usage ; et là, de même 
To qji'ils donnent la beauté aux cbeveux des femmes, 
D ils seront comme la cbevelure vivante de votre toit 

V paternel. » Vraiment n*y a-t-il pas un symbole 
plein de délicatesse dans cet usage antique , et n'é- 
prouve-t-on pas un regret de n^avoir pas le temps 
de suivre dans sa littérature un peuple dont la 
civilisation s'est faite dans Fisolement complet de 
toutes les nations du monde? 

Une autre chose encore est bien remarquable i les 
routes de la campagne sont souvent attristées par la 
vue de pauvres mendiants échelonnés de distance 
en distance, malheureux êtres amaigris, mourant 
de faim , et implorant la pitié du passant en mon- 
trant leurs membres déformés par Thorrible éléphan- 
tiasis. Généralement ils sont accroupis dans une 
charrette de bois, posée sur quatre petites roulettes, 
leur seule habitation jusqu'à la mort. C'est cette 
charrette que les nombreux pèlerins qui fourmillent 



248 PEKIN. TEDDO. SAN FRANCISCO. 

sur les routes viennent, en passant, pousser un peu 
chaque jour. Le pauvre est ainsi traîné de village en 
village, grâce à la pitié des voyageurs qui Tamènent 
à de nouveaux bienfaiteurs ; il parcourt dans sa 
misérable vie de longues routes à travers le Japon , 
espérant toujours trouver ^a guérison aux sources 
lustrales vers lesquelles chacun lui a fait faire un 
pas. 

C'est une vieille légende qui entretient chez les 
Japonais cette touchante coutume : Une jeune prin- 
cesse , aimée de deux officiers , épousa le plus ri- 
che et rejeta le plus jeune et le plus brave. Après 
deux années de tyrannie, son odieux maître mourui 
frappé par la foudre. Encore d'une éclatante beauté « 
elle alla à un lointain pèlerinage pour s'y cacher 
aux humains; chaque matin eUe traînait jusqu'au 
prochain village le pauvre estropié qui s'offrait à sa 
vue , et le dernier qu'elle amena à la fontaine sainte 
de gjiérison fut celui qu'elle avait vu jadis si jeune 
et si beau , mais qui , l'âme brisée par son refus » 
était devenu fou et se mourait de faim sur les rou- 
tes. A peine l'eau lustrale eut-elle touché ce mal- 
heureux qu'il se leva tout guéri hors de sa charrette 
de douleur, et alors seulement ils se reconnurent ! 
La divinité avait voulu récompenser l'âme charitable 
de la jeune femme et le cœur chaleureux du jeune 
guerrier. J'aime les légendes de ce peuple sensible : 
l'amour et la guerre, voilà ses dieux 1 



MIONOSKA. ' 249 

Mais j'ai demandé en vain, par exemple, s'il était 
une légende pour expliquer un usage général qui ^ 
nous a produit une bien triste impression. Les jeunes 
Biles ont de beaux sourcils arqués et des dents blan- 
ches comme des perles : mais dès qu'elles se ma- 
rient , elles se rasent les sourcis et se laquent les 
dents^ en noir d'ébène. Est-ce un symbole et une 
cruelle renonciation au désir de plaire?... 

Le temps passe bien rite dans notre course rapide, 
grâce aux paysages toujours nouveaux qui viennent 
égayer notre route , grâce surtout aux conversations 
intéressantes de notre guide, plein d'érudition et 
d'expérience. Il avait traduit toutes les annales des 
légendes sacrées, mais le feu désastreux de no- 
vembre dernier lui a tout détruit. Il me faisait 
remarquer les statues de la déesse des voyages, in- 
stallées de distance en distance le long de la route, et 
autourdesquelles étaient suspendues des myriades de 
sandales ; les pèlerins et les voyageurs offrent ainsi 
à leur protectrice leurs vieilles chaussures de paille. 
La halte se fit dans une belle tcha-jîa , au village de 
Fouzisawa; tout y est si propre, si coquet, que nous 
n'osons pénétrer dans l'auberge qu'après avoir retiré 
nos bottes, à la grande satisfaction de nos hôtes. 

Tandis que nos infatigables bettos baignent nos 
chevaux , nous réussissons une magnifique omelette 
de trente-cinq œufs, arrosée d'un peu de saki. Puis 
nous reprenons notre route au grand trot, sur un 



250 PÉKIN. TEDDO. SAN FRANCISCO 

cbemin fort animé, le long de la mer, sons des 
roches , à Tombre de grands sapins. Jamais je n'ai 
rencontré tant d'enfants ni tant de poissons ! Cest le 
lieu du monde où la nature en a été le plus prodigue ; 
mais comme tout est étrange dans ce pays , les en- 
fants nageaient gaiement au milieu des lames qui 
brisaient , et les poissons étaient à terre , et à che- 
val, s'il vous plaît ! C'étaient de gros esturgeons à bec 
pointu , de cinq à six pieds de long , dont deux suf- 
fisaient à faire la lourde charge d'un vigoureux 
cheval de montagne. Les Japonais sont très-friands 
de poisson , qu'ils mangent cru ; on en conduisait à 
Yeddo une longue caravane. Nous avons vu aussi 
baler la seine, et nous pouvions nous convaincre par 
nos propres yeux de la richesse poissonneuse de 
ces mers orientales. 

11 nous a fallu passer à gué un torrent qui a plus 
de quatre cents mètres de large ; il s'échappait d'une 
sombre vallée qu'on nous a dit être la plus fameuse 
pour ses champs de thé : plus loin , de légers bacs 
transportèrent d'un bord à l'autre d'une rivière toute 
notre cavalcade. Que de jolies aquarelles on aurait 
pu faire de tant d'épisodes et de points de vue char- 
mants ! Bref, après douze-heures de cheval, une 
série d'émotions toujours nouvelles et des spectacles 
toujours pittoresques , après quinze lieues de mar* 
che pour nos chevaux et nos bettos, nous aper- 
cevions les toits de la ville d'Oudawara , les tours çt 



MIONOSKA. 251 

les donjons du manoir seigneurial qui couronne la 
hauteur, dorés par les derniers rayons du soleil 
couchant. Un grand pont de pierre se dessinait à 
un quart de lieue : nous promettons un ichi-bou à 
celui de nos bettos qui l'atteindra le premier. Mal- 
gré la longue course qu'ils viennent de faire, ces 
gaillards infatigables n'ont pas hésité à entamer la 
lutte : oh ! tzqSolç o1>xvç Aj^£X).euç , a Achille aux 
pieds légers i> , n'était qu'une tortue. en comparaison 
des coureurs japonais ! Au milieu d'une foule im- 
mense qui ne voyait que pour la troisième fois des 
Occidentaux, nous arrivons, nous nous installons 
dans une superbe tcha-jia : tout l'essaim des demoi- 
selles, nos servantes, va, vient, voltige, se trémousse 
comme une volée de tourterelles. Pendant qu'on 
apprête un festin de homards et de riz , je tombe par 
hasard sur un charmant kiosque de cette auberge, 
ayant vue sur le jardin ; il y avait dans ce kiosque une 
baignoire de bois , pleine d'eau : c'était bien tentant 
après les fatigues du jour ! Comme je me préparais 
à y entrer, deux servantes de vingt ans viennent 
ouvrir un petit poêle d'argile qui se trouvait sous 
la baignoire , y allument un feu bien flambant ; 
bientôt l'eau devient si chaude, qu'au bout d'un quart 
d'heure je sors de ce baîn-marie aussi rouge que les 
homards dont je me réjouissais de manger. Les ti- 
mides baigneuses m'ont alors offert deux serviettes 
de papier cotonneux , qui n'étaient pas plus grandes 



252 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

que la feuille sur laquelle je vous écris. C'était réel 
lement très-drôle : mais les mœurs de Fintérieur du 
Japon sont si candides, que rien ne nous semble 
plus extraordinaire , et que la journée qui suit n'est 
que la continuation du rêve de la veille. 

Après le repas , chacun s'est étendu sur ses nattes 
blanches avec une grande envie de dormir ; les bou- 
gies renfermées dans de rondes lanternes colo- 
riées s'éteignent, et plusieurs d'entre nous ronflent 
déjà à côté de leur revolver. Tout à coup , une des 
parois de papier glisse légèrement dans la coulisse, 
et il entre. . . un homme aveugle, agitant une 
petite clochette et sifflant dans une flûte aiguë : 
c'est un masseur appelé pour nous par la gracieuse 
hôtesse. Nous acceptons ses services, et, au bout 
d'une demi-heure , il nous procure un doux som- 
meil et un bien-être délicieux. 

17 mai 1867. 

Dès le matin, près de trois à quatre mille person- 
nes se pressaient tumultueusement dans la grande 
rue devant notre tcha-jia, pour voir des Occiden- 
taux : au moment où nous avons paru, rien de 
gracieux comme leur accueil ! 

Nous avons tourné autour des murailles à cré- 
neaux du château seigneurial de cette province. 
J'ai su à ce propos quelques détails sur le gouverne- 
ment des fiefs japonais. 



IflONOSKA. 253 

Le daïmio est tenu de venir chaque année rendre 
hommage au Taîkoun, de lui payer un certain tribut» 
et de le suivre dans les guerres nationales ; mais il 
est maître absolu dans sa principauté : à lui appar- 
tient le droit d'exiger le service militaire, de régler 
comme il Tentend la culture des terres, d'établir 
des corvées ; en un mot, il a droit de vie et de mort 
sur ses vassaux comme sur ses serfs. 

Mais il faut dire à la louange des daîmios qu'ils 
sont très-bons pour leurs sujets et qu'ils les traitent 
très-paternellement. 

Quant au fisc , voici comment il est établi . Pro- 
priétaipe unique du sol que ses populations culti- 
vent, le daïmio fait apporter dans ses greniers la 
plus grande partie des récoltes, et il fixe à sa guise 
un prix de... pour un picul de riz * et le paye au 
producteur; puis, à certaines époques de Tannée, 
il fait de grandes ventes publiques à l'enchère; 

^ C'est en riz que le Prince paye lui-même son tribut annuel 
au Taïkoun : il est curieux de voir, sur toute Téclielle de cette 
hiérarchie coixipliquée de la noblesse japonaise, les appointe- 
mentd se payer en nature. Depuis le chef temporel jusqu'à Tof- 
fîcier de police à un sabre, ce n'est point par sacs d*or, mais 
bien par sacs de riz que se compte le traitement. La mesure 
adoptée est le > kokour , qui est égal à cent cinquante-lrois 
litres et un tiers, et qui sert de base à toutes les évaluations. Le 
domaine impérial est estimé à huit millions de « kokoust^ celui 
de Mito à trois cent cinquante mille, celui de IVagato à trois 
cent soixante-dix mille, etc.. enfin le revenu total du pays 
monte à vingt-cinq millions de « kokous > , soit un milliard six 
cents millions, de francs. 

III. 15 



254 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

alors son a bon peuple n vient acheter, pour sa 
subsistance , cette denrée indispensable et la paye 
un prix bien supérieur à celui auquel il a du la 
vendre. Et, comme de juste, la différence fait le 
revenu du a bon prince » . Ceci nous parait inouï , 
à nous Occidentaux ; mais ce serait se tromper gra- 
vement que de croire que de tels principes de gou- 
vernement choquent les idées des Orientaux, qui 
n*en ont jamais connu d'autres; et Ton peut affir- 
mer que , dans leur naïve simplicité et leur fidèle 
dévouement au seigneur, ces populations paisibles 
jouissent d'une grande félicité. Ce qui se comprend 
plus aisément, ce sont les craintes qu'inspirent à la 
nuée des samouraïs à deux sabres, petite noblesse 
privilégiée, les idées européennes de commerce et 
de gouvernement qui vont, si le Taïkoun continua, 
la réduire à néant. De là, ces airs farouches ; de là 
nos désagréables rencontres dans la ville sacrée ! 

Aucune figure farouche n'est pourtant venue nous 
troubler aujourd'hui , quoique nous ayons rencon- 
tré une foule de cortèges princiers avec tout l'ap- 
parat féodal. C'est que nous sommes plus direc- 
tement leurs hôtes, et que chez eux l'hospitalité a 
le caractère sacré de l'antique Grèce. Nous avons 
donc continué à suivre le Tokâïdo : jusqu'à présent 
cette route avait été comme une allée grandiose 
de quelque parc féerique; soudain elle est devenue 
pour nous un sentier serpentant, par une pente 



IftONOS&A. 255 

abrupte, dans des montagnes sauvages ; des roches 
rondes, usées et polies, brillantes et glissantes comme 
une glace sous les feux d'un soleil ardent, en for- 
maient Taffreux pavé. Nos pauvres chevaux pati- 
naient en grimpant, tombaient, puis retombaient de 
plus belle en essayant de se relever; nos bettos s*é- 
corchaient les pieds ; il fallait s'étourdir par des cris 
excitants et pousser de Tavant jusqu'au col! Enfin, 
à mi-côte , nous trouvâmes un village sur le bord 
d'un torrent et au bas d'une gigantesque cascade. 
Là, nous achetons toute une provision de chaussons 
en paille tressée dont nous enveloppons les sabots 
de nos chevaux. 

Nous avions suivi pendant sept heures les flancs 
sinueux et escarpés d'une gorge profonde et silen- 
cieuse; une forêt vierge la couvrait tout entière, et, 
quand nous sortions par intervalles des sombres 
fourrés, nous avions de belles échappées de vue sur 
les précipices et les torrents. 

Nous voici au col après un rude labeur : derrière 
nous la longue gorge , la forêt d'un beau vert , les 
cascades et la mer; devant nous, à cette hauteur 
où le froid commençait à nous saisir, un grand 
lac coupé dans les rochers avec des baies sinueu- 
ses, puis de grandes crêtes dénudées avec des cra- 
tères ouverts et de longues déchirures volcaniques 
qui semblaient fendre en deux les flancs de la chaîne 
de montagnes : à l'horizon du lac, le cône hardi de 



236 PÉKIK. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

Fouzi- Varna trancbait vivement sur ce tableau 
varié et admirable. Il nous apparut d'abord tout 
blanc de neige , se détacbant sur le ciel comme une 
pyramide éclatante ; mais , tandis que nous cbemi- 
nions, le soleil s*était couché derrière les monta- 
gnes. Alors sa cime neigeuse a pris soudain des 
teintes rosées : puis peu à peu la lumière s'étant 
retirée de ce dernier asile, la gigantesque tète de la 
montagne s'est dérobée dans les brumes du soir. 
C'était vraiment un ensemble frappant par ses con- 
trastes : Toeil en un instant embrassait à la fois, sur 
les plans si tranchés de ce tableau , la neige éter- 
nelle , le volcan avec la dévastation de la lave , la 
forêt avec toute la fraîcheur de sa verdure. 

Nous étions à Hakoni : une longue avenue de 
cyprès et de cèdres longe le lac et mène droit à 
une grande porte fortifiée, toute vernissée et bril- 
lante, représentant peintes en écarlate les armes du 
Taîkoun. Notre colonne chevauchant dans la sombre 
et mystérieuse allée, fut arrêtée devant les insignes 
sacrés par des hallebardiers en grand costume, 
gardiens de ces abords seigneuriaux ! Il est vrai 
que nous avions perdu notre escorte depuis une 
heure, et que, même pour les Japonais, il est t[i{6- 
cile de pénétrer dans les murs célèbres de Hakoni. 
Ah ! voilà enfin notre bon vieux chef qui arrive sur 
son cheval essoufflé : il se prosterne devant la porte 
et trois fois touche le sol de son front. Puis il 



MIONOSRA. 257 

montre nos passe*ports aux officiers, qui nous de- 
mandent de saluer les armes du Taîkoun et de ne 
passer le seuil que chapeau bas; et nous voilà admis 
dans Tenceinte sacrée. Notre halte ne fut pas longue 
dans un endroit si cérémonieux , quoique la popu- 
lation ait été fort polie et que les tcha-jias, aux bal- 
cons donnant sur le lac, soient d*une splendeur 
princière. Un sentier sablonneux nous fait entrer 
dans la région volcanique : crêtes pelées et tortu- 
rées, vallons formés dans les déchirures de la mon- 
tagne d*où s'élevaient , comme des colonnes blan- 
châtres, des tourbillons de vapeurs sulfureuses, 
collines dont les flancs n'étaient qu'une nappe de 
lave, tel est le paysage, si différent du précédent, 
qui vient de se dérouler devant nous. Il était pres- 
que nuit quand nous arrivâmes, au bout de notre 
journée, au village de bains de Mionoska, le Baden- 
Baden de Taristocratie japonaise, lieu désert dans 
la saison froide, et inondé de baigneurs en été. 

Certes, c'était une des choses les plus curieuses 
â voir! Bâti dans une vallée très-profonde et sur 
le flanc d'une montagne fort escarpée, le village n'a 
que des escaliers de granit pour rues, et les mai- 
sons, perdues au milieu des cascades, semblent 
perchées les unes au-dessus des autres. Nous 
avons dégringolé plusieurs centaines de marches 
avant d'arriver à la plus belle tcha-jia, le grand 
Casino de céans : oh ! jamais je n'oublierai ce coup 



^58 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

d'œîl! Sur une profondeur de plus de cent mètres, 
la tcha-jia se composait de deux belles galeries 
ouvertes, liées en fer à cheval : là se prélas- 
saient, dans le costume d^Adam et d'Eve, plus de 
trois cents baigneurs et baigneuses, à peine sortis 
de la douche du soir. A notre vue, ils ont appelé 
toute une nouvelle recrue qui était, parait-il, à 
barboter encore dans Teau, et la foule se pressa 
curieusement et poliment autour de nous pour 
nous contempler. Il y avait des princes, des prin- 
cesses, des enfants, des jeunes filles. Nous deman- 
dons si le Casino peut nous loger aussi; n:ais il ne 
peut nous accorder cette faveur, ce que nous regret- 
tons fort, car le local semblait bien amusant. Nous 
remontons de nouveaux escaliers, nous trouvons 
une autre tcha-jia plus modeste, habitée par une 
centaine d'hôtes seulement : ils se promenaient 
dans un beau jardin en terrasse, où une nappe de 
fleurs grimpantes très-touflue semblait jetée sur 
les ondulations des roches et formait comme une 
tenture odorante. Tout cela était très-joli, mais 
nous étions bien fatigués après cette journée ; aussi, 
avant le dîner, me suis-je dirigé vers le kiosque 
des bains. Les sources sulfureuses jaillissaient abon- 
damment de terre; des conduits de bambou ame- 
naient Feau toute fumante dans le kiosque. Là, des 
baignoires carrées en bois , ayant environ un mètre 
et demi de côté, .étaient enfoncées dans le sol, et des 



lilONOSKA. 959 

groupes folâtraient dans chaque casier d^ean cbaude. 

Chacun de nous chercha une place dans une de 
ces baignoires, et, avec la simplicité de Fâge d'or, 
j'allai m'installer dans celle qui paraissait la moins 
chaude. Dans ce petit espace d'onde limpide nous 
étions six, trois Japonaises assez jolies, deux Japo* 
nais, et votre très-humble serviteur ! Il m'a semblé 
que j'avais sauté dans une bouillotte : en une mi- 
nute j'étais cramoisi comme un chambellan , et 
j'avais bien envie de me sauver; mais mes cama- 
rades, rîeurs et rieuses, entamèrent une conversa- 
tion à laquelle je ne comprenais pas grand'chose; 
je répondais par ma phrase habituelle, qui a tou« 
jours eu un plein succès. 

Ce bon bain chaud me reposa autant qu'il me 
fit rire...; puis, après un dîner que nous trou- 
vâmes exquis, nous exécutâmes dans notre kiosque 
une représentation gratis pour le nombreux public 
de baigneurs qui venait nous admirer. Toutes les 
parois de papier furent supprimées; nous étions 
comme sur une estrade illuminée ; on improvisa des 
feux d'artifice, on organisa une loterie et une foule 
de jeux qui faisaient rire nos aimables spectateurs. 
Comme les Japonais sont très-forts sur les lois de 
la politesse, ils voulurent nous rendre une fête de 
leur cru, et aussitôt apparurent des danseuses en 
costumes éclatants, peignées, peintes, poudrées, 
décorées h ravir, et jouant du sam-sin , sorte de 



SeO PÉKIN. TEDDO SAN FRANCISCO. 

guitare criarde. Puis estrenule chiri-fouri, la danse 
classique du Japon ! C'est assez difficile à décrire : 
cela ressemble au jeu vif de la a mora » italienne, 
à la (( parole volante » , à u pigeon vole » , etc. , mais 
avec quelques petites modifications. Les danseuses 
se divisent en deux camps, et , tout en dansant et 
en jetant les mains en cadence comme pour se dé- 
fier » Tune commence une phrase rhythmée qu'une 
autre doit continuer, puis une troisième, et ainsi 
de suite, de sorte que chacune contribue successi- 
vement à improviser une cantate capricieuse et 
folâtre, où Tesprit devient aussi vif que le geste. On 
nous explique les bons mots à mesure qu'ils font 
éclater de rire toute l'assistance ; mais voici un chan- 
gement de décoration : dès qu'une danseuse s'est 
trompée de rime ou de cadence, elle doit être 
punie, et, pour gage, se dépouiller d'une partie 
de ses vêtements. Peu à peu tout s'anime : l'amour- 
propre de chacune est en jeu, les yeux jettent des 
étincelles, et ce ne sont que fous éclats de rire. Voilà 
la manche droite qui tomle, puis la manche gau- 
che, puis Técharpe, puis la houppelande, puis la 
giberne !... jusqu'aux boucles d'oreilles! et la der- 
nière muse qui reste victorieuse sur le champ de 
bataille, après avoir mis toutes les autres hors de 
combat, est applaudie, félicitée et couverte de fleurs 
par tout» l'assistance japonaise. Rien ne peut don- 
ner une idée de la vivacité des gestes , des rires 



MIONOSKA. 261 

bruyants et du feu roulant de paroles de ces dan- 
seuses s'agîtant à la lueur de belles lanternes de 
couleur et au son d'une folle musique I — Sur ce , 
pas de mauvais rèies. 

^ 18 mai 1857. 

Baignade dès Taube; ce matin, nous n'étions que 
deux ; une cascade d'eau glacée à côté du bain cbaud 
a fait merveille ; puis , départ rapide ; nous voici en 
voie de retour. Sur notre route, nous montons au 
cratère de Hungo-zang/qui me rappelait le Tankou- 
banprabou de Java; la chaleur y était suffocante, 
des ondes de boue flottaient comme dans un lac in- 
fernal, et leurs gros bouillons s'élevaient par étages 
en mousseux glouglous qui formaient en une mi- 
nute une cloche de la hauteur d'un homme, puis 
qui éclataient comme une bombe, pour naitre de 
nouveau. Nous avons approché des vapeurs une 
branche d'azaléa rose qui a tourné immédiatement 
au blanc pâle. C'est vraiment effrayant de se sentir 
sur le bord du soupirail ténébreux par où s'échap- 
pent les vapeurs affreuses du grand fourneau qui 
est au sein de la terre. Depuis notre arrivée dans 
ce pays, il ne s'est point passé une semaine sans 
qu'on ait ressenti de légères osciUations à Yoko- 
Jiama. 

Nous avons dû aujourd'hui passer un autre col 

15. . 



262 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

pour rejoindre notre belle vallée d'avant-hier ; pen- 
dant trois heures, nous avons descendu le flanc 
abrupt de la montagne, tenant nos chevaux par la 
bride et glissant sur les pierres usées sans pouvoir 
nous arrêter. Chacun de nous est tombé deux ou 
trois fois; mais heureusement les chevaux ne se 
sont fait aucun mal. Enfin il faut faire descendre à 
nos bêtes un escalier de quarante marches, et nous 
voilà dans le joli village d'Atta, logés à la tcha-jîa 
Miànàgiânà, un vrai palais, avec de grandes salles 
tapissées de nattes blanches, et dont la charpente et 
le treillis artistique des parois à jour sont en laque 
superbe. Cette tcha-jia est cent fois plus belle que 
celle de Meïaski, et je vous assure que, lorsque 
entourés de vingt jeunes filles élégamment parées, 
qui nous apportaient du riz et des gâteaux, nous 
étions à diner dans une de ces belles salles, avec 
la vue d*un jardin admirable devant nous, nous 
pouvions nous croire dans la réalité de quelque 
féerie d'opéra. Le jardin était le flanc même, le 
flanc à pic de la montagne , couvert de petits arbres 
pourpre et lilas, de bosquets nains, et tapissé d'un 
gazon entretenu avec un soin minutieux. Six cas- 
cades, chacune d'une double hauteur d'homme, 
aménagées avec art entre de belles roches, se suc- 
cédaient sur cette muraille de verdure et de fleurs, 
et y brillaient comme de larges lames argentées.. 
Au bas était un petit lac, avec de petits ponts et de 



MIONOSKA. 263 

gros poissons rouges que nous estimions environ de 
douze livres chacun. 

' Nos yakonines, avant de se mettre en grande 
tenue, allèrent se placer sous la cascade, et des 
nymphes les y suivirent. 

Quand la brume est venue, toutes les demoiselles 
de la maison, en bande joyeuse, se sont mises en 
cercle autour du petit lac, et ont battu des mains 
bien fort*, en chassant devant elles le troupeau des 
poissons; je ne comprenais rien à cette battue aqua- 
tique, mais elles nous ont expliqué que chaque 
soir elles faisaient rentrer leurs poissons au fond 
d'une grotte taillée dans le roc artificiel, où ils res- 
taient toute la nuit à Tabri des éperviers et des 
oiseaux qui leur font la chasse. Oh! qu'il est donc 
drôle ce peuple d'enfants, couchant ses poissons, 
leur ordonnant de rester sages toute la nuit , et 
allant à l'aurore, le lendemain, leur donner la clef 

dos eaux. 

Aous avons eu , malgré les masseurs, un peu de 
mal à nous endormir; les yakonines, qui spupaient 
dans une salle seulement séparée de la nôtre par 
l'épaisseur de tringles de laque et de feuilles de pa- 
pier, s'échauffèrent un peu trop la tête, grâce à de 
nombreuses rasades de saki ; ils échangèrent quel- 
ques vives paroles , et nous les entendîmes s'animer 
si fort qu'ils ne parlaient plus que de se battre en 
duel sur-le-champ avec leurs grands sabres. Trois 



264 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

fois il a fallu que nous intervinssions et que nous 
missions le bolà! Grâce à nos instances, cela a fini, 
mais vers minuit seulement. 

19 mai 1867. 

C'a été une rude journée que celle du retour à 
Yokohama; nos bêtes étaient harassées de fatigue, 
et nouj avions encore vingt lieues à faire. Hier soir, 
on avait dit : a Coûte que coûte il faut arriver de- 
main. » A*issi, dès cinq heures, départ précipité, et 
nous piquons des deux. Ces pauvres bettos, qui 
n'avaient cessé de nous suivre, m'inspiraient une si 
profonde pitié, qne j'ai fait tout au monde pour les 
faire rester en arriére ; mais ces coureurs infatiga- 
bles ont autant d'amour-propre que de nerf, et m'oni 
dit que jamais «les chevaux ne les avaient vaincus 
à la course » . Dans notre longue retraite par le To- 
kàido, nous ne nous arrêtions dans les tcha-jias que 
pour arroser nos excellentes montures de quelques 
seaux d'eau. 

J'ai vu aujourd'hui l'armée du prince d'Oudawara. 
Elle faisait l'exercice à boulet dans la vallée d'un 
grand torrent; la cible était à quinze cents mètres; 
elle était rarement atteinte : on ne voyait que nua- 
ges de fumée. Voilà qui enivre les Japonais! le bruit 
et l'odeur de la poudre avaient fait tourner toutes 
les têtes, et la petite armée seigneuriale était heu- 



MIONOSKA. 265 

« 

reuse et étonnée de faire à elle seule tant de tapage. 

Notre course fut si rapide que nous échelonnâmes 
tous les yakonines de notre escorte le long de la 
route et loin derrière nous; le vieux chef fut le 
seul qui, avec son magnifique cheval noir, resta 
notre fidèle compagnon. 

Nous étions encore à quatre lieues de Yokohama, 
que la nuit était déjà bien noire; nous poussions de 
bruyantes clameurs pour dégager la route devant 
nous; puis nous avons coupé au plus court par les 
sentiers sinueux qui traversent les rizières, sautant 
les fossés et passant des ponts formés de trois bam- 
bous. Les pauvres gens qui se garaient enfonçaient 
de deux pieds dans la bourbe. Au moment où nous 
débouchions sur la baie de Kanagawa, la mer sem- 
bla illuminée par de rougeàtres et vacillantes 
lueurs; c'était une pèche aux flambeaux, pêche fa- 
vorite des Japonais. On voyait des ombres se baisser, 
se relever, passer en silhouette fugitive sur des bar- 
ques légères; les unes semblaient agiter les torches 
résineuses dont la mer reflétait les nuages d'étin- 
celles; les autres brandissaient le harpon et lut- 
taient avec les poissons ; le coup d'œil sur cette flotte 
et sur ces ombres avait quelque chose de mysté- 
rieux et de fantastique. 

Deux jours après , le canon du Colorado reten- 
tissait au large , et la rade lui répondait. Mais c'est 
nous surtout qui avons répondu du fond de nos 



266 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

cœurs, en poussant un immense cri de joie! Oui 
certes , le Japon est le plus ravissant pays que nous 
ayons parcouru dans tout notre voyage ! Oui, je suis 
bien enchanté de Tavoir si bien vu et d'y avoir 
passé un temps si délicieux! mais... le canon du 
ColoradOy c'est le signal du retour vers l'Europe ! 
vers le a home » si chéri ! Maintenant enfin nous ne 
nous éloignons plus, nous revenons ! Et il faut avoir 
couru plus de quatorze mois tant de terres et de 
mers, ne vivant que du souvenir des siens, pour 
s'imaginer combien est grande la soif du retour ; 
et, si les yeux sont éblouis par tant de beaux 
spectacles, comme le cœur n'est pas là, mais bien 
par délaies mers , au milieu de vous tous, hurrah ! 
trois fois hurrah ! et en avant pour le retour ! 

Nous pensions devoir nous embarquer immédia- 
tement, et nous étions dans toute la presse fiévreuse 
d'un départ pour l'Europe ; mais le gros monstre, 
qui semble être le géant de la rade , doit prendre 
ici un millier de tonneaux de thé et une immense 
cargaison; nous ne partirons donc que le 25 au 
soir. Pendant ce temps nous avons fait nos prépa-* 
ratifs de départ et nos adieux à tous les amis que 
nous laissons dans ce beau pays. 

Un seul incident nous fit passer le temps de cette 
anxieuse attente : ce fut un grand diner japonais. 

Au son de la musique orientale, nous entrions 
dans la grande salle d'une légation où une véritable 



MIONOSKA. 267 

illumination éclairait la table couverte de mets colo- 
riés; il y avait là huit danseuses, accessoires obligés 
de toute fête japonaise, toutes brillantes de fraî- 
cheur et de costume. Elles étaient assises sur leurs 
talons, avec un petit tabouret de laque devant elles, 
et jouaient langoureusement de la guitare. 

Sur des tables séparées , nous pouvions admirer 
les tt pièces montées» que les Japonais aiment tant. 
Une de ces pièces, qui avait bien un mètre carré, 
toute en œufs, poissons, fleurs, oignons, carot- 
tes, etc., etc., représentait un paysage avec perfecr 
tion : il y avait des rivières en filaments d'oignons, 
des canards mandarins en navets sculptés et pein- 
turlurés, des champs de verdure , des ponts en bri- 
ques de carotte. Un autre plateau représentait la 
pèche. Sur un rocher de pommes de terre, perdu 
au milieu de flots de mayonnaise, et écumant de 
mousse de blanc d*œuf , un pêcheur halait un long 
filet à mailles de navet et ramassait des myriades 
d'hqitres crispées et d'épinoches sautillants. Enfin 
voilà une grande barbue qui s'avance ! elle est con- 
vertie en galîote ornée de mâts et de voiles gonflées 
par la brise. C'est de tout cela que nous avons 
mangé avec nos bâtonnets. Je vous fais grâce d'une 
cmquantaine de plats d'un goût très-fin, mélangés 
à dose faomœopatique d'écrevisses pilées, de sauces 
et de poissons. Les demoiselles s'animèrent peu à 
peu, grâce au Champagne dont nous les régalions; 



2G8 PÉKIN. YEODO. SAN FRANCISCO. 

elles dansèrent, firent la roue, chantèrent en chœur. 
Puis , comme couronnement de Tédifice , nous 
eûmes un chici-fouri ! Nous avions déjà emporté 
comme souvenirs nos bâtonnets et notre serviette en 
papier ; Tusage japonais voulait plus : Tamphitryon 
nous fit escorter par un de ses ce kqtz-koî » , portant 
pour chacun de nous une jolie corbeille ornée d^un 
gros homard et d'un poisson. C'était une fort char- 
mante fête et notre dernier morceau du délicieux 
Japon. 



X. 

A BORD DU COLORADO. 

Quelques notes sur le gouvernement du Japon. — La marche 
du Colorado, — Sa machine. — La semaine des deux lundis. 
— Deux mille francs pour une alouette. — Les repas en 
douze temps. 

Ainsi , le voilà déjà fini notre charmant séjour au 
Japon ! La nature la plus luxuriante du sol , Tama- 
bilité si originale de -ses habitants nous ont ravis à 
chaque heure davantage. 

Mais pendant ces trente- trois jours d'une vie 
d'excursions, comment arriver à se rendre un 
compte exact des grandes questions sérieuses qui 
agitent ce pays? Comment lever, même un instant, 
une portion du voile mystérieux qui enveloppe cette 
terre vierge, si longtemps isolée des autres nations 
du monde , et qui faisait son bonheur de son isole- 
ment? 

Je sens qu'il me faudrait de longs mois pour étu- 
dier à fond un peuple chez qui s'est réfugiée la féo- 
dalité, exilée des autres continents! — D'ailleurs, 
ne connaissant pas la langue , et n'ayant pas occupé 
une position officielle, qui peut seule donner la clef 



270 PÉKIN. TEDDO. SAN FRANCISCO. 

des péripéties de la politique actuelle, je ne saurais 
que vous envoyer à la hâte les premières impres- 
sions d^un excursîoniste \ 

Je voudrais me tromper, mais je crois sincère- 
ment que les Occidentaux ont apporté ici un élément 
de troubles terribles , et que la révolution profonde 
qui travaille toutes les classes de ce pays est en 
majeure partie notrefait. Songez qu'il y a une tren- 
taine d'années le Japon vivait seul, heureux et pro- 
spère, sous des lois féodales qui faisaient d'une faié-' 
rarchie politique une institution sacrée. Aujourd'hui , 
le cri d'alarme est jeté et se répand sur toute cette 
terre pour la bouleverser. Au nom de la civilisation 
de l'Occident, la révolution est aux portes du Japon 
pour y soutenir un choc d'autant plus terrible qu^l 

1 J'ai cru devoir laisser telles quelles ces notes rapides de 
mon journal, quoique la face des chofes ait complètement 
changé au Japon. Dans ce pays que nous avons parcouru à che- 
val , le revolver à la ceinture , précédés de bettos vêtus d'un 
simple tatouage, on construit aujourd'hui des chemins de fer, 
et on vend des habits noirs ! — Ce n'est plus le Taïkoun s'ap- 
pnyant sur l'aliiance étrangère pour faire la guerre au Mikado : 
le Taïkoun a été battu, renversé; le Mikado. règne en maître... 
et nous fait le meilleur accueil. Il n'est plus question , à ce 
qu'il paraît, d'hommages féodaux, de vassaux et de suzerains; 
il ne s'agit rien moins que de fonder le parlementarisme, avec 
un Corps législatif, et d'inaugurer le suffrage universel dans 
l'Empire du Soleil levant. Un de mes anciens camarades de col- 
lège, M. Georges Bousquet, avocat à la Cour de Paris, vient de 
partir pour Yeddo , appelé par le nouveau gouvernement , afin 
d'introduire à forte dose dans les lois japonaises le Code Na-^ 
poléon. 



A BORD DU COLORADO. , 271 

est plus soudain et que, sans transition aucune, les 
éléments les plus opposés du moyen âge et de notre 
siècle vont se trouver en lutte. 

De la Chine , où TOccident avait &it ses premières 
armes pour la guerre immorale et ignominieuse de 
Topium, il a donc fallu venir encore une fois à la 
remorque de TAngleterre jeter le trouble chez une 
paisible nation! Il a donc fallu, pour fournir un ali- 
ment nouveau et nécessaire aux populations ou- 
vrières comme à la marine marchande de la reine 
des mers; pour voir toujours fumants, et encore 
fumants , les fourneaux de Manchester ; pour con* 
' traindre un peuple qui se suffisait à lui-même à 
nous acheter nos produits, il a donc fallu forcer Feu- 
trée du Japon, faire de notre volonté une loi, violenter 
le commerce * et dire à un peuple : «Nous sommes les 
plus forts, et, dans notre siècle, nous n'admettons 
pas qu'une partie de la société humaine s'isole et se 
retranche : nous venons vous imposer notre amitié ! » 

^ Les statistîcpies les plus curieuses de notre commerce au 
Japon seraient assurément celles d'il y a dix ans , époque à la- 
quelle, — pour ne citer qu'un trait , — l'or n*y était acheté 
par nos heureux négociants qu'à raison de quatre fois son poids 
en argent, tandis que partout ailleurs il vaut quinze fois l'argent. 

Aujourd*hui la France reçoit du Japon pour vingt-six millions 
de soies grèges et autres, et pour vingt-huit millions de graines 
de vers à soie en cartons. Ce second article est d'une impor- 
tance capitale ; il est le contre-poids de nos mauvaises récoltes, 
et la planche de salut de l'industrie lyonnaise. 

Les importations générales en 1866 (cotonnades, lainages, 
armes, métaux) sont de quatre-vingt-cinq millions de francs. 



273 P ÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

Cela est vrai assurément; mais le flambeau de la 
civilisation occidentale ne doit-il pas aussi éclairer 
le monde d*une si vive lumière que les ténèbres des 
nations les plus lointaines soient chaque jour re- 
poussées et dissipées davantage ? La force morale et 
irrésistible des races supérieures ne doit-elle pas 
conquérir avec le temps les autres races , les arra* 
cher à leurs préjugés, à leur indépendance, et, 
en développant toutes leurs ressources pour le pro- 
fit commun , faire naître chez elles de nouveaux be- 
soins dans Tordre matériel comme dans Tordre mo- 
ral ? Cette crise terrible , cette révolution qui , 
comme un tremblement de terre, va ébranler le 
Japon , ne sera-t-elle qu'une transition vers une 
nouvelle prospérité , un travail plein d*iingoisses 
d'où s*enfantera dans la douleur une nouvelle gé- 
nération avec de nouvelles idées? 

C'est là ce que je voudrais espérer pour Tavenir ! 
Mais avant d'envisager quelles peuvent être les con- 
séquences heureuses d'u^e révolution si cruelle, je 
crois devoir en quelques lignes retracer, pour mé- 
moire, les principaux traits de Thistoire du passé. 

Race guerrière et passionnée, les Japonais s'é- 
taient déjà montrés, il y a quelques siècles, bien 
supérieurs à tous les Orientaux. Ils avaient accablé 
les Chinois de tant de défaites, que ceux-ci, même à 
l'époque de leurs grands chefs mongols , durent 
abandonner dans un rayon de vingt lieues toutes les 



A BORD DU COLORADO, 273 

côtes les plus proches du Japon *. Mais, après ces 
exploits, il semble que cette nation n'ait plus voulu 
que s'isoler du monde, vivre dans tout Téclat des 
pompes féodales, et, se suffisant à elle-même , con- 
server pour elle seule toutes ses richesses dans son 
île sacrée! 

Le Mikado, véritable idole, gouvernait avec 
omnipotence ce riche pays : dix-huit grands daimios 
se partageaient les provinces et rendaient , chaque 
année , hommage au suzerain demi-dieu ! Mais la 
passion guerrière devait se réveiller insensiblement 
dans ces âmes batailleuses. Comme chez nous au 
moyen âge, les seigneurs s'habituèrent à guerroyer 
les uns contre les autres, et les fastes de la cheva- 
lerie échmiffèrent toutes les tètes. Lorsque Ton re- 
monte à deux siècles et demi de notre époque , les 
mystères dont les races orientales enveloppent leur 
histoire semblent se dissiper, et des faits succèdent 
enfin à des légendes. Le Mikado qui régnaif alors 
chargea un de ses généraux, nommé Faxiba , de sou- 
mettre quelques daïmios rebelles : Faxiba était am- 
bitieux, et , au lieu de porter la guerre à d'autres 
ambitieux , il profita du pouvoir dont il était investi 
pour se mettre à la tète du gouvernement. C'est là 

< Jusqu'à présent , les rapports étaient toujours demeurés 
Irès-froids entre la Chine et le Japon. Mais voici qu'en 1871, 
il a été conclu entre ces deux grandes puissances de l'Orient un 
traité d'amitié dont les conséquences ne saurai^t nous échap- 
per. (Voir le Journal de Saint-Pétersbourg, mars 1872). 



^4 PÉKIN. YBDDÛ. SAN FRANCISCO. 

Torigine des Taikouns. L'heureux maire du palais 
fit du Mikado un roi fainéant. Il exagéra encore 
toute la splendeur religieuse dont le chef spirituel 
de Tempire avait aimé à s'envelopper ; il le plaça 
comme un dieu dans des palais magnifiques d'où il 
ne devait plus songer aux choses de la terre , et 
où il lui forma un entourage brillant de seigneurs 
qui devaient lui composer comme une cour cé- 
leste. Mais le fils de l'usurpateur rencontra un 
usurpateur plus ambitieux encore , et il fut assas- 
siné par le général Hiéas, son propre tuteur. 
Hiéas consacra le pouvoir taïkounal : d'une 
part il se sentit assez fort pour faire une sorte de 
compromis avec le Mikado, qui fut forcé par là 
même de le reconnaître; il le vénéra et lui rendit 
hommage, il l'éleva encore plus haut dans les sphères 
spirituelles; d'autre part,, il s'adjugea à lui-même 
un pouvoir temporel agrandi. Aux dix-huit grands 
daïmios de la vieille noblesse sacrée , il opposa la 
création : P de trois cent quarante-quatre jeunes 
daïmios auxquels il distribua fiefs et seigneuries ; 
2*^ de quatre-vingt mille hattamotos ou capitaines 
auxquels étaient réservés tous les emplois du gou- 
vernement. Ainsi constitué , le nouveau pouvoir 
s'amalgamait singulièrement avec l'ancien; l'éclat 
de la chevalerie devint de plus en plus brillant ; la 
force des choses avait fait un tout de deux élé- 
ments opposés d'abord. La plus grande paix s'était 



A BORD DU COLORADO, 215 

rétablie dans cette belle région, où seigneurs et 
chevaliers régnaient en demi-dieux sur une popu- 
lation douce et laborieuse qui les vénérait et les 
aimait. 

' Mais voici qu'eii 1842 , tout à coup le bruit des 
armes anglaises en Chine et de la guerre deTopium 
est venu troubler le repos du Japon, qui ne voulait 
que vivre dans Fisolement , et chez lequel les lois 
sacrées défendaient comme un sacrilège Taccès aux 
étrangers ! 

Dès que les Japonais apprirent l'humiliation de 
la Chine, la puissance étrange des armes et des na- 
vire» de l'Europe , et enfin le traité de Nankin, une 
fraction du conseil taîkounal vit à la fois dans ces 
événements une menace et un avertissement pour le 
pays. De là^ naissance de ce qu'on a appelé a le 
parti des étrangers )> , et résistance fanatique du 
parti religieux et a national » . 

Les uns , prévoyant que les Barbares ne s'en 
tiendraient pas à la Chine et viendraient frapper im- 
périeusement à la porte du Japon, comme l'avaient 
fait les Portugais en 1644, les Anglais en 1674, 
les Russes en 1805, enfin les Hollandais en 1844, 
conseillaient de les accueillir, ou plutôt de les subir 
en amis , et pour cela de réformer les lois de pro- 
hibition. 

Les autres, au contraire, criaient avec fanatisme 
que les Chinois étaient des lâches et des chiens « et 



276 PÉKIN. YEODO. SAN FRANCISCO. 

qu'il fallait accueillir les étrangers... àcoupsdecanon. 
I Le sort en était jeté ! ce malheureux pays était 
divisé en deux factions contraires , et, pendant quel- 
ques années,, les chefs de chacune de ces factions 
devaient préluder par des duels et des assassinats à 
notre apparition sur ces rivages. 

En 1853, arrive la flotte américaine sous le Com- 
modore Perry : grand embarras du Taîkoun Mina- 
moto-Yeoski ! Il fallait qu'il se déclarât , aux yeux 
du Japon tout entier, pour ou contre les Barbares. 
Après une courte hésitation, il reçoit avec bienveil- 
lance les communications du commodore; huit jours 
après, il expire ! Personne ne doute que le prince 
de Mito, chef des patriotes , ne soit pour beaucoup 
dans le mystère qui entoure sa mort. C'était une 
étrange mission que celle de Perry : moitié pour 
réclamer un équipage naufragé, moitié dans un but 
politique, en cas d'une guerre entre le Japon et 
l'Angleterre, il était chargé de faire sentir au Japon 
combien il lui serait utile de pouvoir compter sur 
l'Amérique. 

On ajourne la réponse à un an. En 1854 , il re- 
vient, nouvel ajournement : il menace alors , et aus- 
sitôt on cède. Ce premier traité autorisait l'établis- 
sement d'un consulat dans la petite ile de Simoda, 
une roche perdue sur la mer, en vue de l'ile 
d'Inosima. Malgré cette sorte d'emprisonnement, le 
consul américain ne cessa d'encourager le - parti 



A BORD DU COLOK/tDO, SIT 

étranger; de 1854 à 1858, il montra aux chefs de 
ce parti tous les enseignements de la seconde guerre 
de Chine, et parvint, à force de les intimider et de 
grandir la puissance militaire de nos flottes, à faire 
signer au Taîkoun un second traité. 

Ce malheureux Taîkoun signa en juillet ; en 
août il mourut assassiné ! Que de tristes préludes ! 
Si la prévision et la crainte de notre arrivée cau- 
saient tant de meurtres , et dans de si hauts rangs , 
que serait-ce donc quand tant de nobles fanatiques 
se trouveraient en contact avec les Barbares? L'Amé- 
rique avait ouvert la voie , mais elle ne pouvait res- 
ter longtemps avec une telle avance sur nous dans la 
politique de TExtréme-Orient : en 1858, la France, 
l'Angleterre et la Russie envoyèrent à la cour de 
Yeddo des plénipotentiaires chargés de signer les 
mêmes traités.. Le Taîkoun nous ouvrit trois ports 
de son domaine particulier : Yokohama, Nangasaki 
et Hakodadè , et promit de nous ouvrir en 1863 
Hiogo, Osaka, Yeddo et Nigata. 

C'est à partir de cette époque que notre histoire 
est écrite au Japon en lettres de sang : six assassi- 
nats en -six mois ! Des samouraïs venaient des pro- 
vinces de l'intérieur pour venger les lois sacrées, 
mettre un barbare à mort, puis s'ouvrir le ventre. 
Us devaient passer pour des héros dans les fastes 
de l'Empire. 

Le gouvernement du Taîkoun se trouvait lui- 

III 16 



278 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

même en butte aux attaques les plus violentes des 
daîmios patriotes. «C'est, disaient-ils, pour s'élever 
plus haut et réduire à néant le parti national que ce 
gouvernement seconde des fonctionnaires froids et 
orgueilleux, des marchands intéressés et rapaces, 
des matelots grossiers et débauchés. » 

tt Quoique nous ne soyons que des êtres stupides 
et dégénérés, ajoutait un de leurs manifestes, nous 
observons cependant, sans leur porter la moindre 
atteinte, les sages lois que nous tenons de To-chio- 
gou. Il y a quelque temps, nous vîmes nos ports 
envahis par une foule d'ennemis étrangers qui y ont 
fixé leur demeure , et tout dernièrement, nous osons 
le dire, le gouvernement corrompu du prince (le 
Taikoun) a engagé notre royaume dans une voie 
qui doit le mener à sa ruine, en signant un traité 
de paix lequel autorise l'exportation des productions 
rares qui font la richesse du pays. 

D Si le gouvernement du prince n'a pas la force 
de se débarrasser de ces étrangers, eh bien! nous, 

s 

qui n'avons pas la dix -millième partie de ses 
moyens, nous nous chargeons de les exterminer. 

y> L'année passée , si nous avons assassiné Ykam-» 
mono Kami, c'est uniquement parce qu'il s'était 
rendu tributaire des puissances étrangères, et qu'en 
agissant de la sorte il s'était comporté en ennemi 
audacieux de notre royaume, dont il avait juré la 
perte. 



A BORD DU COLORADO. 219 

n Depuis, nous avons vu, sans pouvoir Tempê- 
cher, rimmîgration prendre des développements 
extraordinaires; et, dans l'entourage du prince, il 
ne s'est trouvé personne pour dénoncer le fait. 
Ceux-là ont assumé sur eux une grande responsa- 
bilité qui ont renversé les sages lois de To-chio- 
goû... 

yi Tous les faits qui viennent de se passer , ce traité 
d'amitié et de commerce... sont dus à Tineptie des 
employés du gouvernement, le Gorodgio en tète. 

» C'est pourquoi nous avons résolu de maintenir 
les sages institutions de To-chio-gou : telle est l'opi- 
nion de notre insigne stupidité. » 
- ce Quel besoin d'ailleurs, disait un autre mani- 
feste ' , de tolérer à Yokohama ces yakonines inso- 
lents (les ministres des puissances étrangères)? A 
des marchands il ne faut que des comptoirs. 11 avait 
été expressément convenu que les traités de com- 
merce conclus avec les étrangers fie devaient être 
qu'une grande faveur qu'on leur accordait après 
des demandes réitérées et humbles de leur part. Au 
lieu d'accepter ces concessions comme une faveur, 
ils osent dire maintenant que ces traités constituent 
pour eux un droit légal; on peut leur permettre, 
comme dans les temps passés , de gagner de l'ar- 
gent sans trop voler. 

^ Je dois la communication de ce« deux manifestes à l'obligeance 
de M. Vasseur, inspecteur des Messageries impériales. 



280 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

» Cest avec bien du regret que nous vous enten- 
dons, depuis longtemps, faire allusion au mode de 
gouvernement des nations étrangères , et parler 
toujours de la concentration du pouvoir dans les 
bureaux du gouvernement. Vous vous exposez par 
là à d'amères critiques, et vous excitez les défiances 
de vos plus fidèles partisans. Y a-t-îl donc parmi 
les nations étrangères des pouvoirs dignes de por- 
ter le nom de gouvernement comme le nôtre? Est- 
ce qu'elles ont un Mikado, auguste descendant des 
dieux? Vous savez mieux que nous que Tautoritè 
procède d'une seule source, le Mikado, qui a dis- 
tribué son pouvoir parmi certaines familles. Que si 
vraiment vous songiez à imiter les gouvernement» 
étrangers, il faudrait de toute nécessité vous con- 
sulter préalablement avec notre souverain le Mi- 
kado, qui est notre chef suprême. 

)) Nous désirons abolir les relations avec les étran- 
gers. Leur présence au Japon n'a pas plus de rai- 
son d'être aujourd'hui qu'à l'époque de leur arri- 
vée. La seule difierence, c'est qu'autrefois ils 
avaient des vaisseaux à voiles, et que maintenant 
ils les ont mus par la vapeur : tant mieux! ils par- 
tiront plus vite! w 

Par suite de cette irritation du parti national , les 
assassinats continuent de plus belle : le régent est 
mfs à mort à Yeddo par des samouraïs du prince de 
Mito. 



A BOBD DU COLORADO. 281 

Yeddo devient inhabitable à pause des meurtres 
d'Européens; nos ministres y amènent leur pavillon 
et se retirent à Yokohama. 

En 1861, à la suite deTattaque de la légation an- 
glaise par des fanatiques, tandis que des hommes 
studieux commençaient à mieux connaître la lan- 
gue japonaise, que découvre-t-on? Cest que, nous 
croyant au Japon en vertu de traités conclus avec le 
chef de Tempire , nous n'avions que la signature 
d'un lieutenant général, qui n'avait point de valeur 
sans la sanction du Mikado, et que nous étions dupes 
d'une erreur complète. 

Mais n'avions-nous pas un pied sur cette terre? Et 
si nous l'en retirions, ne courions -nous pas le 
risque de nous la voir fermée pour longtemps? En 
somme , ces traités , nous les avions signés , notre 
parole était engagée : nous ne pouvions point 
reculer. 

Si, dans la suite, la France demeure la plus cha- 
leureuse observatrice de cette politique, on peut 
dire que , dans le principe , l'Angleterre l'avait aussi 
adoptée. Lord Palmerston demandait un jour à un 
agent qui s'étendait trop longuement avec lui sur 
l'organisation en apparence compliquée du gouver- 
nement japonais : « Qui a signé nos traités? — Le 
Taîkoun. — Qu'est-ce que le Taïkoun? — C'est le 
plus puissant des daîmios. — Eh bien! répliqua 
le premier ministre d'Angleterre, pourquoi cher 



282 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

cher ailleurs le pouvoir auquel nous devons nous 
adresser? Le Taîkoun a signé nos traités, nous 
devons donc admettre qu'il avait te droit de les 
signer, et, en le soutenant, nous lui donnerons la 
force de les exécuter. » 

Le contre-coup de cette politique fort juste fut 
de resserrer plus étroitement Tunion du Mikado 
avec la vieille noblesse. 

Or, le Mikado qui régnait alors était jeune et ar- 
d.ent : c'était une belle occasion pour lui de ressaisir 
un pouvoir qui lui échappait chaque jour; il se sen- 
tait appuyé par Timinense majorité des daïmios; il 
s'agissait donc de se mettre hardiment à la tête du 
parti réactionnaire, de personnifier en lui-même le 
parti patriotique dontMito et Hori, deux princes du 
sang le plus antique, venaient d'être les glorieux 
martyrs : il fallait qu'il renversât le Taikoun ! 

Il n'osa l'essayer. Le Taîkoun d'ailleurs avait con- 
centré toutes ses troupes à Yeddo, sa capitale, et 
réuni autour de lui tous les daïmios qui lui avaient 
promis de le soutenir. Cet homme énergique voyant 
que désormais il pouvait non-seulement sauver, 
mais consolider son pouvoir en s'appuyant sur les 
étrangers, frappé des merveilles de notre civilisation 
comme de la puissance de nos engins de guerre, avait 
armé ses soldats de carabines et de canons, acheté 
des vapeurs qui devaient terrifier ses rivaux ; il avait 
de plus en plus engagé nos ministres dans sa poli- 



A BORD DU COLORADO. 283 

tique ; il n'hésita donc point h faire face à Torage 
qui s'accumulait à Miako. 

Le Mikado dut céder, et, au grand mécontente- 
ment des daîmios de vieille roche, c'est d'une main 
forcée et les larmes aux yeux qu'il ra/^)?/! solennel- 
lement les traités de son téméraire lieutenant tem- 
porel. Pour le Taîkoun, c'était la plus éclatante des 
victoires : il tenait désormais d'une main plus sûre 
les rênes de l'État ; il n'avait plus que des ennemis 
isolés et divisés ; il avait pleine confiance dans l'ap- 
pui des étrangers, et il se lançait à corps perdu, mal- 
gré les préjugés, les suicides, les assassinats des 
samouraïs, dans notre alliance ! 

Le châtiment infligé au prince de Nagato, chef 
du. parti hostile aux étrangers, vient changer brus- 
quement la face de la situation : la facilité avec 
laquelle sont détruites les batteries élevées par ce 
daîmio pour interdire à nos navires l'accès de la 
mer intérieure, prouve au Japon tout entier que 
nous avons non-seulement le droit, mais le pouvoir 
d'exiger le respect des actes internationaux que l'on 
voudrait déchirer. 

Quant aux oscillations qui se succédèrent alors 
dans les effets de notre alliance, je sens qu'en vous 
les racontant, je me laisserais entraîner trop loin. 
Ces événements nous montrent les derniers efforts 
tentés par les représentants des vieilles idées japo- 
naises pour s'opposer à l'introduction de l'étranger. 



«4 PÉKIN. TEDDO. SAN FRANCISCO. 

qja'ils confondent a¥ec le trouble et le désordre : 
tout est mis en œuvre pour rendre nos relations im-» 
possibles. 

Mais il est une cbose que j'ai par-dessus tout à 
cœur de vous dire, c'est combien le ministre de 
France, H. Léon Roches, arrivé ici depuis mai 1864, 
a porté haut le nom et Tinfluence de la France. 
Ancien officier d'Afrique, aux allures et à l'esprit 
militaires, plein de franchise et de patience , possé- 
dant par excellence les qualités qui en faisaient et 
en font le diplomate le plus accompli pour com- 
prendre les Orientaux et traiter avec eux , il n'a pas 
tardé à « enlever )> les Japonais. 

En très-peu de temps, il montrait au puissant 
maire du palais et à tous les daîmios de son parti 
combien ils pourraient vite, avec le secours de notre 
instruction, de nos armes, de nos vaisseaux, se 
rendre omnipotents au milieu des factions qui diu- 
saient leurs ennemis. Et aussitôt un arsenal annexe 
est fondé à Yokohama, un grand arsenal à Yokoska ; 
on appelle notre mission militaire, et toute une moi- 
tié du Japon nous achète par milliers fusils et ca- 
nons, étoffes et produits de l'Occident. 

Quant au Taîkoun actuel, c'est un homme de 
trente-cinq ans, de belle figure et à l'âme guerrière. 
Il est plein d'ambition , plein de bonté pour les 
Européens, fermement convaincu que tout espoir 
de grandeur est pour lui dans l'alliance européenne. 



A BORD DU COLORADO. 286 

et il a voulu consacrer son avènement par une chose 
qui ne s'était encore jamais vue sur la a Terre sa- 
crée » . Après avoir eu une première conférence 
avec notre ministre seul, il a voulu se montrer en 
personne aux Européens et a convoqué à Osaka , sa 
résidence , tous les ministres étrangers . Les réceptions 
ont été superbes, le Taïkotin charmant de courtoisie, 
de noblesse et de distinction. Il a prononcé pour le 
!•"■ janvier 1868 l'ouverture de quatre nouveaux 
ports, Yogo, Osaka, Yeddo et un port de Touest, et il 
a invité tous les plénipotentiaires à y préparer Tin* 
stallation des nouveaux résidents européens. Une 
moitié de nos officiers de la mission militaire s'est 
rendue à Osaka; Torganisation de Tarmée, d'un 
ministère de la guerre, l'acquisition de nouvelles 
armes et de nouveaux vapeurs y ont été décidées. 

Les ministres n'étaient pas encore de retour 
d'Osaka quand nous avons quitté le Japon, mais un 
vapeur de guerre japonais a apporté à Yokohama 
la nouvelle de l'ouverture des ports, qui a fait grand 
bruit, et celle de la meilleure entente avec le Taï- 
koun, qui en a fait plus encore. Combien de temps 
cette harmonie durera-t-elle, et la révolution est- 
elle étoufice, ou... retardée seulement? C'est ce 
que nous nous demandons avec angoisse, en quit- 
tant ce beau pays. — Mais, en dehors des querelles 
intestines entre daîmios, Taïkoun et Mikado, l'in^ 
dépendance future du Japon n'est-elle pas menacée 



286 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

aussi par les agissements de la Russie et des États- 
Unis d'Amérique ? La première de ces deux puis- 
sances suit dans TËxtréme-Orient une politique qui 
lui a valu déjà bien dessuccès^ mais qui lui en assure 
de plus importants encore, si la Chine et le Japon 
n'unissent pas leurs efforts pour y mettre obstacle. 

L'agent du Czar au Japon n'a jamais résidé à 
Yeddo, et il semble s'appliquer à séparer son action 
de celle de ses collègues européens. Il n'a d'ail- 
leurs que peu d'intérêts commerciaux à protéger, 
et il s'épargne ainsi bien des conflits qui useraient 
son influence, exclusivement réservée à un but poli- 
tique. Ce but est d'étendre les possessions russes 
en empiétant sur Je territoire nord du Japon. C'est 
ainsi que le gouvernement de Saint-Pétersbourg est 
parvenu à s'emparer de la plus grande partie de 
l'île de Saghalin , qu'il occuperait aujourd'hui tout 
entière si l'escadre anglaise n'avait fait en temps 
opportun une démonstration significative. Mais 
n'est-on pas en droit de penser qu'à la faveur de 
telle complication facile à prévoir, la Russie ne re- 
trouve bientôt une occasion favorable pour reculer 
encore les limites de ses possessions dans l'Extrême- 
Orient? 

En cela elle est secondée parles Etats-Unis d'Amé- 
rique, avec lesquels elle semble avoir contracté une 
alliance étroite. Les États-Unis, j'en ai la conviction, 
ratifieront toutes les annexions que la Russie essayera 



A BORD DU COLORADO. Î87 

de réaliser dans le nord du Japon, afin de s'assurer 
à elle-même des ports ouverts pendant toute Tannée. 
Ceux qu'elle possède en Mandchourie jusqu'au fleuve 
Amour, et même ceux dont elle s'est emparée dans 
l'île Saghalin , sont obstrués par les glaces pendant 
quatre ou cinq mois de l'année. — Par compensa- 
tion, la Russie ferme les yeux sur les tentatives ac- 
complies ou à accomplir par les Etats-Unis pour 
s'immiscer dans les affaires intérieures du Japon et 
pour faire confier à des sujets américains quelques 
hautes fonctions dans le gouvernement japonais. 

Puissent tous ces- dangers être écartés d'une terre 
où il y a tant d'éléments de bonheur auxquels nous 
devons nous efibrcer de donner essor ! Puissent Tin- 
telligence et le travail, encouragés par l'action dé-* 
sintéressée des puissances occidentales, se faire 
place sous le soleil du Japon ! Alors s'amoindrira et 
finira par disparaître la classe oisive et ruineuse des 
samouraïs. Alors le Japon déchirera les langes qui 
l'enveloppent, et il sortira de la féodalité du moyen 
âge pour entrer à pleines. voiles dans la civilisation 
moderne. 

En mer, 28 mai 1867. 

Pendant que je me hâtais d'écrire pour vous ces 
quelques notes, le grand navire qui nous berce nous 
emportait rapidement bien loin de l'Empire du 



288 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

a Soleil levant)). Nous venons de visiter pendant 
sept mois le vieux continent des terres asiatiques ; 
nous venons d'étudier la transformation que font su<r 
bir aux races anciennes de TOrient les hardis pion<r 
niers de la civilisation moderne de TOccident : 
maintenant nous sommes emportés vers de nouveaux 
spectacles; nous allons traverser le Pacifique, et, en 
vingt jours, nous espérons franchir les deux mille 
trois cents lieues qui nous séparent du nouveau 
monde! Là, nous aurons à voir dans la plus jeune 
province de la jeune Amérique tout le développe- 
ment , sur une terre neuve , des races occidentales 
régénérée^ par la liberté. 

C'est donc le 25 mai, à cinq heures du soir, que 
nous levions Tancre en rade de Yokohama. Tous nos 
amis les officiers français étaient venus nous dire 
adieu à bord : le canon a résonné, et avec ses nuages 
de fumée se sont dissipées dans la brume les mon- 
tagnes de ce beau pays. 

.C'est toujours avec bonheur que je me retrouve sur 
rOcéan : il repose mes yeux fatigués des spectacles 
delà terre, et ici du moins j'ai le temps de rappeler 
tous mes souvenirs et de vivre avec eux. Depuis qua- 
torze mois de voyage nous avons passé plus de deux 
centsjoursà la mer ! c'est assez pour donnerl'habitude 
de cette vie qui m'était inconnue et qui est devenue 
pour moi un vrai plaisir. Notre navire est réellement 
magnifique ; c'est le plus grand sur lequel je me sois 



A BORD DU COLORADO. 289 

encore trouvé : nous y menons une vie de château, 
seulement le château se promène et nous promène 
sur cette plaine immense dont Taspect ne me lasse 
point, car j'y trouve une variété infinie d'aspects, 
grâce aux perpétuels changements de la lumière, du 
ciel et de TOcéan. La conversation avec des voya- 
geurs venus de toutes les parties du monde , Finté- 
rêt de la navigation , et puis le spectacle , toujours le 
même et toujours nouveau , des magnifiques cou<^ 
chers de soleil , sont les distractions de chaque 
jour. 

Je reste toujours tard sur notre vaste pont , etje 
me couche heureux en me disant que je stiis chaque 
soir de cent lieues plus près de la France! 

11 faut maintenant que je vous décrive notre 
géant, le Colorado ^ qui vient d'inaugurer si heu- 
reusement la première ligne de vapeurs entre l'A- 
mérique et la Chine. Figurez-vous un navire à 
lignes d'une grande élégance et d'une longueur de 
cent dix mètres. Tout l'avant de cette vaste coque 
est consacré aux passagers chinois ; des entre-ponts 
bien aérés, bien peints, bien lavés, y sont disposés 
pour contenir douze cents Chinois, qui, comme vous 
le savez, émigrent en foule vers la Californie. Cha- 
cun a sa couchette; ils ont leur salon où ils fument, 
chantent et font de la musique ; mais ce qui est 
agréable, c'est que non-seulement nous ne les voyons 
jamais, mais encore jamais nous ne seutons ces 



290 PEKIN. YËDDO. SAN FRAKCiSGO. 

effroyables odeurs qui marquent la' piste de tout 
fils du Ciel. 

Au centre est tout remplacement de la machine ; le 
cylindre unique a 105 pouces de diamètre et 12 pieds 
de course. La pression de régime est de 12 kilogram- 
mes par pouce carré; cela donne, pour la surface 
du piston, 8,490 pouces avec une pression totale de 
101,880 kilogrammes. Dans les circonstances ac- 
tuelles, avec une détente variant de 4à 5 pieds sur 
12, la machine donne 10 tours, ce qui fait 80 mè- 
tres pour la vitesse du piston par minute, ou 1"333 
par seconde. Si Ton divise cette expression vraie de 
la machine par 75 kilogrammes , valeur du cheval- 
vapeur, on trouve que le piston est poussé par une 
force de 1,371 chevaux-vapeur. Avec le grand ba- 
lancier suspendu, les frottements sont infiniment ré- 
duits, pendant que le cylindre unique, qui les ré- 
duit encore, permet avec une longue manivelle une 
course de piston énorme. Nous sommes descendus 
dans la longue galerie des 16 fourneaux, au-dessous 
des chaudières , et en un instant nous avons été 
couverts de sueur. Eh bien, ce navire de 4t,000 ton- 
neaux, qui n'a cessé de filer avec une vitesse moyenne 
de 11 nœuds, ne brûle que 35 tonnes de charbon 
par vingt-quatre heures, résultat impossible à at- 
teindre avec nos machines. Il n'a pas, comme tous 
les steamers sur lesquels nous avons navigué, été 
obligé d'une part de stopper pour renouveler ses 



A BORD DU COLORADO. 291 

feux , de Tautre de les activer davantage en raison 
de la couche de sel qui se dépose généralement au 
fond des chaudières, car il n*a jamais employé que 
de Teau distillée. C'est vous dire que nous avons 
une série de petites machines accessoires y sans par- 
ler du robinet qu^il suffit de tourner pour faire 
communiquer la grande machine avec la pompe à 
feu y qui en un instant inonde tout le navire. 

Pendant les six premiers jours, mer très-grosse 
et brise très-fraîche, droit debout. Peu à peu le 
vent tourne et adonne, puis calme magnifique. Notre 
gros monstre, ne marchant qu'à demi-vapeur par 
économie (la tonùe de charbon coûtant 125 francs 
à Yokohama), fait encore ses 260 milles (120 lieues) 
par vingt-quatre heures; fameuses enjambées sur 
la carte. 



Lundi 3 Juin iS67, à la môr, 
370 lat. Nord, 177» 38' long. Ouest. 

C'était hier lundi 3 juin. Un jour de plus a passé 
sur nos tètes , et pourtant c'est encore aujourd'hui 
\lundi Z juin. Surprise profonde des passagers, peu 
forts sur les rotations de cette pauvre terre. C'est 
que nous avons franchi, pendant la nuit, le ISO'^ de- 
gré de longitude; nous entrons seulement aujour- 
d'hui dans la seconde moitié de la surface de la 
grande boule. 11 est midi ici, et nous déjeunon« 



292 PÉKIK. YEDDO. SAi\ FRAXGISGO. 

gaiement; il est minuit chez vous, et vous dormez 
tous là-bas, sur les bords de la Seine. Voici ce qui 
nous a obligés à retarder la date d'un jour, si nous 
voulons être d'accord avec le temps de San Fran- 
cisco, puis d'Europe. Depuis notre départ d'Angle- 
terre, nous avons toujours couru à l'Est; cbaque 
jour à midi il nous a fallu , suivant la distance par- 
courue, avancer nos montres de cinq, dix ou vingt 
minutes ; c'était la différence en longitude faite entre 
deux midis consécutifs. Allant en apparence au- 
devant du soleil, nous devancions cbaque jour de 
quelques minutes l'heure à laquelle il se levait au 
point quitté la veille, et toutes ces avances ajoutées 
les une« aux autres auraient monté à vingt-quatre 
heures à notre retour, après le tour entier du globe. 
Nous aurons donc vu le soleil se lever une fois de 
moins que les personnes restées au point de départ. 
Mais aujourd'hui tout est remis en ordre, grâce à 
notre répétition d'un jour. Nous n'aurons plus l'air 
de vous arriver de la lune, et d'avoir perdu la con- 
naissance du temps. Nous aurons eu, il est vrai, une 
semaine de deux lundis. Quel bonheur si nous 
avions été au temps du collège, et si c'était tombe 
un dimanche ! 

Le premier trait de caractère que je remarque 
à bord de notre navire, où la majorité des passagers 
comme la totalité du personnel appartient aux Etats- 
Unis , c'est la glorification perpétuelle de la patrie. 



A BORD DU COLORADO. S93 

Quand les Californiens parlent de San Francisco, ils 
ajoutent presque : u Nous n'avons mis qu'un quart 
d'heure à le faire ! » 

Quant au capitaine du navire, il a une tenue et 
un air comme il faut qui l'ont fait estimer et aimer 
de tout le monde. Il ne nous avait pas produit cette 
impression la première fois que nous l'avions vu : 
à l'agence de Yokohama, il se trouvait dans un coin 
au moment où nous venions nous informer du dé- 
part. Et comme nous demandions le jour probable 
de notre arrivée à San Francisco : a Vous pouvez être 
certains, nous dit le capitaine, que le 15 juin, à six 
heures du soir, vous serez arrivés à destination . n Pré- 
dire l'heure de l'arrivée quand on a l'océan Pacifique 
à traverser et toutes les incertitudes de la mer de- 
vant soi pendant deux mille trois cents lieues, c'était 
bien hardi ! mais je commence à croire qu'il tien- 
dra parole ! En attendant, il passe deux fois par jour 
l'inspection complète du navire, entre dans chaque 
cabine, dans les cuisines, partout enfin , et son bâ- 
timent est réellement brillant comme un miroir : la 
mâture est grattée à neuf et le gréement irrépro- 
chable. 



Dans la société qui nous entoure, mêlée de mis- 
sionnaires et de cabaretiers , de journalistes et de 
mineurs enrichis, venus en Chine pour s'enrichir 
encore plus , il n'y a pas de figures moroses. 

Un type surtout est caractéristique : grand. 



294 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

maigre comme nn clou dérouillé, cheveux plats, 
longs et collants, figure osseuse et anguleuse, peau 
de bouc , nez immense en bec à corbin, et au bout 
d'un menton pointu comme le cap Horn, une bar- 
biche rousse à raméricaine, tel est Têtre le plus sé- 
rieux du bord le matin, le plus grotesque le soir. Il 
nous raconte alors, avec un sourire enfantin et une 
naïve intonation , la fièvre qu'il avait , il y a douze 
ans, en Californie, quand il cherchait des lingots : il 
en a trouvé de gros, bien gros... (sa figure s'illu- 
mine) ; puis, avec un calme inouï : u Quelquefois, 
n ajoute-t-il , on se querellait le soir au cabaret des 
« mineurs ; et, tenez, à San-Francisco je pourrai vous 
n montrer un a bar )) où un gaillard m'a donné un 
') coup de poing : j'ai tiré paisiblement mon revolver, 
)) je l'ai appuyé sur son ventre, j'ai fait feu, et, ma 
)) foi, je l'ai tué raide. )) Ce bonhomme nous dit cela 
dans un cercle de vingt personnes en ricanant bonas- 
sèment et en paraissant trouver la chose fort natu- 
relle. L'autre soir, on jouait sur le pont, par un 
temps superbe, avec les dames : rien d'amusant 
comme le geste rapide avec lequel il s'est mouché 
au moyen de deux de ses doigts, puis a stoppé à 
mi-chemin, ébahi de l'ébahissement des dames, en 
cachant la main coupable. Mais ne plaisantez pas, 
c'est un ce first class passenger y^ , et nous avons le 
plaisir de le voir à notre table. Je ne sais s'il a réa- 
lisé un beau magot en Chine. Toutefois cette âme 



A BORD DU COLORADO. 295 

innocente s'y est prise de tendresse pour les oiseaii]ç 
du ciel. Il a rapporté dans une cage une grosse 
alouette chinoise, parfaitement dressée. Je me sou- 
riens fort bien d'avoir vu , sous mes fenêtres , en 
Chine , quinze et vihgt pantins tenant une cage 
sur leur maiii renversée, à la hauteur de leur figure, 
et sifflant pendant quatre et cinq heures des airs 
à ces oiseaux gris. Ladite alouette , il faut Fa- 
vouer, chante à ravir et jamais le même air; elle^ 
imite le chat, le chien, siffle sur les tons les plus 
charmants et les plus variés : on l'entourait chaque 
jour, on la choyait, et, jusqu'aux dames, c'était à 
qui attraperait des mouches pour elle. Notre malin 
mineur, voyant que sa béte devenait la coqueluche 
de tous les passagers, eut une idée superbe, et , 
un jour, sans vergogne, fit circuler une liste avec 
deux cents numéros de loterie et l'inscription sui- 
vante : 

a A celebrated Bird , lately imported at great 
» expense from China by an equally celebrated, but 
îï exceedendly modest Trapper, will be raffled for, 
fi on board Colorado ; the présent proprietor of Ihis 
)7 valual)le ornithological spécimen, being entirely 
w busted, is obliged to partwith the only thinghe ever 
M loved, for filthy lucre : two hundred chances at 
« two dollars each ' ! » 

^ Un fameux oiseau , récemment importé de Chine par un 
voyageur é<talement fameux, mais excessivement modeste, va 



996 PÉKIN. YEDDO SAN FRANCISCO. 

Le jour même, les deux mille francs étaient versés 
dans la pocbe de notre compagnon de route, que cet 
américanisme ne rendait pas plus embarrassé que 
son coup de pistolet du temps jadis. Le soir, on 
procédait à la loterie avec une grande animation : lui 
seul fumant une énorme pipe allemande , vêtu de 
son éternelle veste jaunâtre, nous regardait avec un 
malin sourire en ayant Tair de dire : a Les naïfs! » 
Inutile d'ajouter que je n'ai pas gagné Toiseau ; mais 
il faut avouer que deux mille francs pour une 
alouette, c'est un joli prix ! 

Un détail qui mérite aussi une description dans 
notre vie de bord, est celui de nos repas. Un gong 
(tam-tam) étourdissant, faisant vibrer les ondes so- 
nores les plus bruyantes au-dessus de Tonde amère, 
nous appelle : six tables sont garnies, et toute une 
armée de garçons nous attend , rangée en bataille : 
il y a des nègres à lèvres immenses et à gros ven- 
tre; des blancs à barbiche, des mulâtres à favoris 
et à faux-col. Le steward en chef, l'ordonnateur , 
un vrai personnage, est noir, et les blancs lui 
obéissent au doigt et à l'œil, comme des noirs! Le 
steward sonne un timbre: en avant, marche! chaque 



être tiré en loterie à bord dn Colorado, Le propriétaire ac- 
tuel de ce précieux spécimen d'ornithologie étant entièrement 
ruiné , est obligé de se séparer, en échange de vil métal, de 
la seule chose qu'il ait jamais aimée : deux cents chances, à 
deux dollars chacune ! t 



A BORD DU COLORADO. 297 

garçon s'avance au pas; deux coups de timbre, il 
dépose l'assiette; trois coups , il repart. Puis, un 
temps, comme au tbéâtre. Un coup de timbre, vingt 
bras s'avancent et restent suspendus comme pour 
donner une bénédiction au-dessus des réchauds; 
deux coups, enlevez et maintenez en position ! trois 
cbups, en marche, en rang, au pas, réchaud en 
main. Tout le diner est ainsi servi; c*est fort risible. 
Un coup de timbre sonore ordonne la distribution 
des fourchettes ; à un autre coup, soixante cuillères 
s'abattent avec ensemble sur la nappe comme une 
volée de pigeons ; deux coups de sonnette , et toutes 
les lampes s'allument; trois coups, à dix heures 
du soir, et tout s'éteint. Bref, c'est le timbre qui 
règle et résume toutes nos actions à bord, avec 
une superbe ponctualité. Je m'étonne qu'on ne 
sonne pas pour que tout le monde soit endormi à 
la fois. 

Le temps est toujours magnifique : nous suivons la 
ligne droite la plus parfaite du Japon à la Californie, 
et c'est avec bonheur que, suivant des yeux le sil- 
lage que nous traçons chaque jour dans ces eaux 
si bleues, nous voyons les milles s'ajouter aux 
milles, et diminuer ainsi peu à peu la distance qui 
nous sépare de vous. 



n. 



298 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

13 juin 1867. 

Aujourd'hui nous passons la (( Porte d'Or » qui 
ferme la vaste, baie de San Francisco : la côte est 
haute et escarpée ; ce ne sont que des crêtes de 
roches pelées et des sables déserts. Nous avons été 
prévenus de cette pénible impression. Mais, a-t-on 
ajouté, c'est dans les montagnes de Tintérieur que 
vous trouverez les plus beaiix sites du monde. 
Tel est donc le premier aspect sec et monotone de 
la Terre de TOr! Pourquoi faut-il que les terres qui 
recèlent dans leurs entrailles les plus immenses 
trésors, apparaissent toutes sous Faspect le plus 
dénudé et le plus inhospitalier! 

Au moment où le soleil se couchait , notre grand 
Co/ora^o manœuvrait pour se mettre le longdu quliî 
de San Francisco : la terre, les maisons, le ciel, 
semblaient tous de la même couleur; jaune et vilain 
aspect que celui de cette ville! Les tristes collines 
quirentour;ent semblent vouloir l'ensevelir sous des 
nuages de sable qu'une bise désagréable promène 
en tourbillons dans les rues. — Ah ! quand on vient 
de quitter les rivages si frais, si ravissants, si verts, 
si féeriques du Japon , on éprouve une pénible im 
pression en abordant la plage de la Californie. Nous 
avons décidé de coucher encore à bord avant de 
fouler un sol qui nous sourit si peu. Pourtant , vers 



A BORD DU COLORADO, ' 299 

les neuf beures du soir, nous avons voulu jeter un 
premier coup d'œil dans la ville. 

A peine avions-nous fait cent pas sur le quai, que 
nous rencontrons une maison... en promenade : 
le duc de Pentfiièvreet Fauvel m'avaient toujours 
parlé de la facilité avec laquelle les Yankees pro- 
menaient une maison tout habitée à travers les rues 
et la campagne; j'y croyais..., mais je ne pouvais 
me Timaginer. Eh bien,, c'est la première chose 
que j^ai vue dans ce pays d'extravagance. C'était une 
maison en bois , à cinq fenêtres de façade et trois 
de côté, composée d'un rez-de-chaussée et d'un 
premier étage ; il y avait de la lumière dans plu- 
sieurs des chambres ; au premier, un bon citoyen à 
barbiche de chèvre fumait une longue pipe ; en bas, 
un ménage soupait en compagnie d'une bande 
d'enfants. Pendant ce temps, la maison avançait de 
quelques pieds : vous pensez que je me suis arrêté 
pour voir un peu la chose; un cheval tournait en 
rond à cent mètres de là et faisait virer un cabes- 
tan ; un palan et un câble attiraient toute la baraque, 
qui reposait ou plutôt glissait sur des rouleaux de 
bois. Ainsi un seul cheval suffisait pour faire mou- 
voir l'habitation de deux familles ; on m'a dit qu'on 
allait mettre la maison au coin de la rue 277 et de 
la rue 48, à trois kilomètres de là. Je n'en revenais 
p§s, car ce n'était pas une de ces charrettes de 
bohémiens que l'on voit chez nous, et je n'ai eu 



300 * PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

(]u\à n:e retourner pour voir qu'elle était absolu- 
ment semblable à toutes celles qui formaient la rue 
dans laquelle nous étions. 

A dix heures, nous étions au théâtre. Je confesse 
que nous étions singulièrement ébahis. Huit grands 
mois s'étaient passés depuis que nous avions 
quitté TAustralie : nous n'avions cessé de courir les 
pays plus ou moins sauvages de FOrient; aussi 
sommes-nous restés en pâmoison devant les toilettes 
étourdissantes et les fraîches figures des belles Amé- 
ricaines qui remplissaient les loges. Nous étions 
comme des Iroquois tombant au milieu des fêtes du 
tt high life » . U y avait dans cette salle de spectacle 
une élégance, un brillant, un parfum inouï de civi- 
lisation dont nous ne pouvions plus nous faire une 
idée. 

Pourtant nous pouvions comparer encore la féerie 
de rOrient à la féerie du nouveau monde ; car sur 
la scène, c'étaient nos amis les Japonais qui faisaient 
des tours merveilleux, et nous étions ravis de retrou- 
ver en eux ce charme, ces manières douces et ai- 
mables qui nous avaient fait tant aimer ce peuple. 
Nous avons lancé de notre loge deux bruyants 
a ohâïhô ! anàtà ! v à deux Japonaises qui étaient 
tout intimidées sur la scène, et à l'instant leur 
figure s'est illuminée de joie et leurs yeux sont 
devenus étincelants à la vue de deux Compatriotes, 
éblouis comme elles de spectacles si nouveaux. 



A BORD DU ^0^0i?i4/)0, 301 

Après le spectacle, nous sommes revenus nous 
coucher à bord an' Colorado ; il nous semble que 
nous allons respirer encore une dernière fois l'atmo- 
sphère de TExtréme-Orient; et lorsque nous quitte- 
rons ce navire, c'est au Japon , à la Chine, à Java et 
à l'Australie que nous croirons dire adieu, ur le 
seuil du nouveau monde. 



XI. 

SAN FRANCISCO. 

Analogie entre San Francisco et Melbourne. — Premier aspect 
des rues. — Souvenirs du général Mac-DoweU. — Départ 
pour l'intérieur. 

14 juin 1867 

En débarquant sur une terre aurifère, aux États- 
Unis, dans une ville civilisée, mon impression est 
celle-cî : d'une part, nous allons trouver ici la répé- 
tition peu modifiée des mines de l'Australie, les 
récits d'une même fièvre de Tor , les mœurs excen- 
triques des mjèmes mineurs ; de l'autre , après 
Siam , Pékin , Yeddo , l'aspect des œuvres de la race 
anglo-saxonne a quelque chose de quasi européen 
à nos yeux, qui fait que nous croyons arriver dans 
la banlieue de l'Europe. Le télégraphe et les jour- 
naux quotidiens vous mettent rapidement au cou- 
rant de ce qui se passe ici : nous vivons donc pres- 
que de la même vie que vous. De plus, vous avez lu 
tant d'œuvres remarquables sur l'Amérique, que je 
crois bien faire en ne vous donnant pas dans mon 



SAN FRANCISCO. S03 

journal des détails qui ne seraient que la reproduction 
de mes premières lettres, ou une pâle redite de cho- 
ses admirablement peintes par d'autres. Aussi il me 
semble que je rentre dans les sentiers connus du 
commerce et de la politique; ce sera donc désor^ 
mais une règle pour moi, par égard pour vous, 
de n'entrer ni dans le récit de ce que le télégraphe 
vous annonce plus vite que je ne mets de temps à 
vous V écrire, ni dans les considérations sur la 
démocratie américaine qui m'intéressera beaucoup, 
mais dont vous me saurez gré de ne pas tirer une 
centième fois le cliché aujourd'hui vulgarisé. 

Mes rapides impressions sur les différentes phases 
de notre retour en Europe, voilà mon seul but, en 
continuant à vous envoyer mon journal par chaque 
courrier; j'espère presque le gagner de vitesse. 

Comme premier aperçu, San Francisco ressemble 
beaucoup à Melbourne, mais en moins bien. Une 
seule rue est animée, c'est le boulevard des affaires, 
Montgommery street ; les autres sont tristes et dé- 
sertes ; elles sont traversées dans toute leur longueur 
par deux et quelquefois quatre rails de chemins de 
fer sur lesquels circulent de longs omnibus, moins 
confortables que celui de Paris à Sèvres. Les hommes 
sont habillés d'une façon vulgaire , et portent des 
chapeaux de feutre en casseurs d'assiettes; quel- 
ques-uns sont encore armés d'un revolver, mais c'esl 
par simple religion de souvenir : car la mode est 



304 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

complètement passée de s'entre-tuer, comme jadis, 
en plein midi et en pleine rue. Cest aussi de Tbis- 
toire ancienne que celle des prix fabuleux de toute 
cbose : partout où il y a des mines d'or, cbaque babî- 
tant vous raconte qu'à telle époque il a payé cinq 
cents francs une paire de bottes, trois cents francs un 
dindon, et deux cents francs par jour un domestique : 
aujourd'bui, les conditions de la vie sont à peu près 
les mêmes à San Francisco qu'à Paris. 

18 juin. 

Le général Mac-Dowell, qui a le commandement 
de toute la côte du Pacifique, est venu voir le duc de 
Pentbièvre ; c'est un ancien compagnon d'armes du 
comte de Paris et du duc de Chartres, et nous étions 
tout émus en l'entendant parler de ses souvenirs 
de batailles et de son dévouement pour les princes, 
tt Ah! votre père et vos cousins, disait-il, sont si 
» sincèrement aimés par tous les Américains, que 
» nous voulons venir vous dire nôtre-reconnaissance 
» et notre attachement pour votre famille. L'Améri- 
)) cain n'a pas les formes du langage, mais il a le 
» cœur haut placé , et il n'en est pas un qui ne 
T) veuille se souvenir de ce que les vôtres ont fait 
y) pour nous. Quand on nous méprisait en Europe, 
» quand on disait que nous allions <( to the devil » , 
» quand toutes les nations nous criblaient d'injures, 



SAN FRANCISCO. 305 

n nous les démocrates , des princes de race royale 
)) sont venus franchement donner leur sang pour 
» notre cause , combattre en simples càpitaines'dans 
1) nos rangs pour la liberté. Dites-leur bien que nous 
V leur en serons éternellement reconnaissants, car 
)7 nous les avons vus pendant onze mois les premiers 
n au feu, les plus infatigables, les plus avides des 
» corvées du service militaire, et les meilleurs ca- 
n marades comme les plus braves. » Mais, ce que je 
ne saurais vous rendre, c'est la simplicité et Témo- 
tion avec lesquelles parlait ce brave général , qui a 
fait son éducation en France, qui a la physionomie, 
les manières et le langage d'un Français. C'est lui 
qui nous a fait remettre de onze jours notre départ, 
qui nous a tracé tout le plan de notre voyage dans 
l'intérieur et aux montagnes Rocheuses, et qui enfin 
a voulu faire passer ce matin au duc de Penthièvre 
la revue de plusieurs batteries d'artillerie. 

19 juin. 

Le lendemain de la revue , nous nous arrachions 
aux charmes de la vie mondaine pour nous donner 
tout entiers à notre voyage dans l'intérieur. Nous 
nous embarquons sur un de ces fameux navires à 
quatre étages, véritable maison sur l'eau, que les 
Californiens affectionnent particulièrement, et nous 
remontons à toute vapeur la baie du Sacramento. 



XII. 

LE WELLINGTON ÏA GIGANTEA. 

La diligence de Stockton. — Fertilité de la plaine califor- 
nienne. — Voyage à cheval dans la Sierra-Nevada. — Les 
dimensions des arbres géants. — L*Yo-Semi(e- Valley. — Ses 
cascades. — Un serpent à sonnettes. — - Vallée de Calaveras. 

20 juin. 

Nous débarquons de bon matin à Stockton : plu- 
sieurs diligences attendent le steamer, elles sont 
attelées de quatre et six chevaux ; en un instant , 
elles se remplissent de monde. Si tout chemin mène 
à Rome , ici tout chemin mène à une mine d W. 
Nous avons dans notre guimbarde des spécimens de 
plusieurs nations, types de bandits les mieux accen- 
tués: dans Tintérieur, sept ou huit Chinois fument 
leur opium , portant pour tout bagage leur pioche 
de mineur et le classique plateau-cuvette de fer- 
blanc qui sert à laver le sable aurifère. Le langage 
harmonieux, de TEmpire des Fleurs contraste sin- 
gulièrement avec la conversation animée de deux 
Mexicaines vêtues de mantilles, de chiffons de soie 
verte, orange, bleue, écarlate, qui fument en ga- 
zouillant. Sur rimpériale, une foule de mineurs 



LE IVELLIMGTONIA GIGANTEA 307 

yankees, ivres et débraillés, coiffés d'immenses 
chapeaux mexicains dont les bords ont un mètre 
de rayon, mâchent du tabac et le crachent sur nos 
bottes. Tout ce monde. va dans quelque centre de 
mines, à la recherche de la fortune. • 

Plus loin, nous rencontrons des Français^ un sen- 
timent naturel nous porte à nous rapprocher de nos 
compatriotes. Bon, ce sont des insurgés de juin, ce Je 
vous reconnais, vous, w dit Tun d'eux à Fauvel. 
Et, en effet, Fauvel retrouve en lui un gaillard 
qui avait voulu le jeter par-dessus bord , sur le 
vaisseau le Triton, 

Voilà la compagnie avec laquelle nous avons 
voyagé tout le jour, compagnie d'élite pour les 
bonnes manières, comme vous pensez ! La plaine 
qui s'est déroulée devant nous, par une chaleur rô- 
tissante, était couverte de moissons. Pendant des 
lieues et des lieues encore, nous traversions le même 
champ de blé, appartenant au même propriétaire : 
la récolte était superbe, et je ne m'étonne plus que 
cette Californie qui, il y a quinze ans, ne produisait 
pas un seul épi de blé, et qui faisait venir toute sa sub- 
sistance des États de l'Est, par Panama, soit devenue 
aujourd'hui non-seulement le grenier de la mère 
patrie, de la Chine et de l'Australie, mais presque 
notre rivale jusque sur les marchés du Havre ! 

Elle exporte, année moyenne, des céréales pour 
trente-trois millions et demi de francs. L'agricul- 



308 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

• 

ture est devenue la pins sûre et la plus produc- 
tive des spéculations ; les progrès de la science lui ont 
donné des machines admirables pour toutes les opé- 
rations de Tannée , ce qui est la compensation de la 
cherté du travail manuel : le manœuvre , en effet , 
gagne dix francs par jour au minimum. Mais le grand 
auxiliaire de la culture californienne, c'est le cli- 
mat; pendant cinq mois de Tannée, il ne pleut pas 
une seule minute ; les fermiers promènent d'abord 
leurs moissonneuses à vapeur sur leurs a Ranches » 
étendus, récoltent, puis battent sur place! En un 
jour de voyage on peut voir la récolte encore de- 
bout, plus loin la récolte fauchée, plus loin les piles 
de sacs attendant en plein air, depuis un mois ou 
deux, la charrette de Tacheteur. 

Nous avons rencontré plusieurs de ces singuliers 
attelages appelés u Prairies-schooner » (la goélette 
des prairies); quatorze à dix-huit mules, deux par 
deux, traînent toute une procession de trois ou quatre 
longues charrettes attelées en un seul bloc : cette 
caravane porte sa provision d^eau avec elle et navi- 
gue presque à la boussole dans ces plaines sans fin : 
les conducteurs sont à cheval, vrais types de ban- 
dits, le revolver à la ceinture. i 
i Vers le soir , nous arrivions au pied des collines 
qui mènent à la Sierra-Nevada, dont les sommets 
neigeux étincelaient à Thorizon : nous avions 
changé plusieurs fois de chevaux dans des a hacien- 



LE WELLINGTOXIA GIGANTEA, 309 

das » et nous avions vu les cahots devenir presque 
chinois. Une veine d'ardoise, de plusieurs lieues 
de large, traverse perpendiculairement la route 
à peine tracée , et vous devinez la série de sacca- 
des et de soubresauts que nous éprouvions. La cul- 
ture a cessé; le pays est nu et rôti ; seuls des Chinois 
en longues files viennent rompre la monotonie du 
paysage : ils grattent et lavent le sable dans les lits 
presque desséchés des torrents. Race âpre au gain 
mais routinière, ils lavent pour la centième fois des 
terres que les blancs ont déjà bien souvent boulever- 
sées : ils gagnent de sept à dix francs par jour, et, 
vivant sobrement de riz , ils espèrent revenir, au bout 
de vingt ans, dans leur Céleste Empire, ou riches, 
ou... morts. Car, chose curieuse ! aucun d'eux n'est 
enterré sur le sol californien ; leurs plus belles éco- 
nomies sont toujours réservées pour Tachât d'un 
cercueil et le rapatriement de leur cadavre. 

Bien tard dans la soirée, notre diligence déposait 
son monde dans un village de mineurs, à la porte 
d^une baraque de bois, à peine reconstruite à la 
suite de trois incendies successifs. Ce lieu de dé- 
lices se nomme « Hornitos i), qui signifie a petit 
four » en espagnol. C'est la première parole vraie 
que nous entendons dans ce pays, auprès duquel la 
Gascogne serait terre d'Evangile. On nous avait dit 
en partant que nous allions voir m la plus belle 
campagne du monde », faire six lieues à l'heure; 



)I0 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

et qu'il faudrait quatre hommes pour tenir les rênes 
de nos chevaux! — Non, c'était plaine chinoise, 
qu'on devait dire, quatorze lieues en quinze jours, 
et quatre hommes pour fouetter! 

21 juin. 

A quatre heures du matin, la diligence repart, et 
à midi nous sommes à Mariposa, à Fextréme limite 
de toute espèce de route carrossable. Nous voulons 
aller voir les fameux a grands arbres » et TYo- 
Semite-Valley » dans la Si erra -Nevada, les deux 
merveilles, paraît-il, de la Californie. Nous nous 
hâtons donc de nous procurer des chevaux et un 
guide; le guide est un Mexicain de bonne volonté, 
nez busqué , teint couleur chocolat clair, œil faux , 
corps étique et brisé, revolver à la ceinture, cela 
va sans dire , et grandes phrases redondantes à Tes-* 
pagnole. Nos selles aussi sont mexicaines. La Cali- 
fornie a gardé beaucoup de traits de ses premiers 
conquérants. Nous nous faisons vite à ce harnache- 
ment de cuirs et de banderoles , à ce pommeau 
arabe : à ces a calcaneros » battant les flancs du che* 
val, et à ces u zapaderos » (étriers) oii le pied est 
emboité dans un monument de bois et de cuir des-" 
tiné à le protéger du soleil et de la poussière. C'est 
ainsi que nous gravissons les sentiers difficiles de 
la Sierra; et grâce à cet accoutrement , nous repré- 



LE WELLINGTONIA GIGANTEA. 311 

sentons, sauf la figure toutefois, de vrais bandits 
mexicains. 

Le pays des montagnes devient sauvage; nous 
galopons sous d'épaisses forêts de pins. De la plaine 
hideuse nous passons à une nature verte et acciden- 
tée ; la transition est rapide, comme dans une déco- 
ration de théâtre, et la nature de la Californie veut 
nous paraître aussi brusque dans ses speclacles que 
ses habitants dans leurs manières. Bientôt nous tra- 
versons des torrents desséchés, nés d*une avalanche 
et morts avec elle; ce n'était qu'un chaos de roches 
arrachées, de troncs d'arbres immenses accumulés 
en ruine par le tourbillon ; puis nous côtoyons 
des ruisseaux d'eau glacée découlant des neiges 
et roulant un sable de pyrites brillantes comme 
de l'or aux rayons du soleil. « Ah ! si c'était de l'or ! » 
nous écrions-nous à tout moment ; car dans cette 
terre que tous bouleversent et lavent pour trouver 
le riche métal, on croit toujours fouler quelque tré- 
sor. A chaque pas, nous faisons envoler des couples 
de cailles ravissantes portant une aigrette noire sur 
le sommet de la tète, et nous voyons une foule de 
lièvres à grandes oreilles, appelés a prairies ja- 
kasses?) (ânes des prairies). Il est assez curieux de 
remarquer que dans cette Californie , la terre la plus 
sablonneuse et la plus jaune qu'on puisse imaginer, 
on s'est évertué à tout décorer du nom de prairies. 
Nous rencontrons aussi des dindons sauvages, des 



312 PEKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

chouettes innombrables et des rats-écureuîls. Tout 
d'un coup , nous voyons comme une colonne de feu 
s'élever au milieu de laforêt, et la flamme embraser 
le tronc d'un gros pin, qui nous apparaît comme un 
gigantesque candélabre à mille branches. C'est notre 
coquin de Mexicain qui s'est amusé à incendier un 
bel arbre, pour le plaisir de détruire une belle 
chose. Déjà le long du sentier nous avions remar- 
qué des troncs brûlés , des traces de campements 
des Peaux-Rouges ; ainsi après les dévastations des 
sauvages, les blancs deviennent eux-mêmes les des- 
tructeurs barbares de la forêt. Nous étions déjà 
loin de ce vallon, que nous voyions encore la fumée 
résineuse de l'incendie; qui sait jusqu'où le vent 
aura porté la flamme envahissante dans la forêt 
vierge? 

Le soleil s'était couché , nous suivions les flancs 
escarpés d'une sombre vallée, et nous ne pouvions 
trouver la hutte d'un pâtre-chasseur où nous de- 
vions passer la nuit; nous n'avions pour nous con- 
soler qu'une nuée de moustiques insupportables. 
Enfin nous arrivons. Le brave homme a du lait de 
ses vaches, et un daim qu'il a tué le matin même. 
Le torrent coule avec fracas à côté de nous ; quelques 
Indiens, avec des bâtons au travers des narines et 
des oreilles, se chaufient autour d'un grand feu 
qui éclaire tous les arbres de la vallée. C'était un 
sévère mais beau spectacle : ces feux , ces lueurs , 



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LE WELLÎNGTONÏA GIGâNTEA. 313 

]a forêt, le silence de la nuit, cette troupe d'Indiens, 
nos chevaux au piquet, formaient un ensemble plein 
de sauvage mélancolie. 

De bon matin, nous nous mettions en route pour 
aller voir les Wellingtonia Gigantea, Sans être incré- 
dules , nous voulions constater par nous-mêmes si , 
sur ce point encore, la Garonne n'avait pas arrosé 
de ses eaux ces arbres californiens. J'avoue même 
que je n'avais jamais cru bien sincèrement au Wel- 
lingtonia du Palais de cristal de Sydenham. 

Après avoir grimpé pendant deux heures dans 
des sentiers sinueux , nous arrivions au sommet où 
se trouvent ces grands arbres. Il fallut bien alors se 
rendre à l'évidence ! Rien ne saurait donner une idée 
du spectacle qui s'offrait à nos yeux : j'en demeurais 
confondu. Nous avions l'air de pygmées à côté de 
ces géants de la nature végétale : nos chênes les 
plus majestueux , les sapins les plus élevés des 
Alpes et des Pyrénées, les arbres à gomme de l'Aus- 
tralie, sembleraient des nains accroupis sous leur 
ombre. 

Ils sont là au nombre de six cent douze, presque 
en un seul bloc^ s'élevant comme de gigantesques 
colonnes de cent mètres de haut. Quand on les voit, 
on ne peut que les admirer! Mais il me faut pour- 
tant vous donner des chiffres, et voici ceux qu*a 
publiés la commission scientifique envoyée par 
l'Etat pour mesurer ces arbres : 

m. 18 



314 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

Le a Grizzly », le plus beau,. a onze mètres de 
diamètre et cent dix mètres de hauteur. La pre- 
mière branche est à soixante-dix mètres du sol. 
Tous ceux qui Tentourent approchent de ces di- 
mensions. Que de siècles il leur aura fallu pour 
dominer de si haut la forêt vierge ! 

Mais, songez-y ! cent dix mètres ! c'est deux fois 
la hauteur de la tour Saint-Jacques ! c'est plus haut 
que la croix du dôme des Invalides; et le sommet 
des tours de Notre-Dame pourrait encore s'abriter 
sous la branche la plus basse ' ! 

Onze mètres de diamètre, c'est, si je ne me 
trompe, la longueur d'une jolie salle de bal à Paris. 
Figurez-vous alors un salon entièrement rond , de 
trente-trois mètres de circonférence, creusé dans 
un seul arbre, et le parquet de ce salon fait d'un 
seul morceau ! N'est-ce pas merveilleux ? 

Nous avons parcouru longtemps ce bois incroya- 
ble, digne de l'époque des Titans. Par malheur, les 
Indiens y ont campé jadis, et leurs feux allumés 
au pied d'un grand nombre de ces arbres ont laissé 
sur leur épaisse écorce de larges plaques charbon- 
neuses. Mais la sève de ces rois de la végétation, 
éternelle comme leur étemelle verdure , a résisté 



^ La tour Saint^Jacques a 54 mètreâ de haut ; les lours de 
Notre-Dame, 67 mètres âO; le Panthéon a, jusqu'à la naissance 
de la croix, 80 mètres; et le sommet de la croix du dôme des 
Invalides est à tOO mètres 70 centimètres du sol. 



LE WELLINGTONIA GIGANTEA 315 

aux années et aux incendies. Quatre cependant sont 
tombés; sur Tun d^eux, nous nous somities prome- 
nés quatre de front dans toute la longueur.; et nous 
avons pu compter 68 mètres jusqu'à la première 
branche. Un autre a pris feu, peu.de temps après sa 
chute ; Fintérieur seul de Tarbre s'e.st consumé , 
toute Fécorce, épaisse de plusieurs pieds, bulbeuse, 
et imprégnée d'humidité, s'est conservée intacte; 
nous sommes entrés à cheval dans ce tunnel de bois ; 
nos chevaux étaient grands, et nous sommes de 
bonne taille; eh bien, en levant les bras nous ne 
pouvions toucher la voûte qui nous couvrait. Voyez- 
vous quatre cavaliers chevauchant dans cette im- 
mense barrique! 

A une heure, nous étions de retour dans notre 
cabane; Je n'avais qu'un regret, celui de n'avoir pu 
trouver quelque rejeton de ces gros arbres pour le 
rapporter en France.- Mais je n'avais pas perdu de 
vue mon idée. Aussitôt revenu , je prends à parti 
notre homme des bois, et j'obtiens de lui, malgré 
la chaleur et la fatigue , qu'il vienne avec moi sous 
certain des géants où je pourrai arracher quelques 
jeunes rejetons. — Ce n'était pas chose facile 
que de découvrir une place où il y en eût, mais 
ma peine ne fut point perdue ; à la nuit je re- 
venais avec une soixantaine de brins verts sur le 
pommeau de ma selle ; je les soigne comme des 
enfants; nous les planterons à Sandricourt; nous 



310 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

causerons sous leur ombre : je sais bien quel nom 
je graverai dans leur écoree, et comme Ta dit le 
chantre des Eglogues : 

Grescent illo»- : crescetis amores! 



Cèdres, vous grandirez : vous verrez chaque jour 
Croître avec vous mou heur et grandir mon amour. 



23 juin. 

En attendant, il faut avancer. Nous montions 
depuis le matin la Sierra-Nevada; nos chevaux 
enfonçaient dans des flaques de neige, quand en6n 
rVo-Semite-Valley se trouva tout à coup à pic, à 
plus de mille pieds au-dessous de nous! Cest d'un 
bloc surplombant que nous dominions ce grand 
spectacle. 

Cette vallée a quelque chose de diabolique et 
d'austère qui semble envelopper tous les détails 
pour ne laisser voir que de grands traits. Ce n*esl 
pas la nature riche et féerique de Java; ce n*est plus 
le coquet Japon ; ce n'est pas la Suisse avec ses 
glaciers. ;^'est le grandiose du roc nu et aride! 
On dirait que le Créateur, dans un moment de co- 
lère, a donné un immense coup de sabre dans de 
gigantesques blocs de granit. Il a fait une fente d'un 
kilomètre de profondeur dans le roc : des parois 



LE WELLINGTONIA GIGANTEA. 311 

nues, à pic, tranchées comme un glacis, de trois 
mille pieds de haat, reflètent les rayons du soleil^ 
tandis que le fond de la vallée est dans Tonibre 
noire. C'est une de ces vues qui frappent sans 
charmer et qui font presque peur... — Le grand 
coup de Sabre a interrompu le cours des rivières 
bouillonnantes! en un instant elles sont devenues 
des cascades colossales, les plus hautes du globe. 
Sur la paroi de droite du grand précipice étaient 
les aiguilles de granit appelées « Cathedral-Rocks -n , 
vrais clochers naturels, et la cascade de upoh-ho- 
no-ho )) qui a nçuf cent quarante pieds de hauteur : 
Tœil peut suivre les grandes masses d'eau de la 
rivière qui tombent en flocons avec fracas, et qui 
étendent sur le roc nu le voile scintillant des cou- 
leurs de Tarc-en-ciel. A gauche, la gorge semble 
fermée par le bloc de granit cyclopéen du Tu- 
Toch-nu-lale (noms indiens) qui a trois mille 
quatre-vingt-cinq pieds de haut et qui semble 
coupé au couteau. Enfin la chaîne continue pour 
déverser au fond de la gorge un nouveau torrent 
qui forme la grande cascade, tonnante au loin, de 
rVo-Semiie (deux mille deux cent cinquante pieds)! 
Celle-là est la seule qui ne tombe pas d*un seul jet . 
elle s'interrompt deux fois , mais la première de ses 
chutes est de mille quatre cents pieds : c'est splen« 
dide! 

Il nous a fallu trois heures pour descendre , par 

18. 



818 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

un chemin de chèvres, au fond de la gorge où coule 
le torrent impétueux formé par tant de cascades. Là, 
nous avions le sentiment d'être au fond d'un puits. 
Nous trouvâmes dans cette gorge des cabanes de 
bois; avec quel bonheur nous y entrâmes! Bêtes et 
gens n'en pouvaient plus. 

24 juin. 

A cinq heures du matin nous étions déjà à cheval 
au lac-miroir, qui reflète admirablement toutes les 
roches environnantes, puis sous la cascade de FYo- 
Sémite ; à deux mille mètres , on est déjà inondé 
comme par une belle pluie d'orage : le tonnerre de 
la chute est saisissant ! 

Peu après, nous avions une grande dispute avec 
notre guide. Nous voulions partir sur-le-champ et 
atteindre le jour même la prochaine étape , ce qui 
nous faisait gagner vingt-quatre heures; mais lui ne 
voulait à aucun prix, prétendant (et il avait raison) 
que les chevaux en mourraient. Cependant nous 
avions tant à voir avant le départ du steamer fortuné 
qui doit nous ramener plus près de vous , qu'il nous 
fallait tripler les étapes. Le Mexicain est resté de 
deux heures en arrière , et nous avons galopé tout 
le jour, harcelant constamment nos bêtes et suivant 
seulement notre boussole. Ah! ma pauvre canne! 
elle a rossé les poneys de Java , les reins des Chi- 



LE WELLINGTONIA GIGâNTEâ. 319 

nois , les flancs des ânes de Mongolie , des cha- 
meaux et des chevaux de revue! Aussi elle en est 
toute courbée : c'est que quinze lieues ventre à 
terre dans les roches et les sentiers les plus affreux ^ 
c'est dur à faire; mais nous avions Tentrain de 
l'aventure ! 

J'avais toujours mes soixante wellingtonia gi- 
gantea dansant la cachoucha d'une façon désolante 
sur le pommeau de ma selle : je les avais amarrés 
dans une petite boite de fer-blanc qui me sciait le 
genou; j'avais enveloppé le tout d'un bouquet de 
fougères et de mon unique chemise de toile ; et à 
chaque ruisseau, j'arrosais ma collection, qui résis- 
tait ainsi quelque temps au soleil torride. Puissé-je 
les rapporter vivants ! 

A six heures et demie du soir, nous galopions 
encore dans un sentier tortueux ; tout à coup mon 
cheval s'arrête court, dresse la tête et tremble de 
tous ses membres : une musique de grelots arrive 
alors à mes oreilles! Le duc de Penthièvre, qui ou- 
vrait la marche, avait dérangé dans son sommeil un 
serpent à sonnettes! Il était là^ à cinq pas de moi , 
enroulé quatre fois sur lui-même , agitant tout le 
paquet des sonnettes blanches qu'il a au bout de la 
queue , et levant la tête droite à deux pieds au-des- 
sus du sol, il dardait avec rage son trident bleuâtre. 
Ce charmant animal était d'un jaune verdâtre, et 
gros à peu près comme le bras ; il faisait une musi- 



320 PEKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

que infernale à laquelle mon cheval et moi nous 
nous sommes soustraits avec un enthousiasme re- 
marquable; car j'avais entendu dire que quand un 
serpent à sonnettes est en colère, joue de son instru- 
ment et est enroulé sur lui-même, il prend ainsi 
son point d'appui pour s'élancer sur vous comme 
une flèche, et vous envoyer jouir de la félicité éter- 
nelle avec vos respectables aïeux, beaucoup plus \6i 
qu'on ne le voudrait. 

• Mais nous voici de nouveau le long des ruisseaux 
qui charrient de l'or et où barbottent les Chinois , 
gratteurs infatigables; quelques cabanes de bois pour 
les mineurs nous indiquent notre étape, où nous 
arrivons ruisselants. Nota , les chevaux tiennent en- 
core bon : nous n'avons pas encore revu le guide 
mexicain. 

%5 juin. 

Six heures de fouet nous ramènent aux routes 
fréquentées et aux centres miniers. C'est un vr,ai 
tour de force que nous avons fait là : nous retrou- 
vons Fauvel à Coulterville , chez M. Coulter, le 
père de cette jeune cité où l'on grille de chaleur. 
Pour nous, nous étions à La Fayette Hôtel, un de ces 
taudis de mineurs comme vous ne pourrez jamais 
vous les figurer ; en attendant la diligence , nous 
avons passé toute la journée dans l'eau. On fouille 
les entrailles de la terre avec une ardeur fébrile 



LE WELLI.XGTOXiâ GIGASTEA. 321 

dans cette rôtissoire. Je comprends d*ailleurs cet 
entrain : un petit puits de quinze pieds carrés vient 
de rapporter 75,000 dollars (375,000 fr.) ! 

26 juin. 

Nous venons de passer en diligence vingt heures 
consécutives, et nous avons traversé successivement 
Sonora, Murphy, des campements et des villes de 
bois. La recherche de Tor a ici comme partout quel- 
que chose de diabolique : le lit d'un torrent que 
nous avons longé pendant des heures , n'est qu'une 
série d'aqueducs, de roues de moulins, soit pour 
élever l'eau, soit pour faire mouvoir des pilons 
à quartz : mais il me semble que je reviens à 
Ballarat ! 

Sortant des vallées agitées de la fièvre de l'or, 
nous arrivons à Calaveras , sombre gorge où nous 
pouvons de nouveau contempler de magnifiques 
wellingtonia , ou washingionia gigantea. Ils sont ici 
réunis en un groupe de quatre-vingt-dix; chacun 
porte le nom de quelque grand homme; aucune 
trace de feu n'est venue abîmer leurs beaux troncs. 
C'est en 1852 qu'ils furent découverts par un chas- 
seur d'ours ; ils ont été mesurés par une commis- 
sion scientifique. Un d'eux , la a Mère des Forêts » , 
est celui qui a été dépouillé de son écorce pour le 
Palais de Cristal : l'arbre est mort , il est à nu Jus- 



322 PÉKIN. YEDDO SAN FRANCISCO. 

qu'à cent seize pieds de hauteur et il porte la trace 
de chaque coup de hache qui a arraché son enve- 
loppe. C'était surtout celui-là que je tenais à voir : 
il est parfaitement debout , et a cent neuf mètres de 
haut , et vingt-sept de'circonférence sans Técorce ! 

Je ne puis vous énumérer tous ces géants : les 
tt Trois Grâces i> , ^ les Sentinelles », le » Père des 
Forêts n , ^ui a trente-huit mètres de circonférence ; 
le tt Roi des Étoiles d , qui s'élève à cent vingt-deux 
mètres; la a Vieille Fille», dont la ceinture virgi- 
nale mesure vingt mètres de diamètre... et tant 
d'autres ! Vraiment, je suis ravi d'avoir vu deux fois 
un pareil spectacle. 

Un de ces arbres est tombé dans un ouragan avec 
un fracas épouvantable : il a creusé et comme broyé 
la terre dans sa chute. Un homme situé à une extré- 
mité parait tout petit vu de l'autre. 

Une belle ruine encore, c'est la victime d'un autre 
orage : trente-quatre mètres de circonférence à la 
base ! En tombant , le monstre s'est cogné contre un 
voisin qui l'a coupé net au point de contact ; c'était 
à cent mètres du pied. Les cent mètres sont éten- 
dus gisants parterre, et, à l'extrémité brisée, il me- 
sure encore quatre mètres et demi de diamètre! 
C'était évidemment le roi des rois, et l'on peut, en le 
comparant aux autres, lui assigner cent trente-trois 
mètres de longueur ! 

Enfin on a voulu couper l'un d'eux pour comp- 



LE WELLINGTONIA GIGANTBA. 323 

ter ses milliers d'années par la section : cinq hom- 
mes ont dû travailler pendant vingt-cinq jours pour 
rabattre : le tronçon scié a trente mètres de circon- 
férence ! On en a raboté la surface , nous nous 
sommes promenés là-dessus comme sur un immense 
parquet, et il paraît qu'on y a donné une fois un 
grand bal. — Mais on y a compté jusqu'à six mille 
cercles concentriques, ce qui le fait remonter plus 
haut que le déluge. Quel mystère ! Saints archanges, 
j'entrevois des abîmes; je m'arrête. 



XIIL 

UINES ET CÉRÉALES. . 

Sacramento. — Premier tronçon du chemin de fer du Pacifique. 
- Cisco. — : Cinq mille Chinois en grève. — Nevada. — 
Mines d'or hydrauliques. — Mines de mercure de New-Al- 
maden. — Quelques chiCfres sur les productions califor- 
niennes. 

Nevada, 30 juin. 

En deux journées de diligence, par de vilains 
chemins sablonneux , nous avons traversé les comtés 
d*Amador et d*£ldorado; à Latrobe, nous avons 
trouvé le chemin de fer qui» en quelques heures 
d'une marche fort lente, nous a amenés à Sacra- 
mento, la capitale de la Californie. Cette ville est 
fort laide , d'une monotonie désespérante , et d'une 
grande saleté. De plus, une chaleur suffocante de 
45" àTombre la rend pour nous plus odieuse en- 
core : des myriades de moustiques et de punaises 
qui nous dévorent , semblent seules s'y plaire. 

Le matin, heureusement, M. Dussol, représen- 
tant de la maison Sellière, et M. Robinson, associé 
de M. Pioche, sont venus fort aimablement de San 
Francisco pour nous conduire jusqu'au sommet de 
la Sierra-Nevada, sur le parcours non encore ex- 



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MINES ET CÉRÉALES. 325 

ploité de ce qui sera le grand chemin de fer du Pa- 
cifique : ils ont obtenu de l*administration une loco- 
motive spéciale, grâce à laquelle nous allons avoir 
la primeur de cette œuvre immense. En sortant de 
la ville, nous voyons d'abord des digues élevées 
pour la protéger contre Tenvahissement des eaux : 
Sacramento, en efiet, est aunlessous du niveau 
moyen du fleuve. Jusqu'à Colfax, le paysage n'a 
rien de saillant; mais, à partir de ce point, la route 
ne tarde pas à devenir fort curieuse : ponts-cheva- 
lets à jour, en bois, solides et légers tout à la fois, 
où il n'y a que juste la largeur des rails, et dont la 
force consiste précisément dans une élasticité ex- 
traordinaire; corniches hardies autour de la mon- 
tagne appelée le cap Horn , et au-dessus des préci- 
pices del'American River; courbes brusques, pentes 
effrayantes; ascension à toute vapeur sur des ta- 
bliers vertigineux qui surplombent avec mille pieds 
de vide au-dessous d'eux; nature sauvage et rude, 
mélangée» de sapins , de granit rouge , de sables 
blancs, de neige et de gravier aurifère : tel est 
l'ensemble de notre course à Cisco : en trois heures, 
hous avions fait environ cent quarante kilomètres, 
et nous nous étions élevés à une hauteur de cinq 
mille pieds ! 

De Cisco au sonynet de la chaîne, il y a 27 kilo- 
mètres sur le parcours desquels la voie s'élève en- 
core de deux mille pieds. Là, nous voyons 5,000 

m. 19 



326 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

terrassiers chinois; sans eux, la construction de la 
voie californienne eût été bien difficile et bien coû- 
teuse à établir. On ne saurait s'imaginer tout ce 
que font les Asiatiques dans cet État de TUnion : ils 
y sont déjà au nombre de 40,000. Ils y ont formé des 
associations qui tiennent à la fois des sociétés com- 
merciales, des communautés religieuses et des cor- 
porations de secours mutuels ; chacune de ces asso- 
ciations (au nombre de six actuellement) a ses obli- 
gations, ses règlements et ses registres ; le nom de 
chaque affilié y est inscrit, afin qu'en cas de décos 
le corps soit rapporté dans la terre natale. Mais sur 
la terre étrangère , ils savent bien vite emprunter à 
la civilisation anglo-saxonne ce qu'elle a de pire, et 
ici ils n'ont rien eu de plus pressé que de se décla- 
rer en grève : chaque terrassier gagnait jusqu'à 
présent 34 dollars par mois ; aujourd'hui il en 
exige 40; la Compagnie * n'ayant point le désir de 
céder, les Fils du Ciel ont laissé les pioches plan- 
tées dans le sable, et se promènent, les, bras croi- 
sés, avec une insolence tout à fait occidentale. 

Nous restons quelques heures au milieu des cam- 
pements chinois, tout entiers aux pensées que font 

< L*Ëtat donne 48,000 dollars de subvention par mille : on 
nous dit que , dans cette partie montagneuse, le mille coule 
environ 100,000 dollars. La Compagnie du «Central Pacific t tra- 
vaille de l'ouest vers l'est, tandis queJa Compagnie de TUnion 
prend son point de départ à Omalia sur le Missouri, pour s'avan- 
cer vers l'ouest, jusqu'à ce qu'elle rencontre sa collaboratrice. 



MINES £T CÉRÉALES. 327 

naître à la fois et nos souvenirs récents de FEmpire 
du Milieu» figé depuis des siècles dans son moule 

' rétrograde, et la vue de ces Chinois enrôlés pour 
Texèdtttion de la plus grande œuvre qu'ait entre- 
prise la civilisation moderne. 

; Le soir nous revenons par Colfax et Grass Valley 
dans la ville aurifère de Nevada. 

Nevada, 2 juillet. 

' Si j'avais sous la main mon journal sur les mines 
d'or d'Australie, je n'aurais qu'à remplacer les 
noms de 1' » Albion )> et du a Black Hill )) de Ballarat 
par ceux des mines d' « Eurêka et d' a Emperor » , des 
environs de Nevada, pour vous donner la description 
la plus exacte de cette vallée aurifère qui , depuis 
1849, époque à laquelle l'or y fut découvert, a pro- 
duit plus de 115 millions de francs ! Je passe donc 
complètement sous silence nos descentes par des 
échelles dans des puits de 900 pieds de profondeur 
et nos promenades souterraines dans des galeries 
qui côtoient des filons de quartz, pour vous parler 
rapidement d'une « mine hydraulique » , mine toute 
nouvelle pour nous, fort curieuse, et dont nous 
avons été vivement frappés. 

; Partis de bon matin de Nevada , nous nous enga- 
geons dans la montagne , et après deux heures d'une 
route pittoresque sous des bois verdoyants, nous 
arrivons subitement dans une vallée jaunâtre , bou- 



328 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

leversée, coupée de tranchées, et où Toeil au pre- 
mier abord chercherait vainement autre chose qu'un 
chaos de gravier. 

Pourtant, à plus d'un kilomètre de distance, 
sous une sorte de falaise abrupte de près de cent 
pieds de haut, nous ne tardons pas à voir bouillonner, 
comme un « gyser d'Islande » , une source immense, 
d'où jaillissent des jets d'eau multiples. 

En effet, de longs tuyaux de tôle, hermétique- 
ment emmanchés les uns au bout des autres, pren- 
nent naissance , à 6 kilomètres d'ici , à un vaste ré- 
servoir alimenté par un torrent de montagne, et 
conduisent au pied de la falaise des eaux qui, pous- 
sées par une pression de 275 pieds d'élévation et 
parles 150 mètres cubes du réservoir, s'échappent 
avec une force énorme d'une lance relativement 
étroite : à vingt pas, un homme serait tué roide par 
le choc de* la colonne d'eau ! C'est avec ce moyen 
nouveau, et d'une puissance mathématiquement co' 
lossale, que les Californiens ont imaginé de a laver i' 
les montagnes aurifères . Nous n'avions jamais vu 
jusqu'à présent que l'opération. contraire, c'est-à- 
dire, l'extraction laborieuse du minerai jusqu'à la 
surface du sol , puis le lavage par fractions dans de 
petits appareils, tels que moulins, usluices», cu- 
vettes de fer-blanc, etc Mais ici, avec une har- 
diesse de conception vraiment américaine, on atta- 
que la montagne avec quatre , cinq et six jets 



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MINES ET CÉRÉALES. 329 

combinés qui font immédiatement dans ses flancs 
une blessure profonde. Deux ou trois hommes suffi* 
sent pour étayer et diriger les lances ; ils commen- 
cent par creuser hydrauliquement une caverne dans 
la partie basse de la montagne , en ménageant quel- 
ques espaces qui deviennent des piliers provisoires ; 
puis ils changent la direction «les jets; des blocs 
énormes de terre se désagrègent et s'écroulent avec 
fracas ; rien ne résiste à une action si violente , et 
en quelques instants, on voit fondre comme du sucre 
-des mamelons qu'il faudrait cent hommes et dix 
jours de travail pour abattre : c'est merveilleux ! 

Les quatre jets de la mine du Blue-Tent» manœu- 
vres par trois hommes, lavent par jour plus de 
2,500 tonneaux de gravier aurifère; d'autres entre- 
prises plus considérables arrivent à laver, par ce pro- 
cédé, jusqu'à20,000 tonneaux dans le même temps. 

Mais il y a forcément une grande irrégularité 
dans le travail : tantôt des groupes d'arbres pétrifiés 
sont mis à nu au sein de la montagne, et doivent 
être déblayés; tantôt des blocs d'argile sont si 
denses qu'on ne les peut briser qu'avec la poudre. 

Telle est la première partie de l'opération , pour 
laquelle les mineurs sont convertis en pompiers; la 
seconde est des plus simples. On a creusé à l'avance 
au pied de la falaise un chenal d'un mètre de pro- 
fondeur et de 500 mètres de long; on l'a pavé en 
gros galets, dans les interstices desquels on a versé, 



AiO PÉKIN. YEDDO. SâN FRANCISCO. 

sur toute réten4ue de chenal , une épaisse couche 
de mercure, qui y demeure comme un lit fixe. C^est 
par ce chenal que s'écoulent les masses d'eau qui 
ont été lancées contre le flanc de la montagne; elles 
entraînent dans leurs gros bouillons la boue jaunâtre 
qui n'est autre chose que le sable aurifère : sur leur 
parcours de 500 mètres, les paillettes d'or sont ar- 
rêtées, absorbées par le mercure, qui s'amalgame 
avec elles, tandis que les parties inutiles, gravier, 
cailloux , argile , sont entraînées rapidement par le 
torrent artificiel. Tous les mois on ferme l'écluse 
du réservoir, les jets d'eau meurent, le torrent est 
à sec, on recueille le mercure amalgamé, et on le 
porte dans les laboratoires, où, comme vous savez , 
le mercure se volatilise et Tor pur reste. 

Nous avons passé toute notre journée dans cette 
vallée, guettant les éboulements, et ne pouvant nous 
arracher à ce spectacle grandiose. Impossible d'opé- 
rer avec moins de monde et des moyens plus simples 
sur des milliers de mètres cubes de sable aurifère ! 
Impossible de convertir plus vite des collines et des 
montagnes tout à Theure encore florissantes en une 
vallée désolée, mais où le sable devient or ! . 

New-Almaden, 7 juillet. 

Après avoir vu tant de fois l'or s'amalgamer avec 
le mercure, nous avons été tentés de visiter la con- 
trée célèbre d'où s'extrait le mercure lui-même. 



MINES ET CEREALES. 331 

Tandis que tous les centres aurifères du globe sont 
obligés de faire venir, à grands frais le lourd vif- 
argent, qui est Tauxiliaire indispensable de Texploi- 
lation de Tor, la Californie a Timmense fortune de 
receler en son sein , et à peu de distance Tune de 
l'autre , ces deux matières que la main de Thomme 
rend si fécondes, en les rapprochant encore. 

Nous avons donc pour la dernière fois dit adieu au 
sable des paillettes d*or, et gagné rapidement la 
ville de Sacramento ; là nous prenons un confortable 
navire à quatre étages , YVo-Semite , et nous des- 
cendons le beau fleuve à toute vapeur. La nuit était 
déjà venue quand nous passions au confluent du San 
Joaquin , et pourtant il y avait trente-neuf degrés de 
chaleur. Je crois même que le thermomètre monta 
encore plus haut pendant près d*une heure : des 
boufiees brûlantes nous étaient apportées de temps 
à autre par la brise , à. mesure que nos yeux décou- 
vraient sur notre gauche une lueur qui se dévelop- 
pait peu à peu avec une intensité extraordinaire. 

Bientôt, en eflet , nous étions parle travers d'une 
vallée où sur plus de trois kilomètres s'étendait 
une ligne sinueuse de feu : les joncs desséchés et touf- 
fus d'un ancien marécage flambaient avec un crépi- 
tement incessant, et une fumée acre nous prenait à 
la gorge. Qui sait où s'arrêtera cet incendie qui 
chasse devant lui les serpents et les troupeaux? On 
nous dit que dès qu'il approchera d'une zone plus 



332 PfiKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

habitée , les populations accourront , et , faisant la 
part du feu envahisseur, faucheront en avant de sa 
marche un long espace qui , par son vide même , 
deviendra une barrière. Cependant le courant et la 
vapeur nous emportent » et après huit heures et 
demie de navigation qui nous ont fait parcourir 
125 milles, nous rentrons dans San Francisco. 

Là, pendant deux jours, nous assistons aux fêtes 
anniversaires de Tlndépendance , pour lesquelles 
les sociétés de tempérance et les clubs de fenians» 
les pompiers et les orphéons, Tarmée régulière et 
les zouaves californiens, les corporations de tous les 
métiers ont déployé des milliers de bannières. Puis 
des Français, et surtout M. Pioche, dont les con- 
certs sont aussi remarquables que les diners, font 
au Prince un fort aimable accueil 

Le 6 enfin, nous sommes arrivés en chenôin de 
fer, par San José , dans la vallée fameuse de New- 
Almaden, rivale de TAlmaden d'Espagne, où nous 
reçoit gracieusement et nous loge M. Butterworth , 
le a manager» des mines de mercure. C'est ici que 
les Indiens nomades venaient jadis fouiller le sol et 
se colorer de .carmin. Les Peaux - Rouges , sans 
s'en douter, indiquaient ainsi aux races blanches la 
richesse minéralogique d'un sol où des usines et 
des condensateurs devaient rapidement succéder à 
leurs campements sauvages. Le minerai se trouve 
surtout dans les collines qui nous entourent, rami- 



MINES ET CÉRÉALES. 333 

fications du » Coast Range y)j dont ]e plus haut som- 
met atteint de seize à dix-sept cents pieds. Les 
roches qui les composent sont en majeure partie 
des schistes magnésiens, quelquefois calcaires, rare- 
ment argileux ; les fragments de fossiles qu*on y 
trouve sont indéfinis et obscurs. 

Nous entrons dans la mine par un large tunnel 
horizontal , pratiqué dans le flanc de la colline , à 
trois' cents pieds au-dessous du sommet; mais la 
promenade ne tarde pas à devenir compliquée : 
nous descendons par des escaliers inclinés à trente 
degrés dans la direction du nord magnétique; des 
petits filets de quartz ou de serpentine légèrement 
colorés de rouge sont les seuls guides du mineur 
dans la direction des terriers qu'il creuse, et où 
nous circulons non sans peine. Des odeurs délé- 
tères nous arrêtent par moments ; un contre- 
maître trouve fort à propos àe nous raconter que 
des fuîtes d'acide carbonique ont, en ce lieu même, 
occasionné avant-hier la mort de deux travailleurs. 
Ce récit ne nous empêche point de marcher pen- 
dant plus d'une heure dans les galeries qui s'entre- 
croisent et qui forment un parcours total de vingt- 
cinq kilomètres dans les entrailles de cette chaîne 
de collines. Nous voyons là des types de toutes les 
races : des Anglais, des Allemands, des Français, 
mais surtout des Mexicains d'un vilain aspect : plus 
de dix-neuf cents personnes sont employées à ces tra- 

19. 



334 PÉKIN. YEDDO SAN FRANCISCO. 

vaux. Tantôt le cinabre (dont s'extrait le vif-argent) 
se trouve par couches entre des roches d-ardoise, 
ou par blocs qui ne sont que du sulBte de mercure, 
se composant de 86,8 parties de mercure et de 
13,2 parties de soufre; tantôt il est eu poussière 
coagulée par Targile et d*un rendement relative- 
ment pauvre : de petits wagons roulant sur une voie 
ferrée Tamènent de Torifice de la mine à Tusinc 
elle-même. Là le minerai rouge cochenille est ré- 
parti dans Tun des sept appareils construits en bri- 
ques, et ayant coûté environ cent cinquante mille 
francs chacun , oii s'opère la transformation. On 
charge le four en introduisant le minerai par la 
partie supérieure, à raison de cinquante mille kilo- 
grammes par appareil. On allume les feux; en cinq 
ou six heures, le nfercure se volatilise, et, grâce à 
une série de casiers qui alternent, la condensation 
s'opère dans de grandes chambres pavées, où les 
rigoles reçoivent les ruisseaux brillants du métal 
qui coule abondamment. Rien de joli comme les 
couleurs successives qui s'offrent aux yeux dans 
cette rapide opération. D'abord, le minerai est ver- 
millon et solide; puis il passe de l'état de vapeur 
nuageuse , s'attache à des parois couvertes, d'une 
suie noire et tombe en gouttelettes argentines et 
isolées qui , courant les unes après les autres , 
se groupant et glissant en zigzags saccadés et 
capricieux jusqu'aux rigoles du plancher, sem- 



MINES ET CÉRÉALES. 335 

Ment alors des barres d'argent immobiles plutôt 
que des ruisseaux coulants. Enfin, par une série de 
cascades huileuses et régulières, il forme dans un 
réservoir de huit mètres carrés un petit étang d*ar- 
gent, qui est un miroir, et où viennent s'emplir 
d'innombrables flacons, destinés à l'Australie, à 
la Chine, au Mexique et au Pérou! — Au point de 
vue des chiffres, les résultats de la mine de New- 
Almaden sont magnifiques. Dans l'année qui vient de 
s'écouler, 13 millions de kilogrammes de minerai 
ont donné 1,266,000 kilogrammes de mercure, 
expédiés en 37,000 flacons d'une valeur de 7 mil- 
lions 600,000 francs. Depuis quinze ans , il est 
arrivé plusieurs fois que la mine paraissait épuisée; 
au bout de quelques semaines de recherches , on 
retrouvait soudain la veine qui avait un instant 
échappé. Mais l'expérience a montré que les masses 
les plus riches de cinabre suivaient généralement 
vers le nord une direction presque constante dans un 
plan parallèle à l'inclinaison de la colline, à un angle 
un peu plus élevé. A deux cents pieds du sommet, 
on a trouvé un dépôt de cinabre mou, d'une richesse 
extraordinaire : une charge de 50,000 kilogrammes 
de minerai donna en un jour 460 flacons, c'est-à- 
dire environ 15,000 kilogrammes de mercure! 

En quittant New-Almaden et en traversant une 
seconde fois les plaines fertiles qui s'étendent jus- 
qu'à San Francisco, il nous semble que, dans notre 



336 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

court trajet, la Californie se montre une dernière 
fois à nos yeux sous les'deux traits saillants qui doî* 
vent le plus nous frapper : les mines et les céréales. 

San Francisco reçoit à lui seul les métaux qui 
sont extraits des entrailles de la terre par plus de 
trois mille compagnies, dans cette partie si riche du 
sol des États-Unis comprise entre les montagnes 
Rocheuses et Tocéan Pacifique. 

L^or et l'argent extraits de* la Californie et 
apportés à San Francisco, forment pour 1862 la 
somme de 246 millions de francs, et pour 1864 
celle do 356 millions, dont 79 millions ont été frap- 
pés en or à la Monnaie de ce grand entrepôt auri- 
fère. A ces chiffres, il faut ajouter une production 
annuelle de 14 millions de tonneaux de minerai de 
cuivre, d'une valeur de 5 millions de francs; 
quant au mercure, 130,000 kilogrammes sont em- 
ployés dans rÉtat, tandis que près de 10 millions 
sont exportés! 

Malgré des résultats aussi nets, il s'est fait ici une 
réaction analogue à celle de l'Australie. La colonie 
aurifère, après la fièvre de l'or, a cherché la vraie 
richesse dans les trésors incalculables d'une colo- 
nie pastorale et agricole. Sur une superficie de 
113,000 kilomètres carrés que compte la Californie, 
155,000 représentent des terres labourables et sus- 
ceptibles d'une étonnante fécondité : 2,580 sont 
déjà mis en culture et produisent 344 millions de 



n 



MINES ET CÉRÉALES. 337 

kilogrammes de céréales. Comme dans toute entre- 
prise naissante, l'irrégularité des productions et des 
prix a été forcément Técueil de ces premiers efforts. 
Cest ainsi, par exemple, que les prix qui avaient été 
en 1863 de 14 fr. 10 Thectol. de froment (80 kilog.), 
et 10 fr. 70 celui deTavoine (54kilog.),sont montés, 
par suite d'une sécheresse, en 1864, à40fr. 10 pour 
le froment, à 17 francs pour Tavoine! Quelles que 
soient les variations et les souffrances premières, 
malgré les exagérations de production ou de di- 
sette d'une agriculture qui n'est pas encore assise, 
n'est-il pas évident que la question des céréales cali-, 
forniennes est absolument symétrique à la question 
des laines australiennes, et que ce pays est destiné, 
quand le chemin de fer du ci Central Pacific» sera ter- 
miné, à peser d'une force réelle sur nos marchés de 
céréales en Europe ? Comment pourrait-il en être 
'autrement quand on songe que sa production était 
égale à zéro, il y a vingt ans, et qu'à l'heure ac- 
tuelle (1866) non-seulement la Californie nourrit 
dans l'abondance plus de 380,000 habitants, mais 
encore qu'elle exporte 327,500 barils de farine va- 
lant 9,275,540 francs, — 2,558,022 sacs de froment 
valant 20,927,990 francs, — et pour 3 millions et 
demi d'orge et d'avoine? 

Si l'on ajoute qu'elle possède déjà 1 , 1 00,000 bêtes 
à cornes, 150,000 chevaux et 900,000 moutons; 



33t PiEIX. TEDDO. SâX PlAXCISCO. 

qa*elle prodoit 8 niîUions de livres de laine' ; qa*elle 
récolte 3 millions d^oranges, qn^elle compte 3 mil- 
lions et demi de pieds de vigne, qu'elle a les plus 
beaox bois de constructions navales, qu'elle fournit 
61 millions de tonnes de charbon, et que ses expor« 
tations s'élèvent au chiffre total de 367,267,000 fr., 
on peut s'imaginer avec quelle facilité cette jeune 
terre, reliée aux Etats de TEst, et parla à TEurope, 
est assurée, comme sa sœur l'Australie , de la plus 
admirable prospérité commerciale. 

^ Snivant tes eipècet, les prix sont aiosi 6x6s : i fr. à i fr. 25 
la livre en suint pour les mérinos; 90 centimes à ifr. 15 pour 
la race américaine; 30 à 62 centimes pour la race métisse. 



XIV. 

MANZANILLO. 

Une baleine blessée. — Les débris du c Golden-^ate » . — Des 
prisonniers de guerre. — Promenade dans Panama. — Le 
chemin de fer et les marais pestilentiels. — Rapide naviga- 
tion jusqu'à New-York. 

A bord du Sacramento, Océan Pacifique, 
route de San-Francisco à Panama. 

Le 10 juillet, nous nous embarquons gaiement 
sur le Sacramento j magnifique navire de 2,600 ton- 
neaux, à trois étages de cabines et chargé de près 
de six cents passagers. C'est comme une ville flot- 
tante , avec ses quartiers , ses promenades , son ani- 
mation et ses plaisirs; aussi nous oublions presque 
que nous naviguons. Au moment où nous nous 
élancions dans la rade de San Francisco, le fort de 
Black-Point hissa trois fois le drapeau tricolore en 
rhonneur du duc de Penthièvre, et la brise légère 
nous apporta par ondes intermittences les échos 
animés de la Marseillaise que jouait la musique 
militaire de la garnison ; c'est par cet air seul qu'on 
croit généralement fêter les Français dans le reste 
du monde. 



3i0 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO 

Nous nous amusons beaucoup delà variété infinie 
(les toilettes des Américaines, qui, à bord, changent 
quatre fois de costume et veulent toujours finir ta 
soirée en dansant. Rien , du reste, de plus pur que 
notre ciel et de plus calme que la surface de la mer : 
nous glissons comme sur un miroir immense, et, 
si ce n'était une chaleur étoufiante de quarante- 
trois degrés qui vient un peu paralyser la gaieté de 
notre cité nageante, jamais nous n'aurions eu une 
plus belle traversée. — Ce soir, au moment du dîner, 
toute la verrerie de nos longues tables reçoit une 
multiple blessure : un choc soudain ébranle le na- 
vire et fait pâlir plus d'un visage; tout le monde 
grimpe sur le pont d'un air effaré; mais c'est sim- 
plement notre avant quia donné sur une jolie baleine 
ayant mal calculé sa route. Nous arrivons à temps 
pourvoir encore, à vingt mètres du bord, le dos 
grisâtre du colosse des mers , filant rapidement vers 
l'ouest en lançant haut en l'air un jet comparable à 
celui du bassin des Tuileries, tandis que son sillage 
est marqué de grosses taches de sang qui veinent en 
zigzag les eaux bleuâtres de l'Océan. Dans la même 
soirée, nous comptons autour de nous une dizaine 
de ces mammifères nageurs qui brisent et animent 
d'une façon étrange la ligne en général si nue d'un 
horizon maritime. 

Le 16 au matin, nous nous préparons à entrer 
dans la petite baie de Manzanillo. C'est là que, dans 



HANZANILLO. 341 

nos projets d'il y a un mois, nous comptions débar- 
i]uer pour visiter à cheval la côte occidentale du 
Mexique, et pénétrer le plus possible dans Tinté- 
rieur : mais l'assassinat de Tempereur Maxtmilien 
ne donne plus ici une seule beure de sécurité à son 
cousin le duc de Penthièvre : nous renonçons donc, 
mais avec chagrin, à un voyage qui eût été intéres- 
sant. 

En nous rapprochant du rivage , nos yeux distin- 
guent de plus en plus une longue masse noire à 
angles brisés qui gît sur Ije sable; ce sont les épaves 
et la carcasse du Golden-Gate^ navire semblable au 
nôtre, qui brûla, il y a deux ans, en ces parages. 
Nous avons à notre bord des passagers qui ont 
échappé à ce naufrage , et dont les récits sont pal- 
pitants. 

Le feu prit à Favant d'une façon si intense, que 
la pensée de Féteindre n'était qu'une folie : à tout 
prix il fallait échouer à la côte, et le navire y fut 
lancé avec vertige. Mais la flamme, chassée de Fa- 
vant à Farrière par la vitesse même, balaya si rapi- 
dement sa proie, qu'il fallut, bien avant que d'être 
près du rivage, s'engouffrer dans les canots trop 
encombrés ou se jeter à la nage. Les passager; 
étaient pour la plupart d'heureux mineurs qui rêve 
naient enrichis : suivant la coutume californienne 
ils avaient tout leur or, fruit de tant de sueurs et 
d'avejitures , enfermé dans une ceinture pesante. 



342 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

Ce furent alors des scènes horribles ; les uns, ne 
voulant pas se séparer de leur trésor, bouclaient 
une ceinture de sauvetage sous leurs aisselles, 
sautaient par-dessus le bastingage, et coulaient à 
pic entraînés par le poids; les autres, pleurant 
à chaudes larmes et s'arrachant les cheveux, com- 
battus entre Tamour de la vie et le désespoir de se 
séparer de leur fortune, jetaient, puis reprenaient, 
et rejetaient enfin sur le pont brûlant et leurs lin- 
gots et leur poussière d*or; grâce aux ceinturés de 
sauvetage, ceux-là furent sauvés ou à peu près; 
beaucoup d'entre eux durent rester vingt-quatre 
heures comme des bouées avec la moitié du corps 
dans Teau, tandis que les requins, qui fourmillent 
dans cette mer, venaient les happer par les jambes 
et les broyer affreusement. 

A midi , nous jetons Tancre dans une anse qui 
ferait croire que nous sommes dans un lac : tout 
autour de nous, de jolies collines verdoyantes et d'un 
sauvage aspect semblent fraîches malgré une tem- 
pérature torride; nous retrouvons là les effets mul- 
ticolores de la charmante végétation tropicale. Mais 
pendant que nous songeons à débarquer pour une 
heure ou deux, nous voyons une grosse barque 
s'avancer lentement vers notre steamer : une qua- 
rantaine d'hommes, serrés les uns contre les autres, 
s'y tiennent debout : la plupart sont en guenilles; 
ils n'ont que des restes de vétBments européens om- 



MANZANILLO. 343 

bragés par d'immenses « sombreros n mexicains; 
quelques-uns sont appuyés sur la garde de leur 
sabre; tous, sous une barbe inculte, cachent des 
traits osseux et amaigris; et une expression poi- 
gnante, mélange de douleur et de surexcitation, 
jaillit de leur physionomie hâve. « Mais ce sont des 
Français!» nous écrions-nous à la ¥ue de leurs 
traits et de leur tournure fière encore sous leurs 
guenilles. 

. Ils abordent, et avec une sorte de fièvre, ils esca- 
ladent Féchelle à la suite d'un homme grand et 
mince qui semble commander. A peine sur le pont, 
toutes ces mâles figures se détendent, leurs yeux 
se remplissent de larmes de joie; nous les enten- 
dons qui se disent : a Enfin nous sommes libres! » 
— Oui, ce sont de braves soldats français, captifs 
depuis sept mois, traînés de prison en prison à 
coups de plat de sabre, menacés chaque soir d'être 
fusillés, oubliés au Mexique lors du rapatriement, 
et parvenus après mille aventures, et grâce aux soins 
actifs des consuls d'Espagne et de Prusse, à joindre 
la malle américaine à Manzanillo. — Vous pensez 
avec quelle émotion, nous Français , nous les rece- 
;ons, de quelles étreintes nous serrons leurs mains, 
et quelle même famille rayonnante de joie nous 
formons avec eux ! 

Aussi voudrais-je aujourd'hui vous parler un 
inst/int de ces braves, et vous raconter d'abord leur 



34i PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO 

douloureuse journée de combat, puis leurs longues 
souffrances de captivité. 

Le 18 décembre de Tannée dernière, dans la 
contre-guerrilla des côtes du Pacifique, le combat 
s'engage entre le corps de quatre mille bommes du 
colonel juariste Parra et la colonne maximilienne 
du lieutenant-colonel Sayn, composée de trois cents 
bommes des 5* et 7' bataillons de cazadores (franco- 
mexicains) , de deux cents hommes du 6* de ligne 
mexicain, de deux pièces de A mexicaines, et de 
cent gendarmes à cheval. 

A dix heures du matin, le lieutenant-colonel Sayn 
porte en avant deux compagnies , commandées par 
le commandant Séré de Lanauze ' (celui-là même qui 
a survécu , qui monte aujourd'hui à bord à la tête 
des prisonniers et de qui je tiens ce récit). A deux 
kilomètres de laCoronilla, cette petite troupe est 
assaillie par le feu de nombreux cavaliers déployés en 
tirailleurs, et par celui d'une forte infanterie : les 
cazadores, déployés en tirailleurs derrière les murs 
qui longent la route, ripostent en avançant et dé- 
logent l'infanterie; les gendarmes chargent avec 
assez de vigueur, mais sont repoussés; alors deux 
nouvelles compagnies, commandées par les lieute- 



' Avant la guerre de 1870, était capitaine au i^** voltigeurs 
de la garde impériale, fit partie de l'armée de Meti, commande 
actuellement le pénileacier de Bougie. 



UANZANILLO. 345 

nantsNoguès* et Arméria, se réunissent aux pre- 
mières , et toutes quatre marchent en avant. Mal- 
gré le feu nourri et Ténergie des tirailleurs impé- 
riaux, les hauteurs environnantes se couronnent 
d'un nombre toujours croissant d'ennemis. Le 
lieutenant-colonel Sayn, qui se trouve à huit cents 
mètres en arrière , ouvre alors un feu d'artillerie 
qui, par malheur, ne produit aucun effet. Cepen- 
dant à la tête de ]a colonne le combat continue avec 
acharnement, mais les gendarmes indigènes se dé- 
bandent et disparaissent, laissant les Français se 
faire massacrer bravement : le commandant Séré de 
Lanauze est blessé et a son cheval tué sous lui. 

Le reste des troupes impériales mexicaines 
voyant les Français trop engagés pour s'occuper 
d'elles, en profite et se sauve, officiers en tète : 
les deux cents Français restent seuls; trois fois, 
au cri de : Vive la France ! ils chargent une posi- 
tion formidable et sont repoussés. Tombent morts, 
le lieutenant-colonel Sayn et six officiers; un plus 
grand nombre encore tombent blessés. La valeu- 
reuse troupe, décimée, escalade alors un cerrito 
fortifié naturellement et offert par la Providence 
comme un refuge ; mais l'ennemi ne cesse d'y faire 
pleuvoir des balles. Pendant cinq mortelles heures, 
les soldats, exténués de soif et de fatigue, ne tirent 

1 A ëté blessé à Gravelotte et décoré pour sa belle conduite; 
actuellement lieutenant au 75* de ligne. 



346 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

plus qu'à coup sur pour prolonger la lutte; les car- 
touches vont manquer. Quand la dernière est tirée, 
il n'y a plus qu'environ quarante-cinq hommes sur 
pied, en comptant parmi eux des blessés qui ont fait 
le coup de feu jusqu'au dernier moment. L'ennemi 
envoie pour la quatrième fois un parlementaire : 
le chef juariste offre au commandant Séré de La- 
nauze la vie sauve pour tous, et pour les officiers le 
droit de conserver leurs armes. 

Ces braves doivent céder , et peuvent dire bien 
haut, et ajuste titre, que, loin de faillir à l'honneur 
en se rendant, ils ont ajouté par ce long combat 
inégal une émouvante page aux annales de notre 
valeur militaire. 

A la fièvre du combat ont succédé sept mois de 
douleurs, d'ignominie, de mauvais traitements. Les 
malheureux savaient que, peu de jours auparavant, 
une colonne de cent trois hommes s'était rendue 
comme eux, non loin de Zaicatecas : après leur avoir 
promis la vie sauve, les juaristes les avaient dans 
la nuit même passés par les armes! Oh ! que l'on a 
eu raison de dire de ce pays que là. les oiseaux sont 
sans voix, les fleurs sans parfum, les femmes sans 
vertu et les hommes sans honneur ! 

Quant à nous, nous sommes heureux de penser 

' aux bonnes journées que nous allons passer avec 

nos chers blessés : le commandant Séré de Lanauze, 



HANZANILLO. 347 

le brave Noguës e! Taîmable de Morineau ^ viennent 
surtout nous tenir compagnie dans le coin de la tente 
que nous réservons pour les Français. 

Avant de lever Tancre et de quitter la baie de 
Manzanillo, nous avons sous les yeux un curieux 
spectacle : une escorte de deux cents soldats jua- 
ristes vient embarquer sur notre Sacraniento cinq 
millions en dollars. d'argent : ces bandits d'Opéra, 
vêtus du large pantalon de cuir fendu sur les jam- 
bes, de la veste de cuir jaune, chamarrés de bim- 
beloterie, et mettant tout leur luxe dans le serpent 
d'argent qui coiffe leur sombrero , véritable chapeau 
de meunier, ont une insolence qui n'a d'égale que 
leur odeur infecte : ils traînent orgueilleusement 
leur sabre autour de nous, tandis que les lourdes 
masses de métal font peu à peu monter la ligne de 
flottaison de notre gros navire. 

Aspiawall, 25 juillet. 

En quatorze jours de navigation sur les flots 
calmes du Pacifique et par une chaleur torride, 
nous sommes arrivés hier soir en rade de Panama. 
Nous avons eu le temps de sauter dans un canot 
indigène et de porter à bord du ce Kaikoura i) , qui 
chauffait pour Sydney, des lettres destinées à notre 
chère Australie; puis nous avons gagné la terre, en 
disant adieu à l'océan Pacifique, et en songeant 

* Lieufeaant au 9^ de ligne. . 



348 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO. 

qu'une étroite langue de terre nous séparait seule- 
ment du dernier océan qui est entre nous et la 
patrie. 

• Nous eûmes quelque peine à atteindre le rivage . 
tant la marée était basse : la nuit était sombre; mais 
tout autour de notre barque, des requins , nous ser- 
vant d'escorte, faisaient naître de leurs coups de 
queue des lueurs phosphorescentes qui éclairaient 
leurs ailerons et les silhouettes arrondies de leur dos. 
Ces vilaines bé tes naviguaient de conserve avec nous 
et venaient jusqu'à un mètre de nos avirons, prêtes à 
happer sans doute le premier qui se laisserait chofr. 
Une fois débarqués, nous fîmes une promenade dans 
les rues fétides de Tépouvantable trou qui s'appelle 
Panama. A côté de cabarets horribles où une po- 
pulation de matelots et d'aventuriers se complaît 
dans l'ivresse, les naturels sont entassés dans des 
huttes éclairées faiblement par des mèches trempées 
dans l'huile de coco, et où un même hamac berce 
toute une famille d'êtres sales, en guenilles, de cou- 
leur chocolat, et tout couverts de vermine. Je ne crois 
pas avoir vu dans tout mon voyage une ville d'un 
aspect plus repoussant ! Aussi avons-nous salué avec 
bonheur la cloche du chemin de fer qui nous a ap- 
pelés ce matin. Un train d'une immense longueur 
était préparé, et, au milieu d'un désordre indes- 
criptible, nous vîmes s'y engouffrer les six cents 
passagers du Sacramento, les cinq millions de pia^ 



MANZANILLO. 349 

très mexicaines, un équipage rapatrié de navire 
américain et des colis par milliers. — La voie ferrée 
qui relie un océan à Fautre est longue de quarante- 
huit milles seulement. C'est un vrai titre de gloire 
pour les Américains d'avoir triomphé des difficultés 
terribles qu'offrait la construction d'un chemin de 
fer sur ces terrains marécageux , oii des escouades 
entières de travailleurs succombaient les unes après 
les autres à une fièvre foudroyante. — On ne nous 
étonne pas en nous disant que ce travail a coûté 
environ quarante millions. — Le paysage qui s'est 
déroulé devant nous était des plus pittoresques : la 
voie semble percer une forêt vierge; on passe à 
l'ombre des cocotiers, des palmiers, des lianes touf- 
fues et luxuriantes; de gros bosquets de lauriers- 
cerise et mille plantes vénéneuses s'élèvent au- 
dessus d'eaux stagnantes et jaunâtres : rien ne fait 
plus contraste qu'un wagon et une locomotive au 
milieu de cette nature^ que le poison a laissée éter- 
nellement vierge. — Quand le soleil s'est couché, 
nous étions depuis deux heures arrêtés au milieu 
des bois sauvages par le déraillement d'un train 
précédent : nous dûmes rester ainsi cinq heures en 
panne ! Peu à peu une buée opaque s'éleva au-dessus 
des flaques d'eau croupissante : une humidité 
chaude et malsaine nous pénétra de toutes parts, 
et les exhalaisons nocturnes d'une végétation phar- 
maceutique nous serrèrent les tempes. Vers une 

m. 20 



350 PÊRIM. TEDDO. SAN FRANCISCO 

henre du matin, noos arrivions à Aspinvall, le 
comptoir le plos fiévreux et le plus redouté de ces 
parages. 

Là, chauffe un gros vapeur, le Henry Chavncey, 
qui nous emmène rapidement vers le nord. — Le 
28 juillet nous passons le Tropique, et nous côtoyons 
avec émotion Tile de San Salvador, où Christophe 
Colomb, en 1492, salua la découverte du nouveau 
monde. 

De San Francisco à Panama, en quatorze jours, 
nous avions fait trois mille deux cent trente-quatre 
milles; d'Aspinwall à New-York, en huit jours, 
nous en parcourons dix-neuf cent soixante-seize; 
avec le retour en Europe, nous aurons dépassé dix- 
sept mille lieues de route ! Mais notre navigation 
sur le Henry Chauncey nous parut fort courte, 
grâce aux douces causeries que nous avions avec un 
nouveau et bien aimable compagnon, M. de Laski. 
Nous faisons déjà mille projets charmants pour par- 
courir rapidement les environs de New-York et le 
Canada , puis pour aller au centre, des Etats de TEst, 
à Chicago et à Saint-Louis, et, tout entiers à cet 
espoir, nous débarquons le 1*' août à New- York. 



xv; 

SARATOGA ET RETOUR. 

6 août 1867. 

C*est au cheveu d'un malade bien-aimé que je 
vous écris. 

J'aurais voulu vous parler de toutes nos courses 
intéressantes 4 de New-York, cette ville gigantesque 
de trois millions d'âmes, coupée à angles droits par 
ses avenues et ses milliers de rues baptisées de nù* 
mcros; de Washington, avec son admirable Capitole 
de marbre et ses palais, où nous avons vu le prési- 
dent de la république américaine; du Xiagara, où la 
chute d'un fleuve entier m'a ému jusqu'au fond de 
l'âme; enfin de Troie, de Paris, de Syracuse en 
Amérique ! 

Mais je ne doute pas que ces lieux ne vous soient 
mille fois connus par des récits anciens. Pour nous, 
d'ailleurs, à l'heure actuelle, nous sommes en proie 
à une angoisse trop poignante : nous comptons les 
secondes par les battements de nos cœurs ! 

Notre excellent ami Fauvel est torturé par la 
fièvre paludéenne , dont il a pris le germe dans les 
marais pestilentiels de Panama. Nous ne pouvons 
encore croire au danger, et pourtant à chaque 



352 PÉKIN. TEDDO. SAN FRANCISCO. 

heure Tempoisonneinent semble le gagner davan- 
tage : le médecin lui donne de la quinine à doses ré- 
pétées; mais le mal Tattaque avec une force telle, 

* 

que nous tremblons d'une indicible frayeur. 

13 août. 

Hélas ! malgré les soins assidus du docteur de Sa- 
ràtoga, malgré la science de M. 0. White, le premier 
médecin de New-York, que nous avons mandé par 
télégraphe, notre malade si aimé n'a cessé depuis 
sept jours de sentir ses forces défaillir ; Ja congestion 
cérébrale Ta saisi d'une étreinte si indomptable que 
tous les remèdes demeurent impuissants. Nous ne 
Tavons pas quitté une seule minute, le friction- 
nant avec des linges brûlants; nous voudrions con- 
server une lueur d'espérance , quoique la science 
nous répète à chaque heure : Désespoir! 

Juste ciel, quelle angoisse! ce pauvre corps 
inondé de sueur froide n'est plus qu'une plaie; 
un tremblement nerveux secoue ses membres 

amaigris; la mort , la mort vient dans toute son 

horreur. Par moments, notre ami ouvre encore les 
yeux, et avec cette expression si douce, si sereine, 
qui fut celle de toute sa vie, il nous dit de ces pa- 
roles aimantes, comme lui seul sait les penser. 

Et il les dit aujourd'hui comme il l'a fait pendant 
ces seize mois de voyage; il se croit seulement 
indisposé et arrêté dans notre retour vers l'Europe. 



SARATOGA ET RETOUR. 353 

Quoiquie ses dents se brisent sous le frisson de la 
fièvre, il parle de la patrie; il ne peut croire que 
Dieu ne le ramènera pas à sa femme et à ses quatre 
enfants. Le prêtre est venu et lui a donné les sacre-* 
ments; mais ce chrétien si vrai, qui s'en appro* 
chait bien souvent en une même année, ne voit 
point là un signe de frayeur. Il répond à toutes les 
prières, et semble plus calme de cœur à mesure 
que Tagonie brise le corps ! 

14 août. 

Après vingt-quatre heures de lutte déchirante, 
après les paroles de la résignation et de la sainteté, 
cette âme bien-aimée vient d'être rappelée à Dieu, 
et nous n'ai'ons plus rien que le corps inanimé du 
meilleur père , du plus tendre ami ! 

Ainsi , à quarante-six ans, après avoir fait partie 
pendant vingt-cinq ans de la marine militaire, bravé 
les canons de Bomarsund et de Sébastopol, Fauvel 
s'éteignait sur la terre étrangère ! Elle ne lui était 
même pas donnée, cette suprême consolation, de 
ramener au prince de Joinville son fils, dont il avait 
fait, par sept ans d'affection, de science et de gran- 
deur d'âme, un homme, un prince, et, plus encore, 
un marin digne de la France ! Et lui qui avait tout 
quitté, épaulettes, con{{)agnons d'armes, patrie, 
femme, enfants, pour^sûivre, depuis 1860, de 
New-York à Montevideo , et de Sydney à Pékin , 

20. 



354 PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO 

un exilé, il mourait comme exilé lui-même, à 
dix jours de Cherbourg, où les siens Tattendaient 
avec impatience pour les plus pures joies de la 
famille! — Il y a plus encore! la France perdait 
en lui un de ces marins croyants, à Tàme haute , à 
Fesprit savant, au cœur incorruptible, qui, modestes 
en temps de paix, fuyant le bruit des honneurs vul- 
gaires, deviennent à Theure du danger des hommes 
enthousiastes et héroïques , plus fermes que le 
bronze des canons! — Certes, notre modeste groupe 
a voulu rester bien loin du bruit dans ses lointaines 
pérégrinations, mais je sens pourtant, à cette heure 
douloureuse, combien de larmes vont couler sur 
notre long sillage autour du monde , à mesure que 
cette nouvelle ira frapper les cœurs de tous ceux 
qui, même pendant une heure, ont connu Fauvel, 
c'est-à-dire qui Font aimé. 

' 3 septembre 1867, à bord du Perdre, en 
vue du Havre. 

Au moment où, le 16 août, nous avions mis de 
nos mains tremblantes lé corps de notre Fauvel 
dans le triste cercueil, le prince en me serrant dans 
ses bras m'avait dit avec une profonde douleur : 
uHélas ! jamais Fexil n'a tant brisé mon cœur ; je ne 
puis même pas ramener à la veuve et aux orphelins 
celui que j'ai aimé comme un père , et qui est mort 
auprès de moi ! Nous n'avons tous deux qu'une même 
pensée : laisser là notre voyage et donner à la veuve 



SARATOGA ET RETOUR 355 

la seule consolation qui puisse lui rester, en lui 
rapportant ces chères dépouilles ; mais nous allons 
avoir aussi un autre chagrin, celui de nous sépa- 
rer après avoir vécu, tant de mois et sur tant de 
mers , de la même vie et des mêmes battements de 
cœur. Puisque la patrie vous est ouverte, tandis que 
je dois retourner en Angleterre, c'est vous qui aurez 
du moins cet adoucissement à nos larmes, de rendre 
à Cherbourg les derniers honneurs à notre ami si 
regretté. » 

Le 24 août, sur le pont du Pereire, je dus 
donc me séparer de ce prince auquel depuis Ten- 
fance j'avais voué ma vie , et qui , pendant dix-sept 
mille lieues, m*avait de plus en plus comblé de 
bonté et rempli d'admiration. Je Taime avec tant de 
passion et de culte , je l'ai vu partout si aimant , si 
instruit, si noble, et surtout si Français, que ma 
voix est trop humble pour définir l'émotion et la 
reconnaissance de mon cœur qui lui doit trop ! 

Et voici , après dix jours d'une traversée rapide , 
les rivages du Havre qui se dessinent en avant de 
notre beau navire ! Voici ma famille vers laquelle 
mon cœur bondit d'impatience et d'amour! Voici la 
patrie où nous avions tant rêvé de revenir joyeux, 
et où je rentre seul, avec un cercueil ! 

PIAT PO TROISlàlIS ET DBRKIEB VOLVUK, 



TABLE. 



P»gM, 

Avant-propos du trotsiàmr volume. . • i 

I. Chang-haÎ. — Débarquement à Cbang-Haï. — Arrêté 
sur la chasse. — Restaurants variés. — La plaine cou- 
verte de cercueils. — Les Jésuites à Zi-Ka-Waï. — Ré- 
cits de la guerre contre les Rebelles 5 

H. TiEN-TSW. — Débâcle des glaces du Pe-Tchi-Li et du 
Peï-Ho. — Bonne rencontre à Tche-Kou. — Notre na- 
vire s*écboue sur la barre du Peï-Ho. — Les forts de 
Ta-Kou. — La pagode des traités. — Une revue de ca- 
valerie tartare 28 

I!L P^KrN. — Route de Tîen-Tsin à Pékin par terre. — 
Les murs grandioses de la capitale. — Aspect des rues, 
des palais et dea mines. — Les cerfs-volants. — Le 
champ des exécutions. — Le Pont des mendiants. — 
Les légations. — Service des douanes maritimes impé- 
riales chinoises dirigées par M. Hart. — Quelques chif- 
fres sur le commerce de la Chine avec le reste du 
monde 45 

IV. L% GRANDK MURAii.LK. — Lcs caravancs de Mongols. 

L'avenue des colosses de granit. — Les treize tombeaux 
des empereurs Mings. — Passe de Nang-Kao. — Aspect 
majestueux de la Grande Muraille. — Une alerte. — Les 
ruines du Palais d*Eté. — Retour à Pékin 97 



358 TABLR. 

V. Les idéks kovatricrsdu princk Kong. — Mémoires pré- 
sentés à r Empereur par le prince Kong et les ministres. 

Extraits d'un rapport de M. Hart au gouvernement 

chinois. — Un déjeuner chez le Bégent de la Chine. — 
Nous descendons le Peï-Ho en barque. — Le mandarin 
Tchung-Hao. — Le Fong-Chouï. — Les Sœurs de Saint- 
Vincent de Paul à Tien-Tsin 121 

VL Yokohama. — Premier aspect de !a population japo- 
naise. — L'escadre française. — L'expédition de Corée. 

. Les maisons de bains de Yokohama. — Course à 

cheval à Kamakoûra. — Le Daïbout. — Les * tcha- 
jias «, ou maisons de thé. — Le Yaokirô. — Un incen- 
die. — Souvenirs des attentats contre les Européen!?. — 
Le Kien-Chan, conmiandant Trêve. — La montagne. IW 

VIL Ybddo. — Nos yakonines. — Meïaski. — La légation 
de France à Yeddo. — Palais, parcs, forteresses, jar- 
dins resplendissants de la ville. — Cortèges de princes. 
— Temple des quarante-sept chevaliers qui se sont ou- 
vert le ventre. — Le» temple où Ton adore le dieu du 
mal de dents. — Odgi. — Un câble de cheveux. — La 
monnaie.. — Cadeau du gouvernement japonais au duc 
de Penthièvre. — Le tour des papillons 190 

VIII. YoKOSKA. — Retour à Yokohama. — Un steeple- 
chase dans les champs de thé. — Course à pied à Yo- 
koskà. — Litérieur d'une famille japonaise. — Les 
dieux lares. — Le jardin des trois cents divinités bizar- 
res. — L'arsenal dirigé par M. Veroy. -^ La mission 
militaire française. — Achats de bibelots 224 

IX. MiONosKA. — Excursion à cheval. — Les lis sur les 
toits des chaumières. — Compassion des voyageurs pour 
les mendiants. — Un bain chaud à Oudawara. — Admi- 
nistration d'un fief de daïmio. — Sentiers abrupts sur 
le flanc d'un volcan. — Le Baden-Baden de l'aristocratie 
japonaise. — Une scène de l'âge d'or. — Le chiri- 



1 



TABLE. 359 

foari, danse nationale. — Jolie (clia-jia d*Atta. — Une 
pêche aux flambeaux. — La cuisine japonaise 244 

X. A BORD DU Colorado. — Quelques notes sur le gouver- 
nement du Japon. — La marche du Colorado. — Sa 
machine. — La semaine des deux lundis. — Deux mille 
francs pour une alouette. — Les repas en douze temps. 269 

XI. San Francifco. — Analogie entre San Francisco et 
Melbourne. — Premier aspect des rues. — Souvenirs 

du général Mac-Dowell. — Départ pour l'intérieur. . . 302 

XIL Le Wellingtonia Giganiea, — La diligence de Stock- - 
ton. — Fertilité de la plaine californienne. — Voyage 
à cheval dans la Sierra-Nevada. — Les dimensions des 
arbres géants. — L'Yo-Semite-Valley. — Ses cascades. 
— Un serpent à sonnettes. — . Vallée de Calaveras. . . 306 

Xin. MiNRS ET CÉRÉALES. — Sacramcuto. — Premier tron- 
. çon du chemin de fer du PaciGque. — Cisco. — Cinq 
mille Chinois en grève. — Nevada. — Mines d'or hy- 
drauliques. — Mines de mercure de New-Almaden. — 
Quelques chiffres sur les productions californiennes. . . 324 

XIV. Manzanillo. — Une baleine blessée. — Les débris 
du I Golden-Gate « . — Des prisonniers de guerre. — 
Promenade dans Panama. — Le chemin de fer et les 
marais pestilentiels. — Rapide navigation jusqu'à New- 
York o .339 

XV. Saratoga et retour. . . u 351 



PIN DE LA TADLK. 



TABLE DES GRAVURES. 



La Grande Muraille de la Chine (Passe de Nang-Kao). — 
28 mars 1867. Frontispice, 

La Charrette du mandarin Ching 46 

Halte de notre caravane à Ho-Chl-Wou 50 

L*avenue des animaux de granit conduisant aux tombeaux 

des Empereurs 100 

Portique des tombeaux des Empereurs 102 

LaCliapelle du Palais d'Été. 119 

Le I Kango « ou fiacre japonais 152 

Mademoiselle luaraïa, jeune Japonaise 164 

t Amarado » mon « betto » (groom-coureur) 164 

Statue de bronze du Daïbouts, à Kamakourà 174 

Un Yakonine (ofûcier japonais) 245 

Le colonel de notre escorte 245 

Un des arbres géants de la vallée de Calaveras 313 

Pont en bois du chemin de fer du Pacifique 325 

Mine hydraulique de « Blue-Tent « 328 



TABLE DES CARTES. 

Environs de Pékin 45 

Plande Pékin 54 

Baie de Yeddo. . : 146 

Californie ...*•, 306 



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